Article réservé aux abonnés
Selon l’usage, Vermeer aurait dû porter un nom à suffixe patronymique, soit Johannes Reynierzoon, du prénom de son père Reynier Janszoon. Ce dernier a pourtant multiplié les noms d’emprunt, adoptant celui de Vermeer, contraction de « Van der Meer » ou « du Lac » dans les années 1640. Reprenant le commerce florissant de tableaux de son père, Johannes conserve donc son nom d’usage duquel il signe aussi ses toiles à partir de 1653 – il sera d’ailleurs connu comme marchand de tableaux autant que comme peintre, élu syndic à la guilde de Saint-Luc de Delft en 1662. Notons que portant pour diminutif « Jan », Vermeer avait dans ses contemporains un strict homonyme en la personne du peintre Jan Vermeer van Haarlem (1628–1691).
Johannes Vermeer, Autoportrait présumé, dans le tableau L’Entremetteuse, 1656
Huile sur toile • 143 × 130 cm • Coll. Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde • © Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde
Il ne reste de Vermeer que 37 peintures, dont l’attribution de plusieurs est encore incertaine. En octobre dernier, la National Gallery of Art de Washington D.C. lui retirait La Jeune Fille à la flûte (vers 1665–1670) avant que le Rijksmuseum d’Amsterdam ne la lui rende en décembre. L’étude de Vermeer serait facilitée s’il nous restait ses carnets à dessin avec les esquisses et croquis préparatoires, mais aucun n’a subsisté après la vente des biens de l’artiste par sa veuve en 1676. Ce manque d’informations est la clé du mystère Vermeer, ne permettant de procéder que par hypothèses pour déterminer, par exemple, s’il utilisait une camera obscura, et encourageant les faussaires à inventer de nouveaux Vermeer, comme Han Van Meegeren qui berna les plus grands musées et même Hermann Göring avec ses faux Vermeer au XXe siècle.
Johannes Vermeer, Jeune fille à la flûte, 1664–1667
Huile sur toile • Coll. National Gallery of Art, Washington • © National Gallery of Art, Washington
Pour épouser Catharina Bolnes avec la bénédiction de sa mère Maria Thins en avril 1653, Vermeer se convertit à la foi catholique romaine. Cela n’a rien d’anodin dans les très protestants Pays-Bas où célébrer la messe est interdit, même si de fait la tolérance est plus grande au XVIIe siècle que lors des guerres de religion. Le couple aura quinze enfants ! Les premières œuvres de Vermeer traitent d’ailleurs de sujets religieux bien éloignés des intérieurs les plus connus, et il affirme sa spiritualité avec l’Allégorie de la foi à la fin de sa vie (1670–1674), où la présence d’une crucifixion, copiant un tableau de Jacob Jordaens, est un geste significatif quand on sait que l’iconoclasme sévissait un siècle auparavant.
Johannes Vermeer, Allégorie de la foi, vers 1670–1674
Huile sur toile • 114,3 × 88,9 cm • Coll. Metropolitan museum of Art, New York • © Metropolitan museum of Art, New York
Comme L’Astronome (1668) et Le Géographe (1669), Vermeer scrutait le vaste monde depuis sa fenêtre. S’il a rarement quitté Delft et ses environs, tout dans son art trahit cette aspiration, des globes terrestres des deux toiles citées aux cartes géographiques qui tapissent l’arrière-plan de nombreuses compositions (Femme lisant une lettre, Femme au luth…). Spécialiste de la Chine, l’historien Timothy Brook a décelé dans les détails des œuvres des indices de la richesse des échanges entre les Provinces-Unies et le monde extérieur : ainsi le chapeau en feutre de castor de L’Officier et la jeune fille riant (vers 1657) nous renverrait au Canada, quand la jatte de fruits de La Liseuse à la fenêtre est une céramique chinoise. Vermeer était témoin de ces premiers pas de la mondialisation, à l’apogée de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.
Johannes Vermeer, Le Géographe, 1669
Huile sur toile • 51,6 × 45,4 cm • Coll. Städel Museum, Frankfurt am Main • © Photo Städel Museum, Frankfurt am Main
À la suite de la vente Dissius en 1696, son œuvre est dispersée et Vermeer sombre dans l’oubli. C’est un Français qui lui rend son nom au XIXe siècle : le critique d’art Théophile Thoré-Burger. Admirant à La Haye la Vue de Delft (1660–1661) en 1842, il se décide à recenser les œuvres du maître inconnu, jusqu’à acquérir celles entrant dans son budget. Thoré dresse un catalogue de l’œuvre aux généreuses 45 attributions et organise en 1866 une exposition de « Tableaux anciens » au Palais des Champs-Élysées où onze Vermeer sont mis en lumière. Lié à Apolline Lacroix, épouse de Paul Lacroix qui fut directeur de la bibliothèque de l’Arsenal de 1855 à 1884, Théophile Thoré-Burger leur lègue ses biens à sa mort, permettant ainsi à l’institution parisienne de conserver dans ses murs trois tableaux de Vermeer.
Johannes Vermeer, Vue de Delft, 1660-1661
Huile sur toile • 96,5 x 115,7 cm • Coll. Mauritshuis, La Haye • © Mauritshuis, La Haye
Et si les nouvelles technologies étaient la clé pour percer le mystère ? Des méthodes de pointe, telles que l’analyse de la fluorescence des rayons X et la microphotographie 3D, ont récemment livré les secrets de La Jeune Fille à la perle (vers 1665) (Mauritshuis, La Haye) et de La Laitière (vers 1658) (Rijksmuseum, Amsterdam) : l’arrière-plan de la première était à l’origine un rideau vert quand celui de la seconde cache toute une batterie de cuisine, recouverts a posteriori par le peintre. On pensait aussi que Vermeer lui-même avait recouvert le Cupidon révélé par les rayons X sous le mur nu de La Liseuse à la fenêtre (vers 1657). Des analyses de 2017 ont pourtant démontré que le repeint est postérieur à la mort de Vermeer, conduisant les équipes de la Gemäldegalerie de Dresde à extirper la figure au scalpel. Le mystère Vermeer a décidément de beaux jours devant lui !
Johannes Vermeer, La Laitière, 1658–1659
Huile sur toile • 45,5 × 41 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • © Rijksmuseum, Amsterdam
Vermeer
Du 10 février 2023 au 4 juin 2023
Rijksmuseum • 1, Museumstraat • 1071 XX Amsterdam
www.rijksmuseum.nl
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Actu
Une conservatrice du Rijksmuseum fait une découverte inattendue sur « La Ronde de nuit » de Rembrandt
Un chef-d’œuvre en question
« Les Fileuses » de Vélasquez : à quoi bon avoir un talent si ce n’est pour l’offrir au monde ?
Une œuvre à la loupe
« La Laitière » de Vermeer dans ses moindres détails