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SÉRIE – LES PLUS BELLES MAISONS D’ARTISTES

Figée dans le temps, la tanière secrète de Carol Rama à Turin

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Publié le , mis à jour le
À Turin, l’appartement de Carol Rama a été conservé intact, dans le noir total. Le fouillis d’objets produit un saisissant portrait de l’artiste, qui l’occupa pendant trois quarts de siècle. Dans cette série hebdomadaire, Beaux Arts vous invite à pousser les portes des plus belles maisons d’artistes pour une visite guidée ultra-privée.
La pièce principale qui servait d’atelier à l’artiste peintre italienne Carol Rama. À droite, son bureau couvert de souvenirs
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La pièce principale qui servait d’atelier à l’artiste peintre italienne Carol Rama. À droite, son bureau couvert de souvenirs, De 1936 à 2005

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© Archivio Carol Rama / Bepi Ghiotti

Carol Rama dans son atelier-appartement, Via Napione à Turin
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Carol Rama dans son atelier-appartement, Via Napione à Turin, vers 1980

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Photographie en noir et blanc • © Wikimedia Commons / Pino Dell’Aquila

En plein centre de la froide et élégante Turin, il y a un trou noir où sommeille un fatras de reliques. C’est au 15 de la via Napione, le long d’un méandre tumultueux du Pô. Avant d’atteindre le dernier étage de cet immeuble bourgeois, il faut attendre de longues minutes un ascenseur capricieux, faire grincer ses portes articulées, grimper encore une volée d’escaliers, et on y est. La sonnette porte encore les lettres : c a r o l r a m a. La porte s’ouvre, et nous voilà plongés dans un autre monde.

L’artiste italienne Carol Rama vécut ici 70 ans – dès l’âge de 27 ans avec sa mère, alors que les bombes alliées tombent sur Turin, et jusqu’à sa mort en 2015, à 97 ans. Sept décennies lors desquelles cette autodidacte élabora une œuvre largement autobiographique, depuis les dessins parcourus par les traumas violents de l’enfance jusqu’à ses « bricolages » aux accents surréalistes et ses vastes compositions abstraites barrées de chambres à air lacérées.

Détails dans l’atelier de Carol Rama. À gauche, un « Autoportrait » par Man Ray signé « à Carol Rama, Man Ray, Paris » (1973). À droite, outils et objets.
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Détails dans l’atelier de Carol Rama. À gauche, un « Autoportrait » par Man Ray signé « à Carol Rama, Man Ray, Paris » (1973). À droite, outils et objets.

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Lithographie • 19,8 × 15,8 cm • © Archivio Carol Rama / Bepi Ghiotti

Au 15 de la via Napione, cette vie-là est figée. Celle de Carol Rama l’artiste, mais aussi la grande mondaine, qui fréquenta régulièrement Sanguineti, Man Ray, Warhol, Pasolini, Duchamp, dont elle punaisa les portraits aux murs. Dans l’entrée de l’appartement de quatre pièces, tout de suite sur la gauche, un renfoncement abrite par centaines des cartons d’invitation, affiches, prospectus accumulés dans des cagettes qui ne tiennent, littéralement, que par un fil.

Carol Rama, qui voulait tout conserver, n’a jamais acheté son logement.

« On n’a touché à rien, au risque que tout s’écroule », affirme la guide, poussant loin la fétichisation. Qui dit que ne se cache pas là une œuvre, de la main de Carol Rama ou de l’un de ses amis célèbres ? L’association Archivio Carol Rama, créée en 2010 du vivant de l’artiste, gère le contenu de l’appartement, acquis en 2019 par la Fondazione Sardi per l’Arte auprès des héritiers, et y organise des visites au compte-goutte (uniquement sur rendez-vous et au prix élevé de 40 euros par personne en groupe, 80 euros pour une personne seule). Elle continue aussi à payer un loyer à ses propriétaires : Carol Rama, qui voulait tout conserver, n’a jamais acheté son logement.

Une grotte hors du temps et de l’espace

L’appartement de Carol Rama est parsemé de souvenirs, de photographies et d’objets d’art.
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L’appartement de Carol Rama est parsemé de souvenirs, de photographies et d’objets d’art.

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© Archivio Carol Rama / Bepi Ghiotti

Une fois passé le fatras du vestibule, il faut que l’œil – et l’esprit – s’adapte. Pas un rai de lumière naturelle ne fuse. Toutes les fenêtres sont obstruées par des volets ou des grands draps noirs, de ceux qui tapissent les murs de scène. Et c’est bien à une sorte de spectacle, un spectacle d’objets, auquel on assiste ici. Antre, tanière, grotte, maison hantée sont les qualificatifs qui viennent en tête pour définir ce lieu (que Carol Rama nommait « l’entrepôt »), définitivement hors du temps et de l’espace, comme une scène de théâtre. 

Dans chaque pièce, à peu près la même chose, c’est-à-dire tout, dans un clair-obscur de lampes qui brûlent le jour. Des lits couchettes à hauts montants (et draps sombres), des bureaux, guéridons et étagères en bois (sombre aussi) constituent le mobilier. Ils sont peuplés d’objets, par centaines, du sol au plafond, de la chambre à la cuisine, jusqu’au-dessus des plaques de cuisson (jamais utilisées, dit la légende). Pas un crayon de pastel, pas une boîte à pilules n’ont été déplacés. Les œuvres de l’artiste elle-même, et surtout les sédiments d’une vie, sont figés en collections : chaussures, bijoux, statuettes africaines, bouteilles de parfum, photographies…

L’appartement de Carol Rama est jonché de photographies, matériaux et outils.
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L’appartement de Carol Rama est jonché de photographies, matériaux et outils.

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© Archivio Carol Rama / Bepi Ghiotti

Parmi elles surgissent des apparitions récurrentes, notamment celle de Man Ray, matérialisé en un buste au regard hypnotisant, posé au beau milieu d’un bureau comme une idole vénérée. Sur une table trône négligemment un Lion d’or de la biennale de Venise (attribué en 2003), venant rappeler l’aura internationale de Carol Rama retrouvée à partir de la fin des années 1990 grâce à des rétrospectives organisées à Amsterdam, Chicago, Barcelone, Paris et Turin même.

Les œuvres de l’artiste elles-même sont difficiles à percevoir. Certaines, achevées, sont accrochées parmi celles des amis, sans plus ni moins d’égards. D’autres, à peine extraites de leurs matériaux, sont saisies dans leur jus et se mêlent aux services à café et aux boîtes de maquillage. Ainsi des pneus, que Carol Rama employa abondamment dans ses œuvres, sont suspendus en longues bandes de peaux, comme dans l’attente.

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Casa Studio Di Carol Rama

via Napione 15
10124 Turin

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