Riss dans l’exposition “Le procès Papon” au mémorial de la Shoah, 2023
© Joël Saget / Afp
« Chaque œuvre vous transforme. Quand j’étais gamin, mes parents avaient affiché aux murs de notre appartement des reproductions d’œuvres d’art majeures avec lesquelles j’ai grandi, sans vraiment savoir qui les avait peintes. Je les voyais à mon niveau et certains détails me faisaient directement penser à mon environnement. Je me souviens par exemple d’un nu d’Amedeo Modigliani, étendu sur une couverture qui ressemblait exactement à la mienne. Pour moi, ce modèle était en fait sur mon lit !
Je me souviens aussi d’une œuvre qui, je l’ai appris bien sûr après, était de Caravage : Le Souper à Emmaüs. J’étais fasciné par cette reproduction car, parmi les personnages, il y avait un homme ridé et dégarni : pour moi, c’était mon grand-père ! Il me paraissait donc tout à fait évident que ce tableau soit accroché chez moi.
À gauche, le « Souper à Emmaüs » de Caravage, 1606. À droite, « Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant » de Théodore Géricault, 1812
huiles sur toile • 141 × 196,2 cm / 349 × 266 cm • Coll. National Gallery, Londres / Coll. musée du Louvre, Paris
Dans le Larousse il y avait une œuvre de Théodore Géricault que j’aimais particulièrement, Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant, dont j’ai choisi de reproduire un détail en couverture de mon livre (Une minute quarante-neuf secondes, éd. Actes Sud, 2019, ndlr). J’avais appris à la dessiner de mémoire. J’adorais la tête de léopard sur le cheval, l’uniforme du soldat… Il se dégage de ce tableau quelque chose de fougueux, de dramatique. Finalement, je crois que j’aimais les choses baroques…
Je ne sais pas si le fameux syndrome de Stendhal existe vraiment, mais je me souviens avoir frissonné face à la Grande Tour de Babel de Brueghel au Kunsthistorisches Museum de Vienne. J’aime ce genre de tableau car on a l’impression de tout voir alors qu’il s’y cache une multitude de détails. C’est à la fois du zoom et du macro. Quand je dessine des doubles-pages dans Charlie Hebdo, j’aime à la fois avoir une vision élargie et détaillée des choses. La structure interne de cette tour mystérieuse, faite d’arches et de recoins, me fascine. J’ai toujours eu l’impression qu’il s’agissait de l’intérieur du cerveau humain, plein de labyrinthes où l’on se perd… J’aime quand les artistes nous emportent dans quelque chose de gigantesque.
Pieter Brueghel l’Ancien, La Grande Tour de Babel, vers 1563
Huile sur panneau • 114 × 155 cm • Kunsthistorisches Museum, Vienne • © Wikimedia Commons
Aujourd’hui, plus beaucoup de dessinateurs se lancent dans de grandes fresques. Le roman graphique est devenu tellement minimaliste qu’on a parfois l’impression de faire face à des panneaux de signalisation (rires). J’ai l’impression que le champ visuel se rétracte de plus en plus, comme si finalement les gens avaient peur de voir ce qui les entoure. Je suis peut-être un peu vieux jeu, mais je pense que le dessin doit être généreux. Il faut submerger le spectateur. Dans un tableau de Brueghel, il y a cinquante tableaux. Ça, c’est de la peinture généreuse, qui me donne envie de dessiner ! »
Riss : le procès Papon
Du 19 octobre 2023 au 3 mars 2024
Mémorial de la Shoah • 17, rue Geoffroy l'Asnier • 75004 Paris
www.memorialdelashoah.org
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