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Ittah Yoda, nouveaux explorateurs de mondes artificiels

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Publié le , mis à jour le
En faisant appel à la modélisation 3D et à la réalité virtuelle, le duo d’artistes Ittah Yoda génère d’étranges sculptures abstraites qui incitent le visiteur à participer. L’enjeu ? Créer de nouvelles connexions neuronales… Bienvenue dans un doux songe futuriste.
Ittah Yoda dans leur atelier à la Cité Internationale des Arts
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Ittah Yoda dans leur atelier à la Cité Internationale des Arts, 2020

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Photo Maurine Tric

Franchir le seuil de l’atelier d’Ittah Yoda, c’est un peu comme pénétrer dans le rêve d’une intelligence artificielle… Un premier pas posé au numéro 8006 de la Cité internationale des arts dans le Marais et s’ouvre une nouvelle dimension, quelque part dans un cloud reculé, en marge des impératifs de rentabilité et du business des datas. Énigmatique, apaisante et répétitive, une bande-son se diffuse sans interruption dans l’espace. Ittah Yoda envoûte ainsi les visiteurs, captivés également par les excroissances abstraites qui lévitent, sortent du sol ou des murs de leur repère parisien. Ces sculptures aux teintes diaphanes et poudrées se fondent parfois tellement dans leur environnement qu’elles échappent au regard : l’univers du duo est tout en transparence et en mouvement, sa poésie d’une douceur glacée et céleste.

Virgile Ittah (née en 1981) et Kai Yoda (né en 1982) se sont rencontrés à Londres au Royal College of Art en 2012. La première y étudiait, et le second – alors photographe – avait reçu une bourse pour se lancer en sculpture. Le duo d’artistes devient un couple. En juin 2015, ils abandonnent leurs pratiques respectives et emménagent à Berlin. Ici, ils posent les principes de leur œuvre désormais commune : dessiner et animer en 3D des formes nouvelles ou cyborgs, rejetons du logiciel et de l’imagination humaine.

Ittah Yoda, « 1009A » et « YADZ »
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Ittah Yoda, « 1009A » et « YADZ », 2020

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Polyuréthane, pigment thermochromique, polyamide, poudre d'aluminium • 22 x 240 x 35 cm / 22 x 82 x 35 cm • Photos Maurine Tric

« La frontière entre la réalité « physique » et « virtuelle » est de plus en plus ténue. Parfois, on peut perdre l’équilibre et ne plus parvenir à faire la différence. »

Kai Yoda

Le duo façonne alors, sur ordinateur, un alphabet de formes sculpturales à la fois primitives et futuristes. Au croisement de l’art et du design non-utilitaire, elles sont malléables, polies au fil des années et mobilisées à l’envie. « On les assemble comme les pièces d’un puzzle, on les gonfle virtuellement comme des ballons de baudruche pour ensuite les imprimer en 3D. Parfois, on n’en garde que la peau pour imaginer des sièges », explique Kai. Une forme peut ainsi avoir plusieurs existences, en 3D, en VR, moulée dans du silicone ou en résine. Il ajoute : « La frontière entre la réalité « physique » et « virtuelle » est de plus en plus ténue. Parfois, on peut perdre l’équilibre et ne plus parvenir à faire la différence. Je crois que l’on essaie de traduire cela en déployant nos formes à travers plusieurs médiums. Tous sont interdépendants ».

Dans l’atelier d’Ittah Yoda à la Cité Internationale des Arts
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Dans l’atelier d’Ittah Yoda à la Cité Internationale des Arts, 2020

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Photo Maurine Tric

Ossements, fragments de roche brute, ailes, prothèses, moules internes d’oreilles… Les sculptures d’Ittah Yoda sont des présences fantômes, des objets embryonnaires, pas encore accouchés, ou réduits et compressés comme des fichiers bureautiques. En fonction de l’angle de vue ou du médium choisi, les formes évoquent mille et une choses. « Nous cherchons à concevoir des formes générales, archétypales et qui relèvent de l’inconscient. Elles n’ont pas de narrations spécifiques, historiques ou inventées qui les sous-tendent. Il est impossible de lire clairement ces êtres sculpturaux et chacun y voit quelque chose de différent, en fonction de son histoire. Nous sommes attachés à l’instabilité de ces formes », explique Virgile, montrant du doigt une série de sculptures colorées par des pigments thermochromiques et photochromiques. Du rouge au noir ou du rose à l’orange, leurs couleurs changent subtilement en fonction de la température et de la lumière. L’instabilité des matières devient visible.

Ittah Yoda, body alights – a fragmented memory
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Ittah Yoda, body alights – a fragmented memory, 2018

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Ecran transparent de LED connecté à un casque de réalité virtuelle • 48 × 122 × 5 cm • Photo Maurine Tric

Si le docteur Frankenstein existait, sans doute se ferait-il appeler Ittah Yoda. En ce début du XXIe siècle, l’enjeu semble presque le même que celui du roman de science-fiction de Marry Shelley : insuffler la vie à une matière morte. Cependant, cette fois-ci, il n’est pas question d’organes mais de chiffres dans un programme. En 2018, Ittah Yoda peut enfin concrétiser son rêve, et animer en réalité virtuelle son alphabet archétypal : « La forme d’une sculpture n’est pas importante en tant qu’image, mais comme traduction d’un mouvement. Grâce à la VR, on a pu pousser cette logique plus loin. Pourquoi ne pas devenir une microcellule et explorer ces sculptures de l’intérieur, surfer dessus, les traverser ? ». Le duo entre en résidence à VR incubator, à Podstrana en Croatie, et travaille avec les sœurs Schwestern, de jeunes artistes croates, ainsi qu’avec l’artiste sino-américain bod [包家巷], pour la composition du son. De cette collaboration naît body alights – a fragmented memory, une œuvre en VR comportant deux mondes distincts. Dans le premier (assez aride), le participant s’aventure dans un paysage éclaté, peuplé de sculptures évoquant des fragments de planètes. Dans le second, multicolore et féerique, il ne peut pas vraiment se déplacer et observe surtout se mouvoir des formes abstraites.

« Quand on est assis sur une chaise et avec un casque VR, on perd peu à peu conscience de la matérialité de son corps. Avec ce projet, nous explorons cette perte de gravité. Vous avez l’impression que votre corps disparaît et que tout flotte », explique le duo. « On a été très inspirés par la pensée de Michel Serres. Lors d’une interview avec le commissaire Hans-Ulrich Obrist, le philosophe explique que, dans le contexte informationnel et digital dans lequel on vit, caractérisé par l’interactivité et la stimulation permanente, de nouvelles connexions neuronales ont lieu. Nos cerveaux humains changent. Une nouvelle tête émerge. »

Ittah Yoda dans leur atelier à la Cité Internationale des Arts
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Ittah Yoda dans leur atelier à la Cité Internationale des Arts, 2020

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Photo Maurine Tric

« Une ère se clôture, en effet. Ce moment historique où le visiteur va admirer dans des espaces blancs des objets inertes et morts est révolu. »

Virgile Ittah

À travers la VR et les différentes expériences de navigation, Ittah Yoda expérimente et cherche à provoquer ces nouvelles connexions neuronales chez le public. « Une ère se clôture, en effet. Ce moment historique où le visiteur va admirer dans des espaces blancs des objets inertes et morts est révolu », ajoute Virgile. Elle et sa moitié n’ont en effet aucune intention d’étaler un savoir-faire ou de susciter l’admiration chez le spectateur : ils veulent déclencher sa participation, et cela, en échappant à une logique spectaculaire et commerciale. La VR est particulièrement propice et le duo compte bien produire de nouvelles œuvres en multipliant les collaborations, aussi bien techniques qu’artistiques. La prochaine étape ? Impliquer une intelligence artificielle. Leur VR serait alors conçue comme un corps vivant peuplé de formes, que le participant – muté en sculpteur – pourrait modeler à sa guise. L’œuvre garderait par ailleurs en mémoire ces changements. Une façon pour le duo d’enterrer encore une fois la notion d’auteur unique et génial. Ittah Yoda est bien plus que la réunion de Virgile et de Kai : c’est une œuvre collective.

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