Épave Port de Pomègues 4, Marseille, XVIe siècle
Photo Teddy Seguin Drassm
Masque sur les yeux, bouteille à oxygène sur le dos, ils sont chaque été des milliers à plonger dans les eaux territoriales françaises. Pour observer les poissons, les récifs coralliens, les algues, les mouvements lents des poulpes… Et, parfois, s’arrêter devant une surprise : un canon du XVIIe siècle, une amphore, une embarcation ancienne. Tous les ans, le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm) reçoit ainsi des dizaines de signalements. Plus ou moins valables, ils sont en tout cas tous pris au sérieux.
Pour retracer son histoire, il faut remonter à l’an 1948. Et à la découverte fortuite d’un plongeur de loisir, un certain Gaston Cristianini, qui vient de mettre la main sur une impressionnante épave lors d’une exploration. L’événement est immense : ce sera la première fouille sous-marine au monde ! Initiée par Jacques-Yves Cousteau et dirigée par Fernand Benoit, celle-ci révèlera un chargement de céramiques et d’amphores issu, on le découvrira trente ans plus tard, de deux navires différents, dont les épaves se sont parfaitement superposées… C’est en tout cas André Malraux qui, en 1966, décide de créer la Direction des recherches archéologiques sous-marines (aujourd’hui devenue le Drassm), consacrant la France comme pays pionnier de l’archéologie sous-marine et de la préservation du patrimoine archéologique immergé…
Marine Sadania (née en 1987) et Marine Jaouen (née en 1977) y sont collègues. La première est responsable du littoral de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la deuxième de l’Occitanie, et toutes deux sont arrivées là par des chemins différents – qui racontent bien la diversité des parcours des archéologues aujourd’hui. Marine Sadania est celle qui a connu la voie la plus classique. Elle raconte avoir su qu’elle deviendrait archéologue à l’âge de 6 ans, lors d’un « cours sur les Gaulois ». « C’est l’objet qui me passionne, plus que la plongée » nous précise-t-elle, entre deux souvenirs de très rudes d’entraînements dans les carrières de Bécon-les-Granits.
À bord de l’Alfred Merlin, pre-dive du ROV Hilarion
Photo Teddy Seguin Drassm
Après une thèse sur les ancres de bateaux, étudiées de l’antiquité à l’époque contemporaine, Marine a vite intégré les équipes du Drassm, via de « petits contrats » dans les premiers temps ; « en 2022, j’ai passé un concours d’ingénieure de recherches et depuis, je suis titulaire. » De son côté, Marine Jaouen voulait devenir photographe, et s’est inscrite dans cette idée en fac d’histoire de l’art, en attendant d’obtenir le concours de l’école visée. En parallèle, elle a développé une passion pour la plongée, découverte au lycée. « J’ai rencontré un prof qui faisait de l’archéologie navale, Eric Rieth. Ça a été une révélation ! »
Marine Jaouen, responsable du littoral de la région Occitanie
Photo Marine Jaouen
À chaque période de vacances, durant dix ans, elle fait du bénévolat sur des chantiers de fouilles un peu partout en France. « Il y avait une très bonne ambiance. Quand on est en mer et que les conditions sont difficiles, ça soude les équipes ! » Parallèlement, pour payer ses études, elle travaille « à l’accueil et la surveillance » du musée du Louvre.
C’est ce qui lui permet de « monter dans les échelons » et de demander sa mutation d’un musée national à l’autre, de Paris à Marseille : du Louvre au futur Mucem, donc. « Les bureaux étaient dans le même bâtiment que le Drassm, alors j’espérais un peu. » En 2007, miracle : un poste s’ouvre, sur concours. Elle est prise, mais « c’était une place de technicien de recherches, c’est-à-dire d’assistant d’archéologue, qui ne demandait que le niveau bac, alors que j’avais fait cinq années d’études… » Michel L’Hour, le directeur de l’époque, lui promet toutefois qu’elle pourra faire ses propres recherches.
Jusqu’à il y a peu, Marine Jaouen travaillait pour le service de la Carte archéologique nationale, « un programme alimenté par tous les services de l’archéologie en France, dont le but est de positionner et de documenter tous les sites connus ». La carte est utile aussi bien aux étudiants qu’aux aménageurs du territoire, qui peuvent par exemple la consulter pour un projet de parc éolien. Depuis un mois, après un concours d’ingénieure d’études, elle a donc changé de poste pour devenir responsable du littoral d’Occitanie ; toutes deux continuent toutefois de faire des petites missions pour nourrir cette carte essentielle.
A bord de l’Alfred Merlin, PC robotique
Photo Teddy Seguin Drassm
Il y a le volet judiciaire, qui consiste à étudier des objets saisis lors de contrôles autoroutiers ou vendus en ligne par des « pilleurs d’épave ».
Au quotidien, leurs missions sont plurielles. Il y a, d’abord, l’archéologie programmée, qui consiste à étudier, à instruire toutes les demandes d’opérations archéologiques d’une région – émanant aussi bien d’anonymes, que de bénévoles, d’étudiants ou de chercheurs. Marina Sadania précise : « On donne des prescriptions, en indiquant par exemple quelles zones d’un bateau peuvent être fouillées, si la céramique ou le métal peuvent ou non être sortis… »
Puis, il y a l’archéologie préventive, « soit tout ce qui concerne les travaux d’aménagement en mer », poursuit-elle. Pour les agrandissements portuaires, les éoliennes en mer, les extractions de granulats marins, la pose de câbles de transports d’énergie, le Drassm doit évaluer l’impact des travaux et émettre un avis sur le site en question, dans l’idée de préserver le patrimoine sous-marin de toute destruction.
Enfin, il y a le volet judiciaire, qui consiste à étudier des objets saisis lors de contrôles autoroutiers ou vendus en ligne par des « pilleurs d’épave ». Certaines personnes peuvent aussi méconnaître le code du patrimoine : « Dans l’ensemble, les gens sont avertis mais ils peuvent toucher et détruire le contexte, qui est presque aussi important que la découverte en elle-même. »
Selon la matière, verre, céramique, bois, la majorité des objets ont besoin de rester dans l’eau claire pour que le sel puisse se dissoudre, sur un temps parfois très long, jusqu’à deux ans pour une amphore.
Photo Johanna Leijns pour BeauxArts.com
Marine Sadania cite ainsi la découverte de cinq canons du XVIe siècle dans le port d’Antibes, sortis de l’eau avant l’arrivée des archéologues. « Personne ne savait nous dire s’ils avaient été retrouvés tête bêche (dans ce cas, ç’aurait été un chargement), ou bouches alignées (comme l’armement d’une proue d’une galère)… Quand tout est détruit, on ne peut faire que des hypothèses. »
Épave Sanguinaires C, Ajaccio, XVIe siècle
Photo Teddy Seguin Drassm-Arasm
Et les plongées, alors ? Car, si « 70 % du temps, on fait du travail d’instruction, soit scientifique soit purement administratif », les deux archéologues plongent tout de même plusieurs fois par an, partant entre deux jours et un mois entier en mer (le Drassm dispose de trois navires scientifiques dédiés à la recherche archéologique sous-marine). Pour ces missions, elles ont un diplôme de plongée professionnel, différent de celui destinée aux loisirs puisqu’il prend en compte la fatigue de l’effort produit sous l’eau, et ne permet pas de plonger aussi profond. « Par exemple, le niveau 3 c’est 60 mètres en loisir, 50 mètres en pro. » Sous l’eau, elles sont équipées d’aspirateurs à sédiments surnommés « suceuses », qui permettent par exemple de désensabler une épave pour la dégager. Elles collaborent parfois avec la Marine nationale, qui peut les aider à déplacer des charges lourdes.
« Un objet qui sort de l’eau, c’est comme un blessé, il faut le prendre en charge immédiatement. »
Les objets prélevés sont immédiatement confiés à « des conservatrices-restauratrices qui sont en charge d’assurer la survie des objets », précise Marine Jaouen. « Un objet qui sort de l’eau, c’est comme un blessé, il faut le prendre en charge immédiatement. » L’archéologue poursuit : « Selon la matière, verre, céramique, bois, la majorité des objets ont besoin de rester dans l’eau claire pour que le sel puisse se dissoudre, sur un temps parfois très long, jusqu’à deux ans pour une amphore. » Différents spécialistes du bois (comme des dendrochronologues) et de ses techniques de construction peuvent ensuite les aider à dater et à situer la construction du bateau. « La gestion des forêts, les moyens techniques, la diffusion de ces techniques… L’archéologie navale permet de toucher à tous ces aspects de la diffusion des savoirs ! », s’enthousiasme Marine Jaouen.
Le dépôt d’archéologie sous-marine d’Aix-les-Milles
Photo Johanna Leijns pour BeauxArts.com
« Au-delà de 70 mètres de profondeur, les sites sont moins pillés mais ils sont impactés par les filets de pêche… C’est un peu la course contre la montre ! »
Évoluant avec son temps, l’archéologie sous-marine s’associe depuis une dizaine années avec une technologie de plus en plus fine et précise : le Drassm collabore ainsi avec un laboratoire de robotique à Montpellier (le LIRMM) pour développer des robots toujours plus adaptés. Sous l’eau, humains et machines collaborent et se complètent : les premiers ont des mains fines et un corps souple, tandis que les deuxièmes peuvent rester durant des heures sous l’eau et descendre plus bas dans les profondeurs…
Et le temps presse, nous explique Marine Jaouen : « Au-delà de 70 mètres de profondeur, les sites sont moins pillés mais ils sont impactés par les filets de pêche… C’est un peu la course contre la montre ! »
Pour en savoir plus
Consultez la page du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines sur le site du ministère de la Culture
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