PORTRAIT

Yves Trocheris, le curé fervent défenseur de l’art contemporain à Saint-Eustache

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Homme d’église et passionné d’art contemporain : c’est la double casquette du père Yves Trocheris, curé de Saint-Eustache. Nous l’avons rencontré dans sa paroisse, qui depuis des années développe une multitude d’actions en faveur de la création. Portrait.
Yves Trocheris, curé de Saint-Eustache devant le triptyque de Keith Haring
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Yves Trocheris, curé de Saint-Eustache devant le triptyque de Keith Haring, 2023

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© Bruno Levy / Challenges-Réa

Une pluvieuse matinée d’hiver à Paris. Dans le quartier des Halles, les passants pressent le pas sans prêter attention à la grande dame qui, à quelques pas de là, les contemple. Il faut dire qu’elle fait partie du paysage. Telle le nombril de ce qui fut autrefois le « ventre de Paris », l’église Saint-Eustache trône depuis le XVIe siècle sur les vestiges d’une petite chapelle édifiée en 1213. Le lieu a vu défiler les têtes couronnées (Louis XIV y a fait sa première communion) comme les esprits les plus éclairés de leurs temps, de Molière à la marquise de Pompadour en passant par Lully. Aujourd’hui, la paroisse est connue des Parisiens pour accueillir une riche programmation musicale et artistique. Ce matin toutefois, point d’orgue mais plutôt un concert de perceuse et d’échafaudages. L’église, en ébullition, se refait une beauté : en février, elle célèbrera ses huit cents ans !

C’est dans cette effervescence que nous reçoit dans son bureau le père Yves Trocheris. Vicaire à Saint-Eustache entre 2004 et 2008, il en est devenu le curé après quelques années passées en Allemagne. Au côté de son adorable petit chien (qui roupillera sagement dans son panier pendant l’entretien après nous avoir accueilli en fanfare), il ne tarit pas d’éloge envers son église « ouverte sur le monde, qui prend en sympathie ses contemporains », et dont il compare l’architecture singulière, véritable mille-feuille de styles, à l’écrin d’un violoncelle. Fin connaisseur de l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, Yves Trocheris est un amoureux de musique. Plus surprenant sans doute : il est aussi passionné d’art contemporain et reconnaît même collectionner quelques œuvres.

Vue de l’exposition “Acheiropoïètes” de Marc Lohner, prix Rubis Mécénat avec les Beaux-Arts de Paris
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Vue de l’exposition “Acheiropoïètes” de Marc Lohner, prix Rubis Mécénat avec les Beaux-Arts de Paris, 2023

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Courtesy Rubis Mécénat / Beaux-Arts de Paris / © InstanT Productions

D’une voix calme, il nous raconte ses premiers émois artistiques. De son enfance havraise, il se souvient avoir été marqué par la reproduction d’une œuvre de Nicolas de Staël dans sa classe de CP, et de visites régulières au musée André-Malraux. À l’adolescence, il se plonge dans l’œuvre de ce dernier puis, étudiant parisien, il passe ses dimanches au musée du Louvre, fréquente le Centre Pompidou où il est frappé par l’exposition « Vienne 1880–1938. L’Apocalypse joyeuse » de Jean Clair.

Rubens et Keith Haring

La façade de l’église Saint-Eustache
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La façade de l’église Saint-Eustache

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© Ferrante Ferranti

Saint-Eustache lui va donc comme un gant. Son « action en terme de création contemporaine est la plus active au niveau du diocèse de Paris », précise fièrement Yves Trocheris, en citant aussi sa voisine, l’église Saint-Merri. Il y a bien sûr les grands rendez-vous musicaux – concerts d’orgue ou même de musique actuelle, par exemple lors du festival des 36 heures de Saint-Eustache. Mais la paroisse, qui abrite des peintures de Pierre Paul Rubens et de Simon Vouet, s’est aussi imposée comme une référence en matière d’art contemporain en accueillant les œuvres de grands noms du XXe siècle, tels John Armleder et Keith Haring.

« Tout a commencé en 1971 avec le don par l’artiste britannique Raymond Mason de l’une de ses sculptures, Le Départ des fruits et légumes du cœur de Paris (1969) », explique Yves Trocheris. Peu à peu, les artistes contemporains ont été invités à présenter des œuvres dans l’église, notamment sous l’impulsion du père Gérard Bénéteau, alors proche des milieux artistiques. À l’invitation de ce dernier en 1994, Christian Boltanski dépose, pour évoquer la Semaine sainte, des centaines de vêtements sur le sol de la nef – une installation qui fera date.

Keith Haring, Triptyque « La Vie du Christ »
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Keith Haring, Triptyque « La Vie du Christ », 1990

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bronze et patine d’or blanc • © Keith Haring Foundation / Photo Ferrante Ferranti

« Lorsque l’on accueille un artiste à Saint-Eustache, on ne lui réclame pas son certificat de baptême. »

Festival d’Automne, Nuit Blanche…, Saint-Eustache devient aussi une étape incontournable des grands-messes de l’art et entretient depuis des relations privilégiées avec des institutions voisines telles que le Centre Pompidou et la Bourse de Commerce-Pinault Collection – qui lui a récemment prêté une œuvre du Brésilien Lucas Arruda. Depuis 2021, elle poursuit aussi son action en faveur de la création émergente en accueillant le prix Rubis Mécénat, qui chaque année accompagne un étudiant en 4e et 5e année des Beaux-Arts de Paris dans la production d’une œuvre pensée pour l’église.

L’église n’est pas un musée

Installation de Kees Visser dans l’église Saint-Eustache
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Installation de Kees Visser dans l’église Saint-Eustache, 2007

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© Ferrante Ferranti / Courtesy Rubis Mécénat

La paroisse, qui reçoit chaque année une multitude de propositions artistiques, s’est désormais dotée d’un « comité visuel », composé de galeristes, de commissaires d’expositions ou de critiques. « Lorsque l’on accueille un artiste à Saint-Eustache, on ne lui réclame pas son certificat de baptême », appuie Yves Trocheris. « Ce qui est important, c’est son élan créateur. Il doit se nourrir de l’espace intérieur de l’église. Pour que les paroissiens soient réceptifs, je leur demande d’accompagner un temps liturgique. L’Église, avec un grand ‘E’, a été depuis des siècles un lieu de création artistique et doit aujourd’hui le rester. » Pour autant, il rappelle qu’elle n’est pas pour autant un musée. « La place d’une œuvre dans une église ne répond pas à une intention qui serait à l’origine muséographique. Elle crée de la présence, elle exprime la continuité de l’histoire du Salut dans la communauté croyante contemporaine. C’est pourquoi son acceptation est fondamentale. »

« Je ne vous cache pas que c’est un combat de faire ce genre de proposition au sein de l’église », reconnaît Yves Trocheris. Parfois, il lui arrive de devoir faire face aux réactions virulentes de certains paroissiens qui n’acceptent pas toujours son action en matière de création. Il admet pudiquement recevoir des « messages désagréables », auxquels il répond « s’ils sont argumentés ». Le curé s’appuie alors sur le droit français, qui ne reconnaît pas le blasphème et rappelle la loi de 2016 sur la liberté de création artistique. « Personnellement, lorsque je reçois une œuvre d’art, je veille toujours à ce qu’elle respecte les symboles religieux qui sont vécus dans cette église. J’essaie de montrer aux paroissiens qu’il faut d’abord apprendre à lire une œuvre. C’est elle qui donne les clés de sa lecture. Je leur dis : ‘Ne cherchez pas tout de suite à la comprendre. Regardez-la. Écoutez-la.’ »

Carte blanche à Dhewadi Hadjab à l’église Saint-Eustache, prix Rubis Mécénat avec les Beaux-Arts de Paris
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Carte blanche à Dhewadi Hadjab à l’église Saint-Eustache, prix Rubis Mécénat avec les Beaux-Arts de Paris, 2021

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huile sur toile • Photo Romain Darnaud / © Dhewadi Hadjab / Courtesy Prix Rubis Mécénat

Pour le guider dans son sacerdoce, le curé, d’une érudition infinie, convoque tout un cortège de philosophes, de poètes et bien sûr d’artistes, citant tour à tour Mark Rothko, Simon Hantaï ou encore le Français Guillaume Bresson. « Nous vivons dans un monde où il est possible de mourir sans que l’on puisse donner une signification à la vie humaine. Le christianisme dit non à cela, tout comme la création artistique. Je pense qu’il s’agit d’un point de convergence. » Et de conclure : « L’art a pour vocation de restituer à l’humain de l’humanité. »

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L’église Saint-Eustache fête ses 800 ans

Les 2, 3 et 4 février

Pour obtenir le programme complet de l’église, consultez le site. 

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Clara Daguin. Astre

Du 14 décembre 2023 au 30 janvier 2024

www.ensad.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Nicolas de Staël Keith Haring

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