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PARIS

« Sous ses dehors tendres, Greuze traite de sujets graves, que la société ne veut pas voir » : le portraitiste virtuose de l’enfance au Petit Palais

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Publié le , mis à jour le
Peu d’artistes de son époque ont dépeint les enfants avec autant de justesse, de sensibilité et de virtuosité technique que Jean-Baptiste Greuze. Célèbre en son temps pour ses portraits et ses scènes de genre familiales, ce peintre du XVIIIe siècle s’est souvent emparé de ce sujet pour défendre la nouvelle conception (révolutionnaire) de l’enfance formulée par les philosophes des Lumières. À travers ce thème, le Petit Palais le célèbre avec une exposition fascinante, riche en prêts exceptionnels.
Jean-Baptiste Greuze, Une Enfant qui joue avec un chien (portrait de Louise-Gabrielle Greuze)
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Jean-Baptiste Greuze, Une Enfant qui joue avec un chien (portrait de Louise-Gabrielle Greuze), 1767

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Huile sur toile • 62,9 x 52,7 cm • Coll. particulière • DR

Des visages poupins ouvrent de grands yeux rêveurs. Les pupilles sont humides, les joues rebondies et roses, les sourcils soucieux. L’un d’eux s’est endormi d’ennui sur son livre, une autre, en chemise de nuit, serre un petit chien dans ses bras, un troisième regarde hors cadre, perdu dans ses pensées. Certains semblent un peu tristes dans leurs petits paletots d’hommes miniatures. Vulnérables, intelligents, mélancoliques, les enfants peints par Jean-Baptiste Greuze (1725–1805) transpercent la toile tant ils paraissent vivants, et emplis d’émotions subtiles.

Ombres portées des cils sur les joues, finesse aérienne des boucles blondes… Admirateur de Jean Siméon Chardin, de Frans Hals et de Rembrandt, Greuze fait preuve d’une technicité remarquable dans ses portraits d’enfants aux teintes raffinées, qu’il s’agisse de ceux de ses propres filles (Anne-Geneviève et Louise-Gabrielle), ou de garçons comme Le Petit Écolier (1755–1757) et Le Petit Paresseux (1755).

Cette virtuosité combine une facture très fine et léchée, en accord avec la préciosité de son temps, et des empâtements énergiques, très modernes pour son siècle, qui lui permettent à certains endroits de modeler les volumes des visages et les plis des vêtements.

Enfance rêveuse

Peu d’artistes ont su aussi bien représenter le mystère qui se dégage de la bouille songeuse d’un enfant, le contraste entre sa fraîcheur attendrissante et la gravité de son expression, alors qu’il tente de comprendre le monde et ses propres émotions.

Jean-Baptiste Greuze, À gauche, « Un écolier qui étudie sa leçon, dit Le petit écolier », vers 1755-1757. À droite, «Un enfant qui s’est endormi sur son livre, dit Le Petit paresseux », 1755
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Jean-Baptiste Greuze, À gauche, « Un écolier qui étudie sa leçon, dit Le petit écolier », vers 1755-1757. À droite, «Un enfant qui s’est endormi sur son livre, dit Le Petit paresseux », 1755

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Huile sur toile • 62,5 x 49 cm / 65 × 54,5 cm • Coll. National Galleries of Scotland, Edimbourg ; Coll. musée Fabre, Montpellier • Photo John McKenzie. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole

« Greuze a toujours le souci de montrer l’enfant dans sa vie quotidienne, intime, souligne Annick Lemoine, directrice du Petit Palais et co-commissaire de l’exposition. Par le biais de dessins, il travaille incessamment à représenter leurs expressions, leurs regards. C’est un immense portraitiste, qui parvient à saisir avec beaucoup de finesse ces moments où les enfants sont perdus dans leur rêverie. »

Dans le sillage des philosophes des Lumières

« Pour les philosophes des Lumières, les enfants qui auront reçu l’amour et l’éducation adéquats vont pouvoir renouveler la société. Greuze se fait l’interprète en peinture des textes de ces penseurs. »

Annick Lemoine

« Nous avons choisi le thème de l’enfance car il est omniprésent dans la carrière de Greuze, mais aussi parce que c’est une clé qui permet de comprendre le siècle des Lumières », explique Annick Lemoine. Greuze est en effet un « artiste engagé », qui travaille à « retranscrire en peinture » les idées des philosophes des Lumières concernant l’enfance et l’éducation. De célèbres penseurs comme Denis Diderot, qui dirige la publication de l’Encyclopédie (1751–1772), et Jean-Jacques Rousseau, auteur du traité Émile ou De l’éducation (1762), défendent l’idée que l’enfant n’est pas juste un adulte miniature inachevé, comme il était considéré jusqu’alors, mais « un être à part entière dont il faut repenser l’éducation, en prenant en compte ses besoins spécifiques ». Une pensée « totalement nouvelle », rappelle Annick Lemoine.

Jean-Baptiste Greuze, Jeune berger tenant une fleur dit Jeune berger qui tente le sort pour savoir s’il est aimé de sa bergère
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Jean-Baptiste Greuze, Jeune berger tenant une fleur dit Jeune berger qui tente le sort pour savoir s’il est aimé de sa bergère, 1761

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Huile sur toile • 72,5 × 59,5 cm • Coll. Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris • CCØ Paris Musées / Petit Palais

« L’enfant a des manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres », écrit Rousseau. « Pour ces philosophes, les enfants qui auront reçu l’amour et l’éducation adéquats vont pouvoir renouveler la société. Greuze se fait l’interprète en peinture des textes de ces penseurs », explique la commissaire. Par exemple, il est d’usage à l’époque de mettre ses enfants chez une nourrice, loin du cocon familial. Mais les philosophes considèrent que, pour leur bon développement, les petits devraient rester auprès de leurs parents, et être allaités par leur mère. Greuze, qui a lui-même mal vécu la mise en nourrice de ses filles, illustre cette idée avec des toiles comme Le Repos ou Silence ! – montrant une mère exemplaire qui allaite son bébé tout en éduquant ses enfants plus âgés –, ou encore un dessin représentant le retour traumatique d’une enfant dans sa famille biologique après avoir été arrachée à sa mère de substitution.

Des toiles qui provoquent de fortes réactions au public de l’époque

Bien que moraliste, et malgré la joliesse de ses tableaux, Greuze n’est pas mièvre.

Dans des toiles parfois de très grand format, comme Le Fils ingrat (1777), l’artiste « reprend les codes de la peinture d’histoire pour les adapter à la scène de genre familiale. Il veut montrer qu’avec le quotidien, on peut faire de la grande peinture », explique l’historien de l’art Mickaël Szanto, également co-commissaire aux côtés d’Annick Lemoine et de Yuriko Jackall, directrice du département de l’art européen au Detroit Institute of Art. Semées de petites natures mortes d’objets du quotidien (jouets, berceaux, ustensiles de cuisine…) et animées de nombreux personnages, les scènes de genre de Greuze, comme La Lecture de la Bible, qui le fait entrer à l’Académie royale en 1755, sont de véritables scènes de théâtre familiales qui permettent de représenter toute une palette d’émotions.

Vue d’exposition « Jean-Baptiste Greuze. L’Enfance en lumière » au Petit Palais
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Vue d’exposition « Jean-Baptiste Greuze. L’Enfance en lumière » au Petit Palais

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© Paris Musées / Petit Palais / Photo Gautier Deblonde

Greuze touche, de fait, particulièrement le public de son temps. L’artiste connaît un tel succès que, dès 1755, les gens accourent au Salon pour voir ses peintures, et pleurent ou s’évanouissent devant ses compositions. Très vite, des graveurs s’emparent de son œuvre pour la diffuser sous sa direction attentive.

Les aspects plus sombres de l’enfance et de la famille pas négligés

L’exposition révèle aussi une face méconnue de l’artiste. Sa défense empathique de l’enfant ne l’empêche pas de représenter sans angélisme des bambins turbulents. Bien que moraliste, et malgré la joliesse de ses tableaux, Greuze n’est pas mièvre : il ose aborder des sujets épineux comme les violences domestiques (y compris commises par des femmes), le rejet cruel des enfants illégitimes (dit « naturels ») qui sont considérés à l’époque comme une menace pour la stabilité de la société, la tyrannie et la dureté de certains pères, et même le viol au sein de la famille.

Jean-Baptiste Greuze, Les Œufs cassés
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Jean-Baptiste Greuze, Les Œufs cassés, 1756

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Huile sur toile • 73 × 94 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © GrandPalais Rmn presse / Photo Malcom Varon

Un certain nombre de ses œuvres traitent de la perte de l’innocence et de la virginité, notamment de ravissants portraits de jeunes filles pleurant la mort de leur petit oiseau, inerte à coté d’une cage ouverte, ainsi que des peintures tels Les Œufs cassés (1756) et La Cruche brisée (1771–1772) qui évoquent (sans ambiguïté pour le public de son temps, grâce à des codes symboliques précis) le traumatisme du viol – une sexualisation de très jeunes filles qu’il convient de remettre dans le contexte de l’époque, où elles pouvaient parfois être mariées à douze ou quatorze ans. « Sous ses dehors tendres, Greuze traite de sujets graves, que la société ne veut pas voir », insiste Annick Lemoine.

Jean-Baptiste Greuze, Jeune fille à la colombe
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Jean-Baptiste Greuze, Jeune fille à la colombe, vers 1780

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Huile sur bois • 64,4 × 53,3 cm • Coll. musée de la Chartreuse, Douai • © Musée de la Chartreuse, Douai / Photo Daniel Lefevre

Le parcours se termine par de véritables bijoux célébrant l’innocence et la pureté de la jeunesse, comme Jeune Fille à la colombe (1780), qui malgré sa tendresse rococo préfigure aussi le néoclassicisme, et la réunion exceptionnelle de deux pendants de 1761 et 1759 : un berger sur le point de souffler sur un pissenlit, issu des collections du Petit Palais et fraîchement restauré pour l’occasion (tableau qui annonce par certains côtés le mystère des symbolistes de la fin du XIXe siècle), et une bergère effeuillant une marguerite (prêtée par le Kimbell Art Museum, Texas), qui figurait dans la collection de la marquise de Pompadour, maîtresse du roi Louis XV. Un délice de raffinement et de poésie.

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Jean-Baptiste Greuze. L’enfance en lumière

Du 16 septembre 2025 au 25 janvier 2026

www.petitpalais.paris.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Néoclassicisme Jean-Baptiste Greuze
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