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PORTRAIT

La magicienne suédoise Ylva Snöfrid, peintre d’or et de neige

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Publié le , mis à jour le
Son art venu du froid flirte avec la magie noire. Germées au fond d’un mystérieux flacon, dans le reflet d’un miroir ou au sommet d’une montagne enneigée, les peintures captivantes de l’artiste suédoise Ylva Snöfrid, bientôt exposée à l’Institut suédois de Paris, témoignent d’une communion vertigineuse avec le cosmos, puisée au plus profond de son corps et de son âme lors d’étranges rituels. Rencontre dans son antre à Stockholm…
Ylva Snöfrid, Breathing, Cosmos Vanitas, Jungfraujoch, Night
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Ylva Snöfrid, Breathing, Cosmos Vanitas, Jungfraujoch, Night, entre 2023 et 2024

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Huile sur toile • 47 x 41 cm • Coll. particulière • © Ylva Snöfrid

Dans l’immobilité d’un paysage enneigé, un battement d’aile noire soulève de la poussière d’or. Entourée de hautes montagnes, une femme nue se tient droite dans le froid glacial, comme une apparition.

Rubans de fumée bleue, essaims de pépites lumineuses… D’étranges volutes s’échappent de ses oreilles ou de sa bouche pour s’envoler vers le ciel. Plus loin, un corps allongé exhale une nuée d’étoiles, et une bulle cristalline flotte dans le firmament, au milieu d’une pluie d’astres.

Une prêtresse viking

Ylva Snöfrid, The Body with Organs, Cosmos Vanitas, Jungfraujoch, After Noon
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Ylva Snöfrid, The Body with Organs, Cosmos Vanitas, Jungfraujoch, After Noon, entre 2023 et 2024

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Huile sur toile • 47 × 41 cm • Coll. particulière • © Ylva Snöfrid

Chacun de ces petits tableaux disposés dans l’antre d’Ylva Snöfrid fait l’effet d’un talisman, ou d’un accessoire de magie noire. Assortis à l’artiste, qui nous accueille telle une prêtresse viking, vêtue d’une longue robe sombre, sa taille ceinte d’une fine tige d’or et ses longs cheveux gris ondulés tombant en cascade dans son dos. Cette chevelure revient plusieurs fois dans ses toiles, permettant de la reconnaître, même de dos, dans ses compositions.

Pas de frontière entre la femme et l’artiste : Ylva peint partout chez elle, par terre, au beau milieu de son salon. Au-dessus d’une porte, un œil peint, contenant le reflet d’un masque vénitien, nous observe. Mélangé à de curieux gris-gris, son art envahit l’intégralité de son appartement-atelier de Stockholm, où elle vit avec son mari chilien Rodrigo Mallea Lira (son compagnon depuis 30 ans) et leurs deux filles.

L’atelier-appartement de Ylva Snöfrid
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L’atelier-appartement de Ylva Snöfrid

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Photo Rodrigo Mallea Lira

On trouve son art sur le bois des tabourets et sur les tables (faites de toiles peintes montées sur des pieds, où l’on peut boire et manger, quitte à les abîmer), sur des tableaux géants posés contre les murs comme des décors de théâtre, au-dessus de l’antique cheminée, sur les étagères ou encore dans des bocaux remplis de matériaux, formant comme une installation.

Une inquiétante étrangeté, entre rêve et poison

Ylva Snöfrid, Codex Cosmos et Vanitas, Death, Page 803
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Ylva Snöfrid, Codex Cosmos et Vanitas, Death, Page 803, 2022

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Crayon sur papier • 29,7 × 21 cm • Coll. particulière • © Ylva Snöfrid

Même dans la chambre de ses filles, un paravent et de grands panneaux surréalistes légèrement inquiétants se déploient : tels les morceaux d’une poupée désarticulée devenus ex-voto, des parties du corps de leur mère sont suspendus à des parois rocheuses, qui se découpent et s’ouvrent sur des montagnes escarpées, évocatrices des arrière-plans bleutés de Léonard de Vinci. Dans la chambre du couple, l’artiste apparaît nue, associée à un crâne humain et à un miroir volant dans les airs, ou en train de s’injecter une mystérieuse substance…

Née en 1974 à Umeå, dans le nord de la Suède, Ylva Snöfrid a « toujours su » qu’elle voulait devenir artiste. La petite fille grandit dans un environnement très libre, au côté de parents créatifs. Son père, né en 1952 dans un quartier bourgeois de Stockholm, s’était révolté contre son éducation traditionnelle pour devenir maoïste, et vivre simplement d’un travail de menuisier. Mais, arrivé en France en 1968, à l’apogée du mouvement hippie, il était devenu addict à l’héroïne. La mère d’Ylva finit par le quitter, après avoir surpris sa fille en train de jouer à l’imiter…

Ylva Snöfrid, Crystal Sphere and Gold Spiral, Cosmos Vanitas, Jungfraujoch, Noon
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Ylva Snöfrid, Crystal Sphere and Gold Spiral, Cosmos Vanitas, Jungfraujoch, Noon, entre 2023 et 2024

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Huile sur toile • 47 × 41 cm • Coll. particulière • © Ylva Snöfrid

Cette fuite des conventions et cette inquiétante étrangeté, entre rêve et poison, imprégneront à vie l’univers de l’artiste. Dès son adolescence, Ylva se fait des injections d’or, un rituel ésotérique censé la protéger du monde extérieur. Chez elle, art et vie personnelle se confondent et se mêlent comme des fluides dans la fiole d’un alchimiste. La naissance de sa première fille, vécue comme une expérience mystique qu’elle observe en tenant un miroir devant son entrejambe, donne lieu à une toile géante exposée au milieu du salon familial : sur fond de volutes bleutées, l’œuvre représente ce miroir rond dont l’intérieur, découpé, s’ouvre comme un portail sur un trou noir.

Des rituels au goût chamanique

« Mon travail est à la fois une résistance et un sacrifice. Par mon art, je résiste au monde prévisible et conventionnel. Je sacrifie mon art, mais je me sacrifie aussi pour lui. »

Très tôt, Ylva Ogland (de son vrai nom) ressent la présence d’une sœur jumelle imaginaire qu’elle nomme Snöfrid – un mot constitué des termes suédois snö (« neige ») et frid (« paix, âme, sérénité »). À travers des rituels au goût chamanique, ses peintures et les fins anneaux d’or dont elle entoure progressivement son cou, ses poignets et sa taille, l’artiste finit par fusionner avec ce double féminin. Ylva Ogland devient alors Ylva Snöfrid. Ce curieux alter ego, l’artiste nous invite même à le boire lors d’une cérémonie, sous la forme d’un élixir de sa fabrication – un mystérieux alcool distillé avec de l’or…

Ylva Snöfrid, Light Sleep, Cosmos Vanitas – Jungfraujoch, Dusk
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Ylva Snöfrid, Light Sleep, Cosmos Vanitas – Jungfraujoch, Dusk, entre 2023 et 2024

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Huile sur toile • 47 × 41 cm • Coll. particulière • © Ylva Snöfrid

« Mon travail est à la fois une résistance et un sacrifice. Par mon art, je résiste au monde prévisible et conventionnel. Je sacrifie mon art, mais je me sacrifie aussi pour lui », nous explique-t-elle. Après avoir vécu un temps à Athènes avec sa famille, la voilà de retour dans sa Suède natale, elle aussi terre d’inspirantes mythologies. Mais l’artiste ne se sent chez elle « nulle part ». « Je suis nomade et je dois l’accepter », glisse-t-elle avec un sourire.

Diego Vélasquez, Edvard Munch, Léonard de Vinci, la poètesse russe Marina Tsvetaïeva… À ces références évoquées par Ylva se mêlent d’autres plus ou moins conscientes ou assumées, de la poésie cosmique d’Anselm Kiefer au surréalisme de René Magritte, en passant par les formes et tourbillons ésotériques d’Hilma af Klint et Anna Cassel, sa disciple tout récemment sortie de l’ombre.

Relier le tangible et le spirituel

À travers une figuration minutieuse qui tend, malgré tout, toujours vers le mystère et parfois l’abstraction, l’artiste donne corps à son monde intérieur, tout en exprimant ses tentatives de communion vertigineuse avec le cosmos. Les montagnes et les étoiles y côtoient des objets symboliques, tels un alambic, une dent, un masque ou un miroir, qui font le lien entre deux mondes : le tangible et le spirituel…

La spirale de la « Jungfrau » crée par Ylva Snöfrid sur le glacier d’Aletsch dans les Alpes
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La spirale de la « Jungfrau » crée par Ylva Snöfrid sur le glacier d’Aletsch dans les Alpes

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Photo Ylva Snöfrid

Sa dernière série de peintures, 24 toiles de petit format qui seront bientôt exposées à l’Institut suédois de Paris sous le titre « Cosmos et Vanitas », sont le fruit d’une expérience physique et psychique intense dans les Alpes, à 3 000 mètres d’altitude. « À cause du manque d’oxygène, j’étais en proie à un terrible mal des montagnes. J’étais malade, et j’avais des visions. Je voyais des serpents dans le ciel, des motifs qui bougeaient… C’était très intense et étrange. Au sol, dans la neige, j’ai ensuite disposé toutes les peintures en spirale pour faire un sacrifice dédié à l’univers », nous raconte-t-elle.

Dans l’exposition parisienne sera également présenté un livre d’artiste de 1 200 pages, Codex Cosmos et Vanitas, qui reproduit les dessins assortis d’écritures, dont Ylva noircit jour après jour des carnets numérotés. De fabuleuses compositions où des boules de feu dansantes rencontrent des explosions mystiques, des paysages glacés, des spermatozoïdes, des sphères, des silhouettes anatomiques et des annotations fiévreuses évoquant le bouillonnement des « codex » de Léonard de Vinci. Toujours à l’Institut, le 31 octobre, l’artiste réalisera aussi plusieurs performances. Des « rituels » qui permettront de mieux communier avec ses œuvres d’une puissance magnétique.

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Cosmos et Vanitas par Ylva Snöfrid

Du 15 octobre 2024 au 23 février 2025

paris.si.se

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