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REPORTAGE GRAND FORMAT

L’art peut-il transformer Clichy-Montfermeil ? Épisode 4

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Publié le , mis à jour le
Suite et fin de notre série de reportages à Clichy-Montfermeil, où l’art s’invente désormais un avenir. De la relance officielle du projet en 2015 aux premiers événements organisés sur la place publique en septembre 2016, les Ateliers Médicis tentent de participer pleinement à la mutation de ce territoire mouvant… Visite de chantier.
Chloé Moglia, Horizon
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Chloé Moglia, Horizon, Septembre 2016

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La trapéziste Chloé Moglia joue avec l’apesanteur dans l’espace public à l’occasion des « Temps suspendus » (nom donné aux événements de la programmation artistique des Ateliers), spectacles gratuits et ouverts à tous qui explorent poétiquement la ville.

Sur la promenade de la Dhuys à Clichy-sous-Bois • Photo Grégoire Perrier

Depuis plus de douze ans maintenant, le sol tremble à Clichy-Montfermeil. « Des travaux dans tous les sens, qui n’en fissent pas… », nous dit une habitante dont la fenêtre donne sur le chantier de la ligne 4 du tram. Dès 2019, la ligne assurera la liaison entre Bondy et Aulnay-sous-Bois et permettra de rejoindre les RER B et E. « La situation des habitants s’est nettement améliorée depuis quelques années, renchérit-elle. J’ai aussi vu des images qui montrent à quoi ressembleront Clichy et Montfermeil avec la gare du Grand Paris Express et le bâtiment des Ateliers Médicis. Mais on nous a fait tellement de promesses ici, qu’on attend tous de voir vraiment… » Lorsqu’on évoque avec les habitants l’avenir qui attend ces deux villes du Nord-Est francilien, on s’aperçoit en effet vite que la méfiance est une constante. Et qu’il y a de quoi.

Agence Miralles Tagliabue EMBT avec Bordas + Peiro Architecte, Projet de la gare Clichy-Montfermeil (ligne 16)
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Agence Miralles Tagliabue EMBT avec Bordas + Peiro Architecte, Projet de la gare Clichy-Montfermeil (ligne 16)

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© Agence Miralles Tagliabue EMBT – Société du Grand Paris

Clichy et Montfermeil ont beau être situées à moins de 20 km de Paris, il faut presque 1 h 30 de bus, de marche et de RER pour rejoindre la capitale.

Déjà dans les années 1960, c’est sur une promesse jamais tenue, celle d’une autoroute censée desservir les grands bassins économiques de Paris et Roissy-CDG, qu’ont été construits les grands ensembles de Clichy et Montfermeil, vite passés du rang de cités modèles à celui d’enclaves sinistrées. Encore aujourd’hui, une balade à travers les deux communes donne une idée assez claire de ce que l’on appelle des « villes-dortoirs ». Elles ont beau être situées à moins de 20 km de Paris, il faut presque 1 h 30 de bus, de marche et de RER pour rejoindre la capitale. Sur place, bien que l’on trouve des acteurs sociaux-culturels hyperactifs, des lycées − à l’image d’Alfred-Nobel à Clichy − réputés parmi les meilleurs de banlieue, on éprouve aussi le sentiment d’être dans une ville vide, désertée. Un sentiment en grande partie lié à l’absence d’offres d’emploi : ici le taux de chômage avoisine 25 % et continue de toucher une population dont plus de 40 % ont moins de 30 ans.

On comprend alors que les 650 millions d’euros attribués par l’État pour le projet colossal de rénovation urbaine ne suffisent pas à faire taire le sentiment d’abandon et la crainte de la désillusion. Malgré tout, la destruction des tours insalubres et le relogement massif dans des bâtiments neufs ou rénovés, la perspective offerte par les transports publics, celle de la venue progressive d’investisseurs et d’une offre culturelle nouvelle font naître une vague d’espoir auprès des habitants, qui s’est largement fait ressentir le jour de l’inauguration de la fresque de JR [voir épisode 2].

Yann Arthus-Bertrand, Immeubles à Montfermeil (vue aérienne)
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Yann Arthus-Bertrand, Immeubles à Montfermeil (vue aérienne), 2004

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© Yann Arthus-Bertrand / hémis

Depuis quelques mois, le tremblement qui envahit Clichy-Montfermeil n’est donc plus seulement provoqué par les marteaux-piqueurs, il est désormais résolument artistique. Parfaitement lucides sur le fait que le projet d’une grande institution culturelle du Grand Paris ne constitue pas le cœur des préoccupations des habitants, les Ateliers Médicis sont tout autant conscients que la culture a un rôle de premier plan à jouer dans la transformation au long cours de ce territoire mouvant. Et ce, en allant peut-être légèrement au-delà de la place que l’on attribue habituellement à l’État. Car pour Olivier Meneux, le directeur de la nouvelle institution, « les grandes missions liées à l’ambition de démocratisation culturelle et aux fondamentaux d’un ministère de la Culture que sont la création, la diffusion et la rencontre et la transmission n’ont pas vieilli. Mais, rajoute-t-il, la question de la relation à la population et de l’archipélisation est essentielle dans le projet Médicis. »

En ce sens, l’adage « Faire lieu, prendre place », véritable ligne rouge de cette première saison culturelle des Ateliers, concerne certes l’implantation de la nouvelle institution, mais il s’attache surtout à révéler et à questionner le rapport qu’entretient la population à son territoire, à ses rues, à ses espaces en pleine mutation. La violence symbolique liée aux travaux est par exemple devenue un axe de réflexion majeur, que les Ateliers cherchent à questionner à travers, il est vrai, un véritable archipel de projets préparés en résidence et impliquant les habitants.

Malte Martin et Mathieu Simonet, Circulez, il y a tout à voir!
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Malte Martin et Mathieu Simonet, Circulez, il y a tout à voir!

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Malte Martin et Mathieu Simonet ont imaginé un dispositif de « signalétique sensible » : six « totems », créés en détournant des échafaudages de chantier, se font le support d’un affichage hebdomadaire de chroniques écrites et dessinées en collaboration avec les habitants.

© agrafmobile / Malte Martin

C’est le cas notamment de « Circulez, il y a tout à voir ! », mené par deux artistes associés aux Ateliers Médicis. Depuis quelques mois, l’écrivain (et avocat) Mathieu Simonet multiplie les rencontres avec les habitants de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil, dans le but de recueillir des histoires personnelles et parfois intimes en lien avec leur ville. « Des témoignages qui permettent de constituer des journaux en 3D et en couleur, nous explique l’auteur, montés à la manière de totems urbains de plusieurs mètres de haut par l’artiste plasticien Malte Martin avec qui je travaille, et de proposer ce que l’on a appelé une « signalétique sensible », en détournant des échafaudages de chantiers. » Il y a bien sûr derrière ce projet artistique l’idée de réduire la distance entre population et institution en proposant une réelle écoute, en montrant qu’il est possible de se réapproprier poétiquement la ville. Mais le projet va en réalité plus loin.

Un habitant a écrit à l’artiste une véritable et surprenante ode au bus 613 qui disparaîtra sûrement une fois les nouveaux transports construits.

Pour Mathieu Simonet, il permet entre autres de mettre au jour une problématique bien plus complexe liée à la question des travaux et de l’espace public : ce qu’il appelle le « paradoxe de la destruction ». « En même temps qu’ils sont vécus comme de véritables nuisances par la plupart des riverains, les travaux sont aussi une ouverture sur l’avenir qui se dresse devant eux, nous dit-il. Notamment en termes de désenclavement, avec l’arrivée du tram et du métro. Pour autant, une vraie nostalgie de ce qui est − ou va être – détruit, ressort fréquemment des témoignages que je récolte. » Des lieux liés à l’enfance, à des personnes disparues, à des chocs ou des souffrances, au quotidien ou à tout ça en même temps… Comme lorsqu’un habitant lui a écrit une véritable et surprenante ode au bus 613 qui disparaîtra sûrement une fois les nouveaux transports construits.

Sandra Rocha, La Vie immédiate
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Sandra Rocha, La Vie immédiate, Septembre 2016

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« Les Regards du Grand Paris » dans le cadre du Mois de la photo venaient déjà questionner les représentations urbaines et sociales de la banlieue. Bien d’autres projets tentent aujourd’hui d’aller plus loin.

© Sandra ROCHA / Commande photographique nationale des Regards du Grand Paris, Ateliers Médicis et Centre national des arts plastiques – ministère de la Culture et de la Communication, 2017

Si très peu d’habitants croisés savent encore ce que préparent réellement les Ateliers Médicis, et bien qu’il persiste souvent cette crainte de se voir laissés de côté, certains commencent pourtant à voir qu’ils pourraient être en partie acteurs de la transformation de Clichy-Montfermeil. C’était le cas hier avec la fresque de JR et ce le sera à l’avenir avec les nombreux projets des Ateliers Médicis, comme celui d’une université populaire. « Mais tout le monde est conscient que l’on marche sur un fil, nous dit Mathieu Simonet. J’ai rencontré une habitante un jour qui m’a dit : « Ok je veux bien écouter ce que vous avez à dire, vous les Ateliers Médicis, mais d’abord vous allez m’écouter. » À partir de là, je me suis dit que nous allions dans la bonne direction. »

Tantôt décrié tantôt applaudi, le projet du Grand Paris peut se réjouir du rôle que joue la culture dans le déliement des discours, la question de la représentation, de l’écoute et de l’appropriation de l’espace public. Peut-être nous faut-il suivre la prudence des habitants face aux annonces, et attendre quelques années encore pour pouvoir témoigner de la façon dont l’art peut permettre des mutations plus profondes encore que celles apportées par les travaux… Mais, malgré cette méfiance et un silence parfois inquiet des habitants, nous repartons convaincus que le grand projet Médicis représente un point nodal de la transformation de Clichy-Montfermeil. Et que ce nouveau pôle culturel d’État parviendra sans mal à concilier les grandes exigences artistiques que sont les siennes avec une proximité sans précédent avec les habitants, en apportant une plus grande diversité sociale et culturelle sur ce territoire bientôt ouvert sur le monde.

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