COMMENTAIRE HORS-D’ŒUVRE

Décryptage : « Le Concert champêtre » de Titien ou l’imagination au pouvoir

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Prenez des chanteurs d’indie rock, des groupies mystérieuses et un décor champêtre, mixez le tout et obtenez l’iconique Concert champêtre de Titien. Un innocent concert en plein air, une banale scène de vie du XVIe siècle ou peut-être un rêve ? Blogueur au regard libre et curieux, Louvre-Ravioli (aka François Bénard) mitonne chaque mois pour Beaux Arts une savoureuse chronique inédite. À table !
Titien, Le Concert champêtre
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Titien, Le Concert champêtre, 1500-1525 (1e quart du XVIe siècle)

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Huile sur toile • 105 x 137,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Voici un concert, à guichets grands ouverts. Les artistes se produisent en pleine campagne, assis par terre. Un bœuf devant les chèvres, à écouter avec les yeux, comme une méditation bucolique, sans aucune foule hystérique. On devine une musique champêtre, entre troubadour folk et italo-country.

Au centre du groupe, The Prince of luth, dans un costume de velours rouge assez glam, soie bouffante, chemise fine brodée et pantalon bicolore. À ses côtés, un jeune berger l’écoute pieds nus. Tel un enfant sauvage sorti des bois, habillé d’une veste en cuir jauni, absorbé par les notes. A-t-il les yeux fermés ou rivés sur l’instrument ? Les deux visages sont tournés l’un vers l’autre, proches du baiser. Une tension plane, sensuelle.

Des femmes mystérieuses

Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Baigneuse, dite Baigneuse de Valpinçon
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Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Baigneuse, dite Baigneuse de Valpinçon, 1808

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Huile sur toile • 146 × 97,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Deux femmes les accompagnent, dans un tout autre style. Messieurs sont habillés, sombres, concentrés et complices, mesdames sont nues, pâles, sereines, isolées dans leur bulle. L’une d’elles s’est assise sur l’herbe, face aux musiciens, fesses vers nous. Gracieuse comme une Baigneuse Valpinçon d’Ingres, mystérieuse comme une Cousine de Watteau. Accoudée sur une cuisse, sa tête est penchée, attentive aux notes, tout en pinçant délicatement sa flûte. Sur la gauche du tableau, sa comparse semble aussi douce, mais moins concernée. Éloignée du groupe, elle s’appuie sur le rebord d’un puits épais comme un sarcophage en y versant l’eau d’une carafe dans une élégante torsion — gestuelle étrange. Sa toge glisse à l’instant. Elle est nue, face à nous. Elle s’en moque, tant que ses cheveux restent voilés d’une soie légère.

Titien, Le Concert champêtre (détails)
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Titien, Le Concert champêtre (détails), 1500-1525 (1e quart du XVIe siècle)

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Huile sur toile • 105 x 137,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

À l’horizon, on ne comprend plus. Le paysage s’affaisse, rien n’est droit.

Un arbre massif prolonge sa silhouette et nous invite à avancer dans la campagne. Les mirettes dévalent vers la droite du tableau. En contrebas, on croise un berger qui envoie paître son troupeau sous un bouquet de chênes. De quoi ajouter quelques bêlements et tintements de clochettes au Concert.

Les bêtes profitent d’une lumière couchante qui se faufile entre les vallons. Les regards randonnent plus loin, remontent au centre du tableau, vers un village juché sur une crête, avant de rouler-bouler dans le creux d’une vallée plus lointaine, là où coule une cascade. Tout là-bas, la verdure s’évapore dans les bleus, la topographie se complique. À l’horizon, on ne comprend plus. Le paysage s’affaisse, rien n’est droit.

Titien, Le Concert champêtre (détails)
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Titien, Le Concert champêtre (détails), 1500-1525 (1e quart du XVIe siècle)

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Huile sur toile • 105 x 137,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

L’histoire du tableau n’est pas bien droite non plus. Déjà, son cartel nous annonce une création entre 1500 et 1525. Un quart de siècle pour une œuvre du XVIe, on a lu des fourchettes plus pointues. Autre incertitude : son titre qui n’arrête pas de tousser. D’abord « Pastorale » puis « Fête champêtre » jusqu’au Concert champêtre. Mieux : l’identité même du peintre a longtemps fait débat.

Venise, jumelée avec Arcadie

Le cartel a d’abord mentionné Giorgione (1477–1510), ce génie vénitien bercé de méditations philosophiques et poétiques. Mais au début du XXe siècle, un chercheur relève dans le tableau de nombreux éléments « signature » du jeune Titien (1488–1576) : le berger aux moutons, l’homme au béret rouge, le village au fond. Autant d’indices croisés sur Noli me tangere, Amour sacré et Amour profane, la Vierge au Lapin, Allégorie de la vie humaine.

Titien, À gauche, “Le Miracle du nouveau-né (Vie de saint Antoine de Padoue)”, 1511. À droite, “Amour sacré et Amour profane”, 1514-1515
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Titien, À gauche, “Le Miracle du nouveau-né (Vie de saint Antoine de Padoue)”, 1511. À droite, “Amour sacré et Amour profane”, 1514-1515

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Fresque / Huile sur toile • 340 x 355 cm / 118 × 279 cm • Coll. Scuola del Santo, Padoue / Coll. Galerie Borghèse, Rome • © Bridgeman Images. DR

Ces personnages — remarquablement culottés — animent la vie culturelle de Venise.

Si le créateur du tableau est désormais arrêté, son commanditaire reste un mystère. S’agit-il d’un riche vénitien, d’un duc de Mantoue ou d’un membre de la Compagnie della Calza ? Cet ordre de chevalerie regroupe de jeunes nobles vénitiens qui s’adonnent à la musique, reconnaissables à leurs pantalons bicolores. L’un d’eux figure au centre du Concert champêtre. Un autre s’invite dans le cycle de Saint-Antoine (1511). Ces personnages — remarquablement culottés — animent la vie culturelle de Venise. Chaque année, au carnaval, ils créent des spectacles plus ou moins burlesques invitant des bouffons comme les grands noms du théâtre. Chaque été, ils se retrouvent à la campagne pour composer des vers inspirés des classiques antiques.

À gauche, « Poésie » carte n°27 du tarot d’Andrea Mantegna, vers 1465. À droite, « Bacchus et Ariane » de Titien, 1520-1523
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À gauche, « Poésie » carte n°27 du tarot d’Andrea Mantegna, vers 1465. À droite, « Bacchus et Ariane » de Titien, 1520–1523

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Dessin. Huile sur toile • 175 × 190,5 cm • Coll. National Gallery, Londres • © hémis. © National Gallery

Venise est un centre d’imprimerie. En sortie de presse : les pensées de Platon et d’Aristote, la poésie de Virgile et d’Ovide. Titien en profite aussi. Ses premiers tableaux-poèmes citent les Métamorphoses, chantent les Bucoliques et leur mythe de l’Arcadie. En fil rouge, un âge d’or célébrant la vie heureuse, rythmée par la musique, la poésie, l’amour et l’eau fraîche.

Souvent des musiciens y croisent des bergers avant de convoquer les Muses pour un coup de main à leur composition. Elles s’invitent alors dans le décor, avec un attirail spécifique précisé dans le Tarot de Mantegna (vers 1465). Ainsi, la carte 27 de ce jeu initiatique nous présente la Poesia assise à côté de la fontaine de Castalie, source d’eau pure inspirant les poètes. Vase à la main, elle verse de l’eau non loin d’une sphère encapsulant la terre et le ciel.

De poésie, d’amour et d’eau fraîche

« C’est ma zone de gratuité, ma zone de pleine liberté. Le roman vous impose un compte rendu, vous enferme dans le réel, dans l’extérieur. Alors que la poésie source de l’intérieur. Ce n’est pas un ramassage autour de vous, c’est un ramassage intérieur. »

Hervé Bazin

Parmi mille références possibles, le Concert champêtre pourrait faire son clin d’œil aux Métamorphoses d’Ovide. Ce moment précis de la légende d’Orphée où le chantre de la nature — anéanti par la mort d’Eurydice — finit par initier « les peuples de Thrace à l’amour transféré sur les jeunes garçons et à cueillir ainsi, dans ses premières fleurs, le court printemps de la vie précédant la jeunesse. » Chez Titien, Orphée — en rouge compagnon della Calza — aurait troqué sa lyre contre un luth pour cueillir ce jeune berger, touffu comme les chênes débordant de vie. Attiré par les notes, l’adolescent a délaissé son troupeau ; invité envoûté. Une nymphe observe l’initiation en cours, tension visible. Le berger et le musicien font penser à ces deux arbres, juste derrière eux, qui fusionnent leurs feuilles. Certains penseront à l’amour platonique décrit par Marsile Ficin comme « le plus poétique et le plus puissant des amours ».

Titien, Le Concert champêtre (détail)
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Titien, Le Concert champêtre (détail), 1500–1525 (1e quart du XVIe siècle)

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Huile sur toile • 105 × 137,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Que dire de la femme adossée au puits ? Si proche de la Poesia du Tarot de Mantegna. Sereine, intérieure, elle verse l’eau de la Castalie avec sa carafe. Cérémonie rituelle, rythmée par un bruissement de notes, claires comme le cristal. Par ici, pas de tête à baptiser — plutôt une communion à célébrer entre la nature et le poète. Voici l’eau qui lui donne le la, loin de la ville et des larsens parasites.

Invoquer les Muses

La nymphe en torsion reproduit ainsi le bruissement de la cascade qui tinte le paysage. Le joueur de luth, avec ses cordes doublées, s’inspire à l’instant de cette puissance intérieure. Le pouvoir des allégories est sans limite. La Liberté d’Eugène Delacroix insufflera aux insurgés la force de dépasser leurs peurs, la Poésie de Titien souffle aux poètes l’inspiration pour pénétrer les cœurs.

À gauche, “La Liberté guidant le peuple” d’Eugène Delacroix, 1830. Au centre, détail “La Poésie” carte n°27 du tarot d’Andrea Mantegna, vers 1465. À droite, détail du “Concert champêtre” de Titien
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À gauche, “La Liberté guidant le peuple” d’Eugène Delacroix, 1830. Au centre, détail “La Poésie” carte n°27 du tarot d’Andrea Mantegna, vers 1465. À droite, détail du “Concert champêtre” de Titien

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Huiles sur toile. Dessin. • Coll. musée du Louvre, Paris • © musée du Louvre. © alamy / hémis. © Louvre

Un arbre massif planté derrière la verseuse prolonge sa silhouette et nous invite tout au fond du tableau, vers un horizon improbable, bancal. Là-bas, des cimes insensées glissent sur une nappe de nuages. Cette verseuse relie deux mondes, son eau mêle le céleste au terrestre, comme la sphère sur la carte de la Poesia qui encapsule la terre et les étoiles. Invoquer les Muses, c’est déclencher la faculté imaginative qui permet l’invention d’un langage et d’une musique capable d’atteindre nos cœurs.

Avec cet imaginaire, le char d’Apollon peut galoper sur les nuages, les châteaux peuvent flotter dans le ciel. Avec cet imaginaire, on peut aussi convoquer Hervé Bazin pour mieux embrasser Titien. Le romancier de Vipère au poing disait au sujet de la poésie : « C’est ma zone de gratuité, ma zone de pleine liberté. Le roman vous impose un compte rendu, vous enferme dans le réel, dans l’extérieur. Alors que la poésie source de l’intérieur. Ce n’est pas un ramassage autour de vous, c’est un ramassage intérieur. »

Retrouvez dans l’Encyclo : Titien

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