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Julie Villard & Simon Brossard dans leur atelier à Saint-Denis, 2018
Photo Maurine Tric
L’alcool. C’est souvent par son intermédiaire que commencent bien des histoires. C’est donc sans surprise grâce à lui que débute celle de Julie et Simon. Non pas lors d’un rendez-vous galant ou d’une soirée, mais précisément par le biais d’un bar (le mobilier). Alors étudiants à l’école d’art de Cergy, l’envie prend aux deux amis d’organiser une exposition pour célébrer la fin de l’année : « Pour rassembler les œuvres et les gens, nous avons fabriqué un bar rempli de vin. Ce fut le déclic. Travailler ensemble est ensuite devenu une évidence », explique le duo. Depuis 2016, Julie et Simon partagent ainsi leurs mains et leur cerveau. Chacun a arrêté de créer de son côté et tout s’est vite enchaîné.
Pas encore tout à fait diplômés, Julie et Simon ont déjà exposé lors d’une soirée au Palais de Tokyo, dans une exposition du curateur Michal Novotný, dans l’un des meilleurs artist-run spaces parisiens (Exo Exo), ou encore à la galerie Sophie Tappeiner, à Vienne. Sur l’Île-Saint-Denis, entre un pack de boissons énergisantes et les matériaux amassés pour leurs sculptures (tubes ondulants et ferraille récupérée en grande partie dans la rue, des déchetteries ou un hôpital), le duo nous reçoit dans son large canapé en skaï rouge. Café, eau, grenadine ? Ils ont le sourire aux lèvres. C’est presque étonnant, tant leur travail semble tout droit sorti des ténèbres.
Julie Villard & Simon Brossard dans leur atelier à Saint-Denis, 2018
Photo Maurine Tric
Nés respectivement en 1994 et 1992, Simon et Julie sont des digital natives. Rock « emo », cartoons, crise financière, pollution, science-fiction, déclinisme ont accompagné leur jeunesse, et leurs œuvres en portent les stigmates. Des micro-particules à la radioactivité, en passant par les virus numériques, les corps humains et non-humains sont plus que jamais exposés à l’infection. Dans la revue Histoire environnementale, les universitaires Jody A. Roberts et Nancy Langston soulignaient la nature de cette contamination généralisée et déterminante en ce début de XXIe siècle. Ils affirmaient que la « composition chimique de nos corps est altérée de telle sorte qu’ils reflètent la transformation de nos environnements quotidiens ». Julie et Simon l’ont bien compris, et leurs sculptures – souvent mal en point, voire franchement moribondes – en sont les signes. Présentés à Vienne en 2018, leurs deux chandeliers aux allures de paraboles et d’arbres étaient agrémentés d’une série de petites boules « comme des parasites, boutons, virus, capteurs ou magnets », disent-ils. Sur leurs sculptures en cours, ils prévoient de coller une série de formes circulaires issues de cyclones d’aspirateurs.
Julie Villard & Simon Brossard dans leur atelier à Saint-Denis, 2018
Photo Maurine Tric
En miroir avec celle produite par toute technologie automatisée, la répétition d’éléments artificiels et cryptés à la surface des sculptures suscite l’angoisse. Les formes sont chaotiques, comme si elles s’indexaient aux fonctionnements obscurs et infiniment complexes du monde et de ses machines. Les engins productifs – mais rouillés – de Julie et Simon s’apparentent en fait à des organismes en mouvement. Ils fonctionnent sur le principe de la variation, de l’auto-génération et du recyclage. À l’instar des matériaux qui les composent, ils se contaminent entre eux. « D’ailleurs, on n’hésite pas à en détruire pour en créer de nouveaux, explique Julie. Du coup, on reconnaît dans certaines sculptures des fragments d’autres pièces détruites ».
Vue de l’atelier à Saint-Denis, 2018
Photo Maurine Tric
Le travail de Julie et Simon semble refléter ce nuage toxique d’informations, ce magma de processus et de marchandises qui prolifèrent et se permutent, incontrôlables. Au travers de formes fonctionnelles ou figuratives, le duo coagule et tente de figer cette poussière matérielle et immatérielle de nos vies. Pédales, éléments hospitaliers et de bureautique, fragments régulables, manchons, trépieds… Leurs sculptures sont des conglomérats de matériaux divers : non pas des « collages », mais des « masses, des blocs », selon les mots de Simon. On ajouterait : de nouveaux organismes.
Julie Villard & Simon Brossard, Vue de l’exposition MENU chez Exo Exo, 2018
À la fois fragiles et résistants, ces êtres mi-végétaux mi-animaux exhibaient leurs corps contorsionnés et hybrides comme autant de preuves de leur résilience au rouleau compresseur du changement.
Pour leur exposition à Exo Exo cette année, les deux artistes ont conçu « une famille » de sculptures. Chaque entité était recouverte d’une couche de peinture métallisée pour « les individualiser, expliquent-ils, et pour que chaque agglomérat de soudure ne fasse qu’un ». À la fois fragiles (car déclinants) et résistants (car composés de métaux), ces êtres mi-végétaux mi-animaux exhibaient leurs membres blessés, leurs corps contorsionnés et hybrides comme autant de preuves de leur résilience au rouleau compresseur du changement. « Nous avons cherché à donner un aspect crépitant à la soudure », affirme Julie. Résultat : le métal a par endroits l’aspect de cellules vivantes.
C’est comme si les sculptures en question avaient métabolisé, non seulement la pollution, mais également l’accélération des modes de vie, l’addiction à la connexion et cette injonction à toujours (se) « rafraîchir » pour rester à la page. La nouvelle marginalité ? Ne pas tenir le rythme, être out, déconnecté. Julie et Simon pointent peut-être cela quand ils évoquent leurs « formes futuristes mais déjà vieillissantes » : une angoisse et une méfiance, à l’heure où l’obsolescence frappe toujours plus tôt.
Julie Villard & Simon Brossard, It’s Fantastic, 2017
Verre, plastique, métal
Julie Villard & Simon Brossard, Love the human’s smell, 2018
Métal, tissu, peinture • 180 × 25 × 45 cm
Il faut pourtant noter que c’est avec une certaine légèreté, un ton joyeux et une attitude un peu dandy que Julie et Simon se penchent sur nos jours et nos lendemains technologiques. « On nous dit souvent qu’on est dans la science-fiction. C’est peut-être vrai mais ce n’est pas notre intention ! Avec nous, on serait plutôt dans le film Alien avec un décor chic et Art nouveau », ajoutent les deux artistes. C’est donc dark, mais sexy. Treasure System, Klakson, It’s all good news now : les titres guillerets des pièces du duo tranchent avec leur noirceur.
Tout comme les nœuds, camées décoratifs, ornements légers et fleurs qui traversent leur production. Parfois percées d’anneaux, les formes ont d’ailleurs tendance à grésiller, vriller ou onduler avec sensualité. Presque en sourdine, en secret. Comme si, pour conjurer l’angoisse et la souffrance de leur transformation perpétuelle, il fallait prendre du plaisir. Et rire.
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