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Hans Op de Beeck, Zhai-Liza (angel), 2024
Sculpture, polyester, polyamide, coating • 52 × 59 × 81 cm • © Charles Roussel / © Courtesy Hans Op de Beeck and TEMPLON, Paris —Brussels — New York
Les bras tatoués de larges fleurs de lys, Hans Op de Beeck (né en 1969) nous tend la main chaleureusement. À quelques jours de l’ouverture de son exposition parisienne, l’artiste belge nous reçoit un matin de septembre dans son atelier d’Anderlecht, au sud-ouest de Bruxelles, un ancien quartier industriel où il occupe un immeuble entier. Certes immense (il a plusieurs étages, un ascenseur, une salle de projection), celui-ci ne semble pourtant pas si grand pour un travail coutumier des records. Les Français se rappelleront par exemple de son installation de 1 900 mètres carrés lors de la Biennale de Lyon de 2022, reproduction à échelle 1 d’un camping figé dans le temps, tandis que les Belges ont été nombreux à arpenter cet été son parcours immersif de 1 500 mètres carrés au KMSKA.
« Nous travaillons beaucoup sur ordinateur, mais j’ai toujours besoin d’éléments sur papier que je peux toucher, découper et modifier en cours de route. »
Hans Op de Beeck
C’est ce dernier qui nourrira les deux espaces de la galerie Templon jusqu’au 31 octobre prochain, les œuvres ayant déménagé directement d’Anvers à Paris pour prolonger le succès de cette exposition mémorable, la plus importante fréquentation du musée pour un artiste contemporain. Dans le calme de l’atelier, Hans Op de Beeck commence d’ailleurs par nous montrer la modeste maquette de papier du KMSKA, où les visiteurs pouvaient jusqu’à la fin du mois d’août naviguer entre 39 installations différentes : « Nous travaillons beaucoup sur ordinateur, mais j’ai toujours besoin d’éléments sur papier que je peux toucher, découper et modifier en cours de route. »
Hans Op De Beeck dans son atelier à Bruxelles
© Galerie TEMPLON, Paris —Brussels — New York
Homme de records, on l’a dit, Hans Op de Beeck apparaît vite comme un artiste sensible, guidé par la sensualité de la matière et par l’intensité de l’émotion – et ce, même s’il confie en souriant que pas moins de 14 camions ont été nécessaires pour transporter les œuvres jusqu’au musée, et s’il enchaîne les projets de très grandes ampleur (plusieurs fois metteur en scène et scénographe, il travaillera bientôt sur une production de Stravinsky avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui, prévue pour 2027 à Berlin).
À Anvers, toutes ses sculptures apparaissaient teintes d’un gris mat, sa signature. « J’ai commencé à introduire ce gris dans mon travail il y a une quinzaine d’années », nous explique Hans Op de Beeck devant un intrigant paysage de roches. « Je produisais alors des sculptures en plâtre blanc, mais ce blanc me semblait stérile, immaculé, trop parfait, comme quelque chose qu’il ne fallait surtout pas toucher. Alors, j’ai mélangé du pigment noir au plâtre blanc et, au démoulage, cela a donné l’aspect d’une sculpture de béton. J’ai aimé la douceur qui s’en dégageait, comme si la chose était pétrifiée, fossilisée. »
Atelier de Hans Op de Beeck
© Lieven Geuns
« J’essaie de parler de moments mélancoliques, où l’on se dissout dans une sorte de no man’s land mental. »
Hans Op de Beeck
Pour autant, Hans Op de Beeck tient à rappeler que son travail ne se résume pas à ce gris doux (il a réalisé des œuvres en couleurs, comme le gigantesque et écœurant gâteau d’anniversaire After the Gathering en 2007), ni même à sa virtuosité hyperréaliste. « Mon travail n’est pas une simulation du réel, mais une tentative d’évoquer ce qui se cache en dessous. Ce qui m’importe, c’est de capter un instant, un sentiment, une ambiance. J’essaie de parler de moments mélancoliques, où l’on se dissout dans une sorte de no man’s land mental. Ce sont ces états qui m’intriguent, ce qui dépasse le récit, les identités que nous incarnons dans la vie quotidienne. Parler de ces moments, de la brièveté de la vie, est bien plus important pour moi que l’exercice de copier une apparence du réel. »
Zhai-Liza (mother’s shoes) dans l’atelier de Hans Op de Beeck, 2024
Sculpture, polyester, polyamide, coating • 72 × 72 × 114 cm • © Lieven Geuns
Évoquant les nouvelles de Raymond Carver (« où il ne semble presque rien se passer, mais où ce que l’on lit entre les lignes est immense ») comme les natures mortes de l’Italien Giorgio Morandi, simplement composées de bouteilles, de verres et de vases, l’artiste belge raconte sa fascination pour les artistes qui travaillent à partir de motifs simples et banals, pour mieux les transfigurer. Lui-même n’hésite pas à choisir ses modèles dans la rue, parmi les passants, puis à les faire poser de telle façon à ce qu’ils nous fassent entrer dans un récit, dans un conte dont la flèche vise le cœur. Un couple d’adolescent, perché sur un rocher, évoque ainsi l’émotion immense des premiers amours, quand une jeune fille endormie sur un lit suggère l’intensité des mondes flottants qui peuplent nos songes nocturnes.
S’il écrit toujours le début de l’histoire, l’artiste travaille aussi avec le réel, et prend en compte les suggestions de ses modèles. En demandant à deux personnes âgées d’imaginer avoir été surprises en pleine nuit, dans leur sommeil, il a observé la femme resserrer sur sa poitrine son peignoir, et l’homme poser naturellement sa main sur la hanche de son acolyte ; intéressé par cette tendresse spontanée, il reprendra dans l’œuvre finale ces deux gestes, qui racontent mine de rien un besoin universel de protection et de consolation. La sculpture, justement, lui permet de figer cela, d’enregistrer un moment très précis qui dévoile beaucoup.
Exposition “Hans Op de Beeck. On Vanishing” à la Galerie Templon Beaubourg
© Charles Roussel
« Je voulais donner l’impression que l’on s’installe au premier rang d’une peinture. »
Hans Op de Beeck
Quand la question du temps entre en jeu, l’artiste bascule vers le format de la vidéo. En 2010, il met en scène dans son film Sea of Tranquillity un paquebot de croisière débordant de luxe : du bar où se produit une chanteuse voluptueuse (dont il a composé les airs, également musicien et décidément touche-à-tout) aux spectacles de danseuses brésiliennes, ce décor d’une super-architecture suréquipée semble finalement tourner à vide, et c’est précisément ce vide qui intéresse l’artiste. Autre format, autre réflexion, l’installation Location (5) – que l’artiste a produit en 2004 au Japon, pour le Towada Art Center – reproduit un restaurant d’autoroute dans lequel on peut s’asseoir pour regarder la nuit monochrome. « Je voulais donner l’impression que l’on s’installe au premier rang d’une peinture », et faire l’expérience d’une mélancolie universelle, celle de ces espaces où l’on passe sans rester (les gares, les restoroutes, les aéroports…), et qui parfois nous saisissent par leur étrangeté mélancolique. « C’est la traduction poétique de quelque chose que l’on connaît tous. »
Atelier de Hans Op de Beeck
© Lieven Geuns
En 2016, il crée pour le Printemps de septembre à Toulouse un paysage de sable, seulement peuplé d’un campement vide ; accordé à la couleur de l’église des Jacobins, l’installation offrait une échappée quasi-monochrome. « En réduisant la palette, j’intensifiais l’expérience de cet espace », nous explique l’artiste, qui ajoute que la traduction de la réalité qu’il propose à travers ses œuvres ne se base pas sur une simple imitation (« sinon je travaillerais pour Madame Tussaud »), mais sur une réflexion qui joue avec les couleurs, la lumière, les impressions flottantes d’une installation pétrifiée (il cite Vermeer, dont la lumière nous touche à travers les siècles malgré la simplicité des tableaux).
À Paris, les œuvres de la galerie Templon seront réunies sous le titre « Vanishing point » (« Point de fuite » en français), soit l’endroit au bout d’un horizon où toute tridimensionnalité disparaît ; pour l’artiste, « c’est le moment où l’esprit s’échappe, où on est nulle part ». Un moment de vertige, qui nous ramène à notre existence au sein de « l’immensité de l’univers » – de quoi sérieusement méditer. C’est précisément ce que cherche à atteindre cet homme qui aime à travailler la nuit, seul et concentré, et se réjouit que les visiteurs de l’exposition d’Anvers soient, pour certains, revenus plusieurs fois voir ses œuvres, ou encore que des Japonais lui racontent par courrier être restés des heures dans son installation.
Sculpture en création dans l’atelier de Hans Op de Beeck
© Lieven Geuns
Durant les trois heures et quelques qu’il nous aura généreusement accordées, Hans Op de Beeck nous aura aussi parlé de son enfance passée loin des terrains de football (« j’aimais rester à l’intérieur, pour dessiner, jouer de la guitare, du violon »), de son caractère introverti, de sa façon de fuir une situation familiale compliquée en se mettant à créer (« le fait de produire une œuvre est un acte constructif, et si elle parle aux spectateurs, vous vous sentez compris, vous n’êtes plus seul »). Il se sera attardé avec tendresse sur ses quatre enfants, mais aussi sur sa vulnérabilité face aux critiques, sur ses « goûts incroyablement éclectiques » et sur l’importance pour lui de considérer tous les arts avec la même attention, citant aussi bien le film d’animation WALL•E (2008) que l’écrivain Milan Kundera, son affection pour le tragi-comique comme pour le kitsch. Avec une obsession : « Parler de la condition humaine. » Et toucher au cœur ses spectateurs.
Hans Op de Beeck. On Vanishing
Du 13 septembre 2025 au 31 octobre 2025
Galerie Templon Beaubourg • 30, rue Beaubourg • 75003 Paris
www.templon.com
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