La maison de Jackson Pollock et Lee Krasner à Springs, État de New York
© Aude Adrien
En 1945, quand Lee Krasner (1908–1984) propose à son futur mari Jackson Pollock (1912–1956) de s’échapper quelque temps à Springs, petit village de pêcheurs des Hamptons, c’est pour l’arracher à New York et à ses démons. Les deux artistes, pionniers de l’expressionnisme abstrait, se sont rencontrés trois ans plus tôt lors d’une exposition de groupe pour laquelle ils avaient tous deux été sélectionnés. Krasner est subjuguée par la peinture que Pollock y expose. Ils deviennent amants, et elle l’aidera à gérer sa carrière tout au long de sa vie, en parallèle (et parfois aux dépens) de la sienne.
Portrait de Lee Krasner et Jackson Pollock, entre 1940 et 1950
© Archives Of American Art, The Smithsonian
Les deux artistes se sont déjà fait un nom au niveau local, et New York va bientôt devenir la capitale mondiale de l’art contemporain ; mais pour l’heure les ventes sont rares. Par ailleurs, Pollock est alcoolique depuis l’âge de quinze ans et ses séances de psychothérapie jungienne ne suffisent pas à dompter son addiction. Krasner lui suggère donc de se mettre au vert pendant quelques mois ; elle ne sait pas encore qu’ils vont s’installer à Springs de manière permanente.
Les jeunes mariés montent des murs, créent des espaces de vie en bas et un studio à l’étage.
Pollock et Krasner se marient en octobre 1945 et quittent le mois suivant leur appartement de Greenwich Village, à Manhattan, pour Springs. C’est la galeriste et collectionneuse Peggy Guggenheim, avec qui Pollock travaille sous contrat depuis juillet 1943, qui leur donne les moyens de leur ambition : elle leur prête les fonds nécessaires à la location, puis à l’achat, d’une ancienne ferme construite en 1879. La maison principale, sur deux étages, n’est pas du tout aménagée.
Le confort y est sommaire puisqu’il n’y a ni eau courante ni électricité. Les jeunes mariés montent des murs, créent des espaces de vie en bas et installent deux chambres ainsi qu’un premier studio à l’étage. C’est ici, dans cette petite pièce avec vue sur la baie d’Accabonac, que Pollock crée ce que beaucoup considèrent comme sa première toile complètement abstraite, Shimmering Substance (1946).
Vue aérienne de la propriété de Jackson Pollock et Lee Krasner à Springs, État de New York
© 2019 Weber Visuals
Mais Jackson est à l’étroit dans ce studio et Lee a, elle aussi, besoin de son espace pour créer. Le couple entreprend de déplacer la petite grange sise au bout de leur terrain pour ouvrir complètement la vue sur la baie, et repositionne le bâtiment comme ses ouvertures pour bénéficier d’une exposition nord et d’une lumière plus diffuse. C’est à ce moment que Pollock expérimente vraiment la technique qui lui vaudra une reconnaissance internationale : le dripping. L’artiste étale sa toile à même le sol de son nouvel atelier, proclamant la mort de la peinture de chevalet, et fait couler ou projette les couleurs directement sur la surface blanche en tournant autour.
Le plancher de la maison de Pollock et Krasner, mémoire de leurs pratiques artistiques
© Aude Adrien
Le retentissement est immédiat : certaines critiques sont assassines mais nombreux sont ceux qui crient au génie. L’idée de Krasner sous-tendant leur déménagement s’avère ainsi – pour un temps – efficace : Pollock arrête complètement de boire de 1948 à 1950 et voit sa carrière décoller. Le photographe et vidéaste Hans Namuth immortalise sa gestuelle iconique en 1950 et le magazine Life lui consacre en août 1949 un portrait au titre évocateur : « Jackson Pollock – Est-il le plus grand peintre vivant aux États-Unis ? »
C’est donc dans la grange de leur maison de Springs que Pollock crée ses œuvres les plus célèbres. Le sol de l’atelier porte aujourd’hui encore les stigmates de ses projections de couleur – les visiteurs peuvent ainsi éprouver sa technique et même identifier les traces de certaines de ses peintures ! Une fenêtre unique dans l’univers de l’artiste.
Vues intérieures de la maison de Pollock et Krasner. À gauche, l’étage aménagé en studio pour les deux artistes. À droite, les ustensiles et tubes de peinture
© Aude Adrien © Alamy / Hemis / Ira Berger
Pollock meurt à 44 ans dans un accident de voiture alors qu’il conduit sa décapotable à toute allure, soûl, sur les routes de Springs.
Malheureusement, en 1950, Jackson recommence à boire. Deux ans plus tard, il met un terme à sa série de drippings et réalise ses deux dernières peintures, Scent et Search en 1955. En parallèle, sa relation avec Lee, qu’il trompe avec l’artiste Ruth Kligman, s’étiole ; Krasner s’éloigne à la faveur d’un voyage en Europe pendant l’été 1956. Le 11 août, Pollock meurt à 44 ans dans un accident de voiture alors qu’il conduit sa décapotable à toute allure, soûl, sur les routes de Springs. Kligman est blessée et une troisième passagère est tuée ; Krasner écourte immédiatement son voyage.
Peu avant sa mort, Pollock disait vouloir s’essayer à la sculpture ; il avait à cet effet fait porter de larges blocs de granite dans le jardin de leur propriété de Springs [ill. en Une]. Mais aucun ne paraît assez grand à Krasner. Elle cherche, et trouve, une pierre plus massive encore pour marquer la sépulture de son défunt mari dans le cimetière voisin de Green River. Elle déplace ensuite son studio du premier étage de leur maison dans l’atelier de Pollock, où elle peindra notamment sa série la plus monumentale, « Umber ». À la différence de son mari, elle cloue ses toiles au mur, et ceux de la grange sont empreints, des années plus tard, des couleurs portées par ses gestes amples.
Vue intérieur des éléments du salon de la maison Pollock et Krasner à Springs, État de New York
© Aude Adrien
« Peindre n’est pas une chose distincte de la vie. C’est une seule et même chose. »
Quand un journaliste demande à Krasner comment elle parvient encore à peindre alors qu’elle porte le deuil de Pollock et celui de sa propre mère, elle répond sans détour : « Peindre n’est pas une chose distincte de la vie. C’est une seule et même chose. C’est comme si l’on me demandait : « Voulez-vous vivre ? » Et ma réponse est oui – c’est pourquoi je peins. » Elle créera jusqu’à la fin de sa vie, l’hiver à Manhattan et le reste de l’année à Springs, mais bénéficiera d’une reconnaissance plus tardive que son mari.
À sa mort en 1984, Krasner rejoint Pollock au cimetière de Green River, dans une tombe mitoyenne marquée, elle aussi, par un bloc de granite – légèrement plus petit. Comme si, jusqu’au bout, elle avait dû rester dans l’ombre de son mari. Leur maison et atelier, désormais gérés par la fondation de l’université voisine de Stony Brook, sont accessibles au public six mois par an. L’occasion de plonger dans l’intimité de deux grands artistes aux destins entremêlés.
Pollock-Krasner House and Study Center
830 Springs Fireplace Road • 11937 East Hampton
www.stonybrook.edu
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique