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L’église abbatiale de New Norcia, 2020
© Rafael Ben Ari / Newscom / SIPA
Au début de l’année 1986, les Australiens découvrent médusés à la télévision que 26 peintures « inestimables » de la Renaissance ont été dérobées dans un monastère espagnol situé sur leur sol, en plein bush. Le lieu en lui-même paraît invraisemblable : la plupart des habitants n’avaient jusque-là jamais entendu parler de cette improbable ville monastique (la seule de toute l’Australie) baptisée New Norcia.
Les journaux télévisés en dévoilent le décor : au milieu des broussailles, frappées par un soleil de plomb, s’élèvent d’imposants bâtiments de style néogothique ibérique, avec tours carrées à créneaux blancs, façades rouge-orangé et fenêtres en arcs brisés. Perdu au nord-est de Perth (dans le sud-ouest du pays), cet étrange coin d’Espagne avait été fondé en 1846 par des moines bénédictins pour évangéliser les populations locales.
Le collège St Gertrude de New Norcia
© Duncan Sharrocks / Alamy / Hemis
On apprend que ce monastère possédait, en plus de nombreux hectares de terre et d’autres biens précieux, une collection de 100 peintures à l’huile d’artistes espagnols et italiens, remontant parfois au début du XVIe siècle et peintes, pour certaines, par les grands maîtres Raphaël, Murillo et Titien. Mais la sécurité n’était pas à la hauteur de ces trésors : l’alarme n’était enclenchée que la nuit, et seule une dame âgée gardait les lieux…
Le récit des faits passionne le pays. Par une chaude journée de janvier 1986, en plein été australien, deux voleurs font irruption dans ce musée reculé. Après avoir agressé la gardienne et l’avoir enfermée, ligotée, dans les toilettes, ils tentent d’entasser les tableaux dans le coffre de leur voiture. Mais les cadres étant trop grands pour y entrer, le duo improvise…
L’une des 26 peintures à l’huile qui auraient été volées au monastère de la communauté bénédictine de New Norcia, 7 février 1986
© John Nobley / Fairfax Media via Getty Images
Dépêchée sur les lieux, la police découvre un véritable carnage : des cadres vides et cassés jonchent le sol ; les toiles ont été brutalement découpées et arrachées, certaines à coups de pied, laissant sur les rebords en bois de larges lambeaux déchirés. 26 peintures, qui d’après les moines vaudraient des millions, ont disparu. Mais pourquoi les voleurs ont-ils si maltraité leur butin, au risque de lui faire perdre sa valeur ?
La gardienne fournit une description des malfaiteurs : le premier est grand, baraqué et bronzé, âgé d’environ 40 ans et vêtu d’une chemise à fleurs ; le second, petit et robuste. Après analyse des marques laissées par les pneus de leur voiture, les policiers découvrent qu’il s’agissait d’une Ford Falcon Sedan toute récente de couleur or. Le véhicule idéal pour se faire remarquer dans le bush… Mais ce n’est là que le premier indice de la maladresse des bandits.
Père Kevin avec les cadres vides, 24 janvier 1986
© Westpix
Ces pieds nickelés ont donné leurs vrais noms pour louer la voiture, réserver leur chambre de motel, et acheter leurs billets d’avion…
Après avoir traqué toutes les voitures dorées de ce modèle, les enquêteurs retrouvent le véhicule dans une agence de location. Dans le coffre, les malfrats ont laissé imprudemment des fragments des peintures volées. Plus idiot encore, ces pieds nickelés ont donné leurs vrais noms pour louer la voiture, réserver leur chambre de motel, et acheter leurs billets d’avion aller-retour pour Perth depuis Sydney. Des morceaux des peintures sont même retrouvés dans les deux chambres où ils ont séjourné. Face à ces Laurel et Hardy du crime, la police rit à gorge déployée.
Un dénommé Nigel, vendeur de voitures d’occasion croulant sous les dettes de jeu, est arrêté. Onze peintures sont retrouvées chez lui, ainsi que des photos du monastère, un reçu de transport pour les peintures volées qu’il s’est fait envoyer chez lui par colis, et deux numéros de téléphone : celui d’un certain Noel (notre deuxième voleur, gérant d’une pizzeria et d’une boîte disco, addict à l’héroïne en plein sevrage, que Nigel a engagé pour l’assister), et celui d’un certain Bruce – le commanditaire, qui a recruté Nigel dans un bar.
« Cher Mike, tu trouveras ci-joint les peintures à copier pour Graham Bennett. Demande à Al de les faire car c’est le meilleur, et le type insiste pour que les copies soient parfaites. Il est prêt à payer 500 dollars pour chaque. »
Ex-chef de cuisine et restaurateur d’art, Bruce gagne sa vie en vendant à des propriétaires de chevaux des portraits à l’huile de leurs animaux, qu’il fait peindre aux Philippines d’après photographies. Plusieurs des peintures de New Norcia sont retrouvées chez lui. Il en manque une douzaine, dont Bruce avoue qu’elles sont sur le point d’être envoyées par avion à Manille, capitale des Philippines. Les peintures sont retrouvées in extremis à Sydney, seulement deux semaines après le vol, mais dans un état déplorable. Bruce écope de trois ans de prison, Noel de deux ans et demi, et Nigel, d’un an et quatre mois. Cependant, des questions restent sans réponse…
Le père Dom Christopher et Tony James regardent des peintures endommagées, 5 novembre 1986
© Westpix
Lors de son procès, Bruce évoque un certain Graham Bennett, qu’il aurait rencontré dans un hôtel de Manille en 1985. Cet homme, qu’il décrit comme un amateur de peintures bien en chair, portant beaucoup de bijoux en or et en diamants, lui aurait (au détour d’une conversation) demandé de parfaites reproductions à l’huile des tableaux de New Norcia, faites non pas d’après photos mais d’après les originaux.
Une lettre de Bruce adressée à un certain Mike Tyler, propriétaire d’un hôtel à Manille, accompagnait les peintures volées en partance pour les Philippines : « Cher Mike, tu trouveras ci-joint les peintures à copier pour Graham Bennett. Demande à Al de les faire car c’est le meilleur, et le type insiste pour que les copies soient parfaites. Il est prêt à payer 500 dollars pour chaque […] ».
Marc Fennell, à New Norcia, mène une enquête internationale dans la série SBS « The Mission », 2023
© SBS
Ce Graham Bennett existe-t-il, ou bien est-il une pure invention de Bruce, comme le pense la police ? Quoi qu’il en soit, le puzzle reste incomplet. Le journaliste australien Marc Fennell, auteur du documentaire The Mission (diffusé sur la chaîne australienne SBS en 2023) consacré à l’affaire, nous emmène donc aux Philippines. On y découvre que l’hôtel où Bruce dit avoir rencontré Graham Bennet se trouve dans le quartier de Mabini, réputé pour sa communauté de peintres doués pour la copie. Lors d’un passage sensationnel, un artiste local y réalise facilement sous ses yeux une bonne copie de l’un des tableaux dérobés.
Une rumeur invraisemblable circule à Manille : le commanditaire du vol des peintures de New Norcia ne serait autre que le président des Philippines de l’époque, le dictateur Ferdinand Marcos (1917–1989), arrivé au pouvoir en 1965. Avec son épouse Imelda, ce dernier a détourné dix milliards de dollars du Trésor philippin pour vivre dans une débauche de luxe tout en prenant le contrôle total de son pays laissé dans la misère et la terreur, à coups de tortures et d’assassinats.
Le Président des Philippines Ferdinand Marcos et son épouse Imelda Romualcez Marcos, 15 avril 1969
© CSU Archives / Everett Collection / Bridgeman Images
Imelda Marcos avait justement amassé une collection de peintures, notamment de la Renaissance italienne, dont une partie a été retrouvée sur le yacht d’un marchand d’armes. Les tableaux qu’elle achetait à grand frais étaient parfois des copies ou des faux, mais cela ne la dérangeait pas : c’est l’impression qu’ils donnaient lors de ses réceptions qui l’intéressait. Le peintre de la rue Mabini interviewé dans le documentaire affirme même avoir peint des tableaux pour elle.
Seul hic : le 25 février 1986, soit environ un mois après le vol de New Norcia, le couple présidentiel s’exile à Hawaï, fuyant la révolution qui a éclaté aux Philippines. Le timing semble donc un peu étrange. En pleine tourmente politique, les Marcos auraient-ils vraiment eu la tête à commanditer un vol de tableaux ? Sans doute pas, mais le couple pourrait être malgré tout lié à l’affaire.
Interviewée dans le documentaire, l’historienne de l’art Pamela James de la Western Sydney University, spécialiste des affaires de vols d’œuvres d’art, pense que les tableaux auraient pu être dérobés dans le but de les proposer à la vente aux Marcos, ou à leur entourage de nouveaux riches. En faire faire des copies aurait été simplement un moyen de faire d’une pierre deux coups et de doubler les bénéfices.
Mais les voleurs se sont donné du mal pour rien : lorsque les peintures retrouvées sont confiées aux restaurateurs (qui vont mettre des décennies à les remettre en état), on découvre qu’il ne s’agissait en réalité pas d’œuvres « inestimables », mais de tableaux mineurs, de copies d’époque réalisées par des élèves ou des suiveurs, dont la valeur totale s’élève non pas à plusieurs millions mais à seulement 10 000 dollars…
Hélas, New Norcia cachait aussi de plus sombres secrets. La galerie de peintures où a eu lieu le vol se trouve dans une ancienne école pour filles, témoin d’un passé douloureux. Car dans le but d’évangéliser les aborigènes et d’effacer leur culture, les moines et nonnes de ce lieu avaient, du XIXe siècle à 1974, enlevé des enfants métis (à moitié aborigènes) à leurs parents pour les élever à New Norcia, où ils étaient traités de « démons », souffraient de la faim, de travail forcé, de sévices corporels et d’abus sexuels.
New Norcia vers 1897
© Look and Learn / Bridgeman Images / Charles Taylor / Glimpses of Australia
En 2013, une grande enquête sur les abus sexuels dans les institutions religieuses en Australie a révélé que, des années 1950 aux années 1970, 21,5 % des prêtres de New Norcia ont été accusés d’abus sur des enfants, soit la plus haute proportion de prédateurs recensée dans une institution australienne, et le triple du chiffre national pour l’ensemble des institutions catholiques.
Pour verser les millions de dollars d’indemnisations dus aux victimes survivantes, le monastère a vendu 8 000 hectares de terres en 2002. Seuls sept moines y vivent encore aujourd’hui. En mal d’argent, le lieu abrite désormais des résidences d’artistes, une offre de restauration, un terrain de camping et des logements pour touristes (y compris dans les anciens collèges pour enfants) à louer le temps d’un « week-end » pour s’offrir (dixit la brochure) une « expérience bénédictine »…
The Mission
Série documentaire de Marc Fennell
3 x 50 minutes
Plus d’informations sur le site de la chaîne australienne SBS.
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