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Yan Pei-Ming, Lions, strength and freedom, 2025
Huile sur toile • 260 x 400 cm • © Courtesy Thaddaeus Ropac gallery London, Paris, Salzburg, Milan, Seoul / © Clérln-Morin / © Yan Pei-Ming / Adagp, Paris, 2025
Yan Pei-Ming se tient à distance de la toile, engagé dans une sorte de duel chorégraphié avec l’image en train de naître. Ses gestes sont amples, parfois violents, mais toujours maîtrisés. Peu à peu, surgit la silhouette d’un singe dont le regard semble déjà défier celui du spectateur. Lorsque nous le rencontrons au cœur de l’été, le peintre de 64 ans se trouve alors en pleine préparation de son exposition « Eye to Eye », qui ouvre ses portes ce 13 septembre à la galerie Thaddaeus Ropac à Pantin.
Son atelier, situé dans un quartier résidentiel de Dijon, mêle odeur de peinture à l’huile et tabac froid. La lumière s’engouffre sous le haut plafond, révélant des murs saturés d’éclaboussures. Tout ici témoigne d’un geste pictural exigeant, répété à l’infini. À moins de deux mois du vernissage, Yan Pei-Ming avance sans relâche : six toiles sont déjà achevées.
Portrait de Yan Pei-Ming
© Fu Quanhao 2024
Son quotidien se déroule avec une simplicité quasi militaire. « J’arrive tôt le matin, avant huit heures. Je prends mon petit-déjeuner ici, devant mes toiles », raconte-t-il. Dans ce lieu conçu pour accueillir l’intensité du geste, il entame la journée en silence, observant ses œuvres en cours entre deux gorgées de café. Pas de rituel sophistiqué, mais un rapport instinctif à la peinture : « Je ne fais pas de dessins préparatoires. Avant, j’en faisais, mais parfois ils étaient plus sensibles que le tableau final. Alors j’ai supprimé cette étape, pour garder la spontanéité de l’esquisse. »
Chaque exposition est pour lui une épreuve. « Sans pression, un artiste n’est pas très efficace », reconnaît-il. Il compare la peinture à une compétition à rejouer sans cesse. « Certains artistes abandonnent. Moi, jamais. Être artiste, c’est avoir envie d’arrêter tous les jours… mais continuer malgré tout. » Autrefois capable d’achever en quelques jours ses toiles monumentales, il assume désormais un rythme différent : « À 25 ans, 30 ans ou 40 ans, ce n’est pas la même chose. À 64 ans, je ne peux plus peindre à la même vitesse, mais mon niveau d’exigence a augmenté. » Son œuvre évolue avec son corps : moins brute, plus fine, plus attentive, comme si la peinture révélait autant ses forces que ses fragilités.
Dans cette organisation réglée, il peut compter sur un appui essentiel : sa fille Sarah Yan, 33 ans, qui gère la logistique et accompagne sa carrière. Déplacements, relations avec les galeries, échéances à anticiper : elle structure son travail et lui permet de se consacrer entièrement à la peinture.
Yan Pei-Ming, Young Picasso and his sister – Permanent rose, 2024
Huile sur toile • 200 x 200 cm • © Courtesy Thaddaeus Ropac gallery London, Paris, Salzburg, Milan, Seoul / © Clérln-Morin / © Yan Pei-Ming / Adagp, Paris, 2025
Étonnamment pour cet artiste chevronné qui a exposé dans le monde entier, la perspective de présenter son travail dans l’espace de la galerie Thaddaeus Ropac à Pantin l’intimide. « Je ne sais pas pourquoi, mais c’est une des premières fois que j’ai peur d’exposer. C’est peut-être à cause du passé de la galerie, et des grands noms qui y ont montré leurs œuvres : Anselm Kiefer, Georg Baselitz, Alex Katz… » Longtemps, il a repoussé l’échéance. Quand le galeriste Thaddaeus Ropac lui en reparle il y a quelques mois, il décide enfin de franchir le pas : « Sinon, on aurait encore attendu cinq ans ! »
Yan Pei-Ming, Self-Portrait, Laughing, 2025
Huile sur toile • 46 × 38 × 1,5 cm • © Courtesy Thaddaeus Ropac gallery London, Paris, Salzburg, Milan, Seoul / © Clérln-Morin / © Yan Pei-Ming / Adagp, Paris, 2025
Le fil conducteur de « Eye to Eye » ? Le lion. Après avoir peint des tigres dans son exposition « Tigres et vautours » à la Collection Lambert en 2021, Yan Pei-Ming poursuit son exploration du bestiaire et des figures du pouvoir en s’attaquant cette fois au roi des animaux. À la fois gardien et tyran, le lion traverse l’histoire de l’art. « On le retrouve sur les façades de banques, d’hôtels particuliers… Rubens a peint par exemple Daniel dans la fosse aux lions. Mais moi je le représente sans hommes, dans la nature. » Pour s’imposer, il assume l’obsession : « Si on peint un seul lion, on l’oublie. Une série entière, c’est une façon de revendiquer. »
À côté de ces fauves, le public découvrira aussi des autoportraits, dont certains sur des toiles ovales – un format inédit pour lui. Depuis ses débuts, il se confronte à son propre visage dans de grandes peintures monochromes où son regard domine toute la surface. « Est-ce qu’on a vraiment envie de tout savoir sur soi-même ? Non. Ce sont des hypothèses, des points de vue. » Chez lui, l’autoportrait n’est pas quête de vérité mais expérience de dédoublement, tentative de surprendre sa propre image comme on surprend un inconnu.
Le point d’orgue de l’exposition sera son Autoportrait en trois personnes, un triptyque monumental où il s’est représenté en pape. Conçu en 2021 pour le Palais des papes d’Avignon, il n’avait jamais été montré depuis. « C’est une peinture-fiction qui ancre toute l’exposition », confie l’artiste. Dans ces trois visages de lui-même, hiératiques et ambigus, se joue tout le paradoxe de sa peinture : l’autorité et le doute, la monumentalité et la fragilité.
Yan Pei-Ming, Autoportrait en trois personnes, 2020
Huile sur toile • 300 x 250 x 4 cm • © Courtesy Thaddaeus Ropac gallery London, Paris, Salzburg, Milan, Seoul / © Clérln-Morin / © Yan Pei-Ming / Adagp, Paris, 2025
« En peignant des lions, je m’apaise. Je me dis : ils sont là, malgré tout. »
La mémoire collective continue d’irriguer son travail. Après ses célèbres portraits de personnalités publiques, de Mao à Picasso – ce dernier figurant dans l’exposition –, Yan Pei-Ming poursuit sa transformation des images médiatiques en icônes picturales. En figeant l’instant, il s’inscrit dans la lignée des maîtres de la peinture historique, capables de donner une résonance intemporelle aux drames de leur époque. « Lorsqu’il peint Tres de Mayo, Goya n’a aucune image, aucune documentation à disposition. Il ne fait qu’imaginer. Aujourd’hui, moi je fais des arrêts sur image, parce qu’avec la masse d’informations, tout devient éphémère. »
C’est un impératif pour lui : garder chaque jour un œil sur l’actualité. Mais face à un flux d’images toujours plus angoissantes, son bestiaire lui offre un contrepoids vital. « En peignant des lions, je m’apaise. Je me dis : ils sont là, malgré tout. » Les animaux deviennent pour lui des métaphores de survie, une forme de résistance à l’effondrement, une force primitive qui tient debout face aux incertitudes contemporaines.
Yan Pei-Ming, Monkey, eye to eye, 2025
Huile sur toile • 117 × 162 × 2,5 cm • © Courtesy Thaddaeus Ropac gallery London, Paris, Salzburg, Milan, Seoul / © Clérln-Morin / © Yan Pei-Ming / Adagp, Paris, 2025
Le titre de l’exposition, « Eye to Eye », dit cette frontalité radicale. Regarder une toile de Yan Pei-Ming, c’est accepter une confrontation directe – avec l’autre, l’animal ou soi-même. Monumentale et monochrome, sa peinture impose au spectateur une expérience de face-à-face sans échappatoire.
Dans l’atelier, des pinceaux fixés au bout de manches de balai sèchent dans un coin. Les toiles s’accumulent, certaines recouvertes, d’autres abandonnées avant d’être reprises. « Quand une peinture est finie, je le sens profondément. » Pourtant, rien ne semble jamais définitivement clos chez lui : ses autoportraits se répondent, ses fauves reviennent, ses angoisses ressurgissent. La peinture est chez lui une lutte continue. Une bataille intérieure qui se rejoue à chaque toile.
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