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PARIS

Au Petit Palais, Bruno Liljefors dépeint la beauté et la cruauté de la vie sauvage

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Fasciné par une nature qu’il observe dès ses jeunes années, le peintre suédois n’a cessé d’en restituer la beauté et la cruauté dans des toiles d’une poésie et d’un réalisme intenses, fruit de journées passées en embuscade au sommet d’un arbre ou sous une tente. Un style unique dans la peinture scandinave de la fin du XIXe siècle, mis à l’honneur au Petit Palais.
Bruno Liljefors, Lièvre variable [détail]
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Bruno Liljefors, Lièvre variable [détail], 1905

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« Un tableau doit impressionner par son idée et la manière vivante dont il est exécuté », notait l’artiste, qui précisait : « Pas de manière pédante, car la nature n’est pas pédante. »
Démonstration avec ce charmant lièvre variable, brun l’été et blanc l’hiver, dont le peintre suggère le changement de pelage (et donc celui de la saison) en faisant apparaître des poils plus foncés sous son manteau assorti à la neige.

huile sur toile • 86 x 115 cm • Coll. Thielska Galleriet, Stockholm • © Courtesy Thielska Galleriet, Stockholm / Photo Tord Lund.

Il est des œuvres du passé qui résonnent étrangement avec nos sensibilités contemporaines. Les peintures de Bruno Liljefors (1860–1939) sont de celles-là. Ses scènes animalières capturées sur le vif et ses morceaux d’une nature dont on sait la fragilité à l’heure de l’urgence écologique semblent avoir aboli le temps pour s’adresser directement à nous. À près d’un siècle et demi de distance, l’artiste scandinave qui a contribué à forger l’image d’une nature suédoise sauvage fait vibrer nos sens et titille nos consciences désireuses de réparer et de reconsidérer les liens avec le vivant.

En forêt, en bord de mer, caché dans les hautes herbes d’une prairie, ensevelis sous la neige au crépuscule, en pleine nuit, à l’aube ou sous un coucher de soleil, la faune et la flore scandinaves dépeintes par Bruno Liljefors palpitent d’une vitalité contagieuse et font du spectacle de la nature un émerveillement continu, aussi cruel soit-il.

Il exhibait sa musculature parfaite en posant comme modèle

Anders Zorn, L’artiste Bruno Liljefors
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Anders Zorn, L’artiste Bruno Liljefors, 1906

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Coll. Stockholm, Nationalmuseum • © Stockholm, Nationalmuseum / Photo Viktor Fordell

Si ces images nous parlent aujourd’hui, Bruno Liljefors, lui, fut bel et bien un homme de son temps, une époque marquée par la théorie de l’évolution des espèces du célèbre naturaliste Charles Darwin, l’apparition de la photographie et les géniales trouvailles des avant-gardes artistiques parisiennes. Fils d’un marchand de poudre à canon, il grandit à Uppsala, une ville au nord de Stockholm entourée de champs et de zones marécageuses, où il se rend dès que l’occasion lui en est donnée, accompagnant son père et ses oncles à la chasse.

Mais c’est armé de crayons et d’un carnet de croquis qu’il immortalise ensuite ce qu’il a observé sans faire de bruit. L’enfant étant de santé fragile, ses parents l’incitent à fortifier son corps au contact de la nature en passant un maximum de temps à l’extérieur, multipliant les exercices et les épreuves d’endurance. Les efforts sont payants. Bruno développe une force physique impressionnante. Il devient gymnaste et acrobate et, à 16 ans, se produit même dans un cirque avec ses petits frères.

Lorsqu’il commence ses études à l’Académie royale suédoise des beaux-arts trois ans plus tard, il exhibe sa musculature parfaite en posant comme modèle pour les cours d’anatomie humaine. Les leçons dispensées, bien trop conventionnelles pour lui, l’ennuient assez vite, mais il y fait une rencontre essentielle en la personne d’Anders Zorn (1860–1920), son ami pour la vie.

Avec ce nouveau camarade qui allait devenir l’un des peintres les plus célèbres de Scandinavie, il conteste l’enseignement académique et rejoint cette génération d’artistes dissidents qui entend renouveler la peinture en Suède, s’inspirant de la vie de tous les jours plutôt que des grands sujets historiques.

Peintre, chasseur, gymnaste et acrobate

Il peut passer des journées entières à peindre en extérieur, dans des conditions climatiques extrêmes, imaginant toutes sortes d’astuces pour regarder les animaux à la dérobée.

Zorn s’intéresse au quotidien du peuple, Liljefors, à celui du règne animal, avec une prédilection pour les oiseaux, les renards et les chats, redoutables prédateurs sous leurs airs séduisants. Ses activités d’illustrateur et de caricaturiste lui permettent très jeune de subvenir à ses besoins et orientent sa peinture vers un style réaliste minutieux. Pour s’améliorer plus encore, le jeune homme décide en 1882 d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Et le voici parti pour un grand tour initiatique européen qui commence à Düsseldorf, lieu de rendez-vous d’une jeunesse suédoise en quête d’émancipation.

Après un passage par la Bavière, Paris, l’Italie et un bref retour en Suède, le peintre de 22 ans séjourne à Grez-sur-Loing, petit village en bordure de la forêt de Fontainebleau. Une colonie d’artistes suédois regroupés autour de Carl Larsson (autre figure clé de l’art scandinave) y a élu demeure. Ils marchent dans les pas des peintres de Barbizon, tel Jules Bastien-Lepage, et s’adonnent au bonheur de la peinture en plein air, au plus près d’une nature préservée de toute présence humaine. Liljefors retient aussi la leçon du japonisme alors en vogue, son goût du détail, ses coloris frais et son absence de ligne d’horizon pour révéler l’infiniment grand dans le petit.

Bruno Liljefors, Une famille de renards
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Bruno Liljefors, Une famille de renards, 1886

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C’est l’un de ses animaux préférés. Le renard est le personnage principal de plusieurs scènes de chasse, traitées dans de très grands formats sans rien occulter de la cruauté de la nature. Une façon de redonner ses lettres de noblesse à un sujet traditionnellement jugé secondaire.

huile sur toile • 112 × 218 cm • Coll. National Museum, Stockholm • photo artvee

Mais, assez vite, sa Suède natale lui manque. Il dit au revoir à ses compagnons pour retrouver les contrées indomptables de l’Uppland, bordé à l’est par la mer Baltique, au sud par le lac Mälar et au nord par le fleuve Dalälven. Il peut passer des journées entières à peindre en extérieur, dans des conditions climatiques extrêmes, imaginant toutes sortes d’astuces pour regarder les animaux à la dérobée. Ses qualités d’observateur sont intimement liées à celles du chasseur, du gymnaste et de l’acrobate qu’il est, capable de grimper en haut d’un très grand pin grâce à un système de cordes et de poulies pour débusquer un nid de balbuzards pêcheurs, d’embarquer sa toile et sa palette à bord d’un canot, de rester tapi un temps infini dans sa tente de camouflage ou de patienter des heures sur un rocher vertigineux pour s’éblouir d’un nid d’eiders à duvet.

Des animaux représentés dans toute leur ingéniosité et leur cruauté

« La vie est imprégnée de conflits. C’est la base de la beauté. »

Il s’émerveille de ces nids d’une dizaine d’années, réutilisés par des oiseaux ingénieux qui les tapissent de leur propre duvet pour avoir chaud, tandis que l’assemblage de brindilles et branchages leur permet d’évacuer l’eau et de rester au sec. Liljefors est fasciné par l’ingéniosité avec laquelle les animaux s’adaptent à leur environnement. Lorsqu’il représente les grands tétras, gros gallinacés capables de résister aux climats froids, le mâle en pleine parade rappelle les pins et buissons alentour, quand la robe de la femelle se confond avec la roche sur laquelle elle se trouve. L’artiste cherche à capturer des fragments de cette nature si inventive en élaborant des toiles qui sont pareilles à des instantanés, aux multiples séquences d’un documentaire animalier.

La fugacité d’un vol de chardonnerets, l’envolée d’une bécasse qui parvient à échapper de justesse au redoutable renard, le repas d’un rapace se délectant de sa proie, des renardeaux dépeçant un oiseau… En fervent darwiniste, Liljefors n’évite ni le drame ni la cruauté du cycle naturel, considérant la sélection naturelle et la lutte pour la vie comme primordiales. « La vie est imprégnée de conflits. C’est la base de la beauté », note-t-il dans ses carnets. « Certaines scènes peuvent nous sembler violentes, mais l’artiste expliquait que, de son point de vue, la mort n’existe pas véritablement.

Bruno Liljefors, Quatre études d’oiseaux dans un cadre : pie-grièche, râle des genêts, pinsons familiers, paruline des saules
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Bruno Liljefors, Quatre études d’oiseaux dans un cadre : pie-grièche, râle des genêts, pinsons familiers, paruline des saules, 1887

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Pour composer son oeuvre en réunissant des saynètes de la vie sauvage suédoise, l’artiste concevait lui-même ses cadres, en bois doré et très épais, typique des tendances scandinaves. Le format allongé et le cadrage serré témoignent de son goût du japonisme.

huile sur toile et sur panneau • 99 x 166 cm • Coll. National Museum, Stockholm • image Artvee

Il s’agit plutôt d’un cycle continu unissant les uns et les autres dans un grand tout, souligne Sandra Buratti-Hasan, commissaire de la rétrospective consacrée à Bruno Liljefors au Petit Palais, à Paris. Ce qui ne l’empêche pas de décrire la nature avec une poésie infinie, inspiré par le murmure des oiseaux, le frottement des herbes, les variations de la lumière. » Pour ce faire, il mêle plusieurs techniques, associant coups de pinceau rapides proches de ceux des impressionnistes afin de traduire le mouvement (comme celui du vent dans la végétation ou le battement d’ailes d’un volatile), à une touche beaucoup plus minutieuse et précise lorsqu’il s’attarde sur le sujet animal – à l’image du goupil en embuscade dont la truffe dépasse des hautes herbes et qui dévoile ses yeux noirs implacables. En plus de ses nombreux dessins préparatoires, le peintre a recours aussi à la photographie, ce qui explique en partie, avec son goût pour les estampes japonaises, les cadrages si serrés et audacieux de certaines compositions.

Des paysages immenses et des dioramas

À partir de la fin des années 1890, son style évolue et mûrit. Il épouse une veine plus symboliste, accordant à ses paysages une nouvelle profondeur, une vision plus globale et existentielle. Liljefors s’attaque à de très grands formats, cherche à affirmer la singularité de la géographie et du climat scandinaves. Il fait tomber la nuit et la neige sur d’immenses paysages, où les cygnes, le hibou grand-duc et autres créatures nocturnes s’imposent majestueusement.

Sur le plan personnel aussi, sa vie prend un nouveau tournant. L’homme quitte la terre ferme et sa première femme, Anna Olofsson – qu’il avait rencontrée enfant –, pour épouser sa sœur Signe, chanteuse et comédienne, avec qui il emménage en bord de mer. Le nouvel amour s’épanouit à Idö, une île de l’archipel de Västervik, et Liljefors connaît à nouveau les joies de la paternité – il aura 13 enfants en tout.

À cette période, il met aussi ses talents de peintre animalier au service des dioramas d’histoire naturelle qui font fureur, l’un inauguré à Uppsala (1889) et l’autre à Djurgården, une île à Stockholm (1893). Cette entreprise l’amène à travailler avec son ami le chasseur, zoologiste et taxidermiste Gustaf Kolthoff, imaginant un vaste décor naturel en trompe-l’œil dans lequel des animaux naturalisés s’observent depuis une plateforme en hauteur.

Bruno Liljefors, Paysage d’hiver aux bouvreuils pivoine
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Bruno Liljefors, Paysage d’hiver aux bouvreuils pivoine, 1891

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Ce qui intéresse l’artiste est la faculté de l’animal de s’adapter à son environnement. Ici, le bouvreuil pivoine, qui supporte très bien le froid et la neige. Et dont la gorge et le ventre rouge rosé présentent un magnifique motif coloré contrastant avec le fond monochrome des paysages hivernaux.

huile sur toile • 40 × 50 cm • Collection particulière, Londres

En 1900, il signe un contrat d’exclusivité avec le mécène et galeriste Ernest Thiel, à Stockholm. L’exposition qui lui est consacrée en 1907 se révèle un succès. Dès lors, les collectionneurs s’arrachent ses tableaux, avec une prédilection pour la décennie des années 1880, imprégnée de naturalisme et de japonisme.

Au Petit Palais, seulement le meilleur de Liljefors

Propriétaire de grandes maisons habitées par ses nombreux enfants, il connaît la gloire et un confort matériel qui lui permet d’assumer un certain train de vie. Mais ce qu’il gagne en stabilité matérielle, il le perd en inspiration – comme s’il avait déjà tout dit, l’œuvre tardive est beaucoup moins séduisante. « Par la suite, il reprend les mêmes sujets dans une peinture lâche, dissoute, beaucoup moins intéressante pour notre œil contemporain », explique Sandra Buratti-Hasan.

La commissaire n’a ainsi pas hésité à arrêter le parcours de l’exposition à la Première Guerre mondiale, juste après l’acquisition par l’État français, en 1913, de son tableau les Courlis (désormais conservé au musée d’Orsay), composition presque monochrome où les plumes mouchetées des oiseaux se fondent dans le paysage. « Quitte à organiser une rétrospective, autant y montrer le meilleur, assume-t-elle. Tant d’œuvres nous paraissaient fondamentales que si nous avions voulu en exposer davantage, notamment les œuvres tardives moins intéressantes, il aurait fallu tailler dans le vif des périodes précédentes et cela eut été dommage. » Les visiteurs du Petit Palais découvriront donc le meilleur de Liljefors, peintre animalier amoureux de la nature et grand observateur du vivant dont il nous fait ressentir, avec fougue et sans ambages, la force et la fragilité.

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Bruno Liljefors. La Suède sauvage

Du 1 octobre 2024 au 16 février 2025

www.petitpalais.paris.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Impressionnisme Réalisme

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