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Han van Meegeren peignant le faux “Jésus parmi les docteurs” dans sa cellule
© BNA Photographic / Alamy / hemis
Prouver sa malhonnêteté devant un juge n’est habituellement pas une très bonne ligne de défense… Mais cette stratégie a fonctionné pour Han van Meegeren, au cours d’un procès unique dans l’histoire de l’art, qui a révélé l’un des faussaires les plus célèbres au monde !
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés mettent la main sur un étrange tableau présenté comme un précieux Vermeer des années 1650 que le criminel de guerre Hermann Göring, bras droit d’Hitler et grand pilleur d’œuvres d’art, s’était procuré aux Pays-Bas durant l’occupation nazie : Le Christ et la parabole de la femme adultère. Serait-ce un tableau volé à une famille juive ? L’enquête des Alliés sur sa provenance les mène jusqu’à un riche et excentrique peintre néerlandais : Han van Meegeren. Ce dernier, qui a quitté femme et enfants pour vivre avec une jeune et séduisante actrice, est déjà connu pour ses mœurs légères, ses fêtes luxueuses données durant l’occupation allemande et sa consommation importante d’alcool et de morphine.
Photographie de Han van Meegeren
© World History Archive / Alamy / hemis
Lorsqu’on lui demande où il s’est procuré le Vermeer vendu à Göring, Van Meegeren refuse de parler. Alors que les ruines de la guerre sont encore fumantes, sa fortune indécente, son attitude insolente et sa personnalité sulfureuse ne jouent pas en sa faveur : l’original est illico accusé de collaboration et incarcéré le 29 mai 1945 pour avoir vendu un « trésor culturel » néerlandais aux nazis. Ce que personne ne soupçonne toutefois encore à ce stade, c’est que le tableau est un faux peint par Van Meegeren lui-même !
Revenons un peu en arrière : formé à l’Académie des beaux-arts de La Haye contre l’avis de son père, Van Meegeren est un peintre de talent qui produit des œuvres de style Art nouveau. Mais après quelques premiers succès, son exposition de 1922 est démolie par la critique.
Han van Meegeren, Femme lisant de la musique, 1935–1940
Huile sur toile • 58,5 × 57 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam
Rejeté, frustré et en manque d’argent, le jeune homme commence à réaliser des copies de haut vol de tableaux de maîtres flamands qu’il vend à de riches clients sur la Riviera. En 1934, il vend son premier faux Vermeer : Femme lisant de la musique – une femme en bleu de profil, une grosse perle suspendue à l’oreille, qui rappelle fortement l’authentique Femme en bleu lisant une lettre (1662–1665), vêtue de la même veste satinée. L’artiste réussit ainsi à accumuler une jolie fortune et acquiert une villa à Roquebrune.
Van Meegeren échafaude alors un plan pour tromper les critiques et les experts qui ont brisé sa carrière. Pour cela, il va faire preuve d’un incroyable génie technique et psychologique. En 1934, il peint Les Disciples d’Emmaüs, une scène biblique qui ressemble très peu à un Vermeer. Mais tout est calculé : Van Meegeren a prévu de soumettre le tableau à l’expert Abraham Bredius, ancien directeur du Mauritshuis de La Haye, qui dans les années 1900 a attribué à Vermeer une peinture très éloignée du style habituel du maître néerlandais : Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (1655). Bredius soutient depuis des années que ce tableau correspond à une « première période » méconnue de la carrière de Vermeer, qui aurait été influencé par Caravage lors d’un voyage en Italie…
Johannes Vermeer, Le Christ dans la maison de Marthe et Marie, vers 1654–1656
Huile sur toile • 158,5 × 141,5 cm • Coll. Scottish National Gallery, Edimbourg
Le corpus connu de Vermeer, limité à 35 peintures, étant extrêmement restreint, sa carrière comporte des zones d’ombre à combler, idéales pour un faussaire. Van Meegeren décide de peindre son faux dans le style de l’étrange tableau authentifié par Bredius. Habile : le seul tableau auquel son faux pourra être comparé est celui dont il s’est inspiré. Mais surtout, il apporte à l’expert Bredius, désormais âgé de plus de 80 ans et presque aveugle, ce qu’il rêve de trouver depuis 35 ans : un deuxième tableau permettant de conforter sa théorie caravagesque !
Pour fabriquer ce faux Vermeer (et tous les autres qui vont suivre), Van Meegeren se procure de vrais tableaux mineurs du XVIIe siècle, dont il nettoie la surface avec une pierre ponce et de l’eau, ainsi que le même type de pinceau en poils de blaireau et les mêmes pigments qu’utilisait Vermeer, dont du jaune de plomb et du bleu à base de lapis-lazuli. L’escroc fait ensuite cuire ses tableaux au four pour les faire vieillir artificiellement, puis les enroule autour d’un bâton afin d’obtenir des craquelures convaincantes, qu’il remplit d’encre noire pour faire croire à de la poussière et de la crasse accumulées.
Han van Meegeren peignant le faux « Jésus parmi les docteurs » dans sa cellule, 1945
© GL Archive / Alamy / Hemis
Mieux : il mélange ses pigments broyés avec de la bakélite, résine synthétique qui permet, à la cuisson, de durcir la peinture comme si elle avait 300 ans. Cette sorcellerie lui permet de passer avec succès le test à l’alcool, utilisé par les experts de l’époque pour déterminer si une peinture est ancienne ou non : la couche picturale est si dure et sèche que lorsque l’on passe dessus un coton imbibé d’alcool, la peinture ne se dilue pas…
Le Rijksmuseum lui propose même sans succès de l’échanger contre l’authentique Lettre d’amour de Vermeer !
En 1937, Van Meegeren présente à Bredius son tableau, prétendument trouvé dans le grenier d’un château. Comme prévu, l’expert saute de joie. Après avoir examiné les craquelures à la loupe, réalisé un test à l’alcool, et conservé le tableau quelques jours, il conclut qu’il s’agit d’un « magnifique Vermeer ». Malgré les doutes de plusieurs spécialistes, l’autorité de Bredius, couplée au nationalisme ambiant, l’emportent. Dès 1937, le directeur du musée Boijmans, Dirk Hannema, achète l’œuvre pour 540 000 florins et l’expose comme un fleuron de sa collection. Le Rijksmuseum lui propose même, sans succès, de l’échanger contre l’authentique Lettre d’amour de Vermeer !
Encouragé, Van Meegeren vend à prix d’or plusieurs autres Vermeer inventés. Le contexte de la guerre permet à ses faux de berner facilement experts et acheteurs, pressés de faire des affaires et peu regardants sur les provenances. Considérant Vermeer comme l’artiste aryen par excellence, et jaloux d’Hitler qui possède déjà deux tableaux de lui, Hermann Göring acquiert en 1942 l’un des faux de Van Meegeren : Le Christ et la parabole de la femme adultère. Une fausse Marie-Madeleine lavant les pieds du Christ est quant à elle acquise par l’État néerlandais en 1943 et installée au Rijksmuseum d’Amsterdam !
Fin mai 1945, Van Meegeren croupit dans une cellule. Son procès pour collaboration s’ouvre : l’artiste plaide non coupable. Göring lui a proposé la somme astronomique d’1,65 millions de florins pour Le Christ et la parabole de la femme adultère, l’accuse-t-on, documents à l’appui. Van Meegeren, de son côté, jure avoir refusé l’argent et négocié à la place la restitution aux Pays Bas de 200 œuvres pillées. N’était-ce pas un acte patriote ? L’argument ne prend pas : Van Meegeren n’en a pas moins cédé le Vermeer aux nazis, contre un ensemble d’œuvres correspondant à l’équivalent de 10 millions d’euros, soit le prix le plus élevé jamais payé à cette date pour une œuvre d’art – un record qui ne sera d’ailleurs battu que 40 ans plus tard.
« Je les ai peints, tous… »
Han van Meegeren
L’heure est grave : le prévenu risque la peine de mort. Van Meegeren n’a qu’un seul moyen d’y échapper : avouer la vérité ! Le 12 juillet 1945, il déclare que le tableau vendu à Göring n’est pas un trésor national mais un faux dont il est lui-même l’auteur, tout comme quatre autres Vermeer, dont Les Disciples d’Emmaüs du musée Boijmans, La Dernière Cène et Marie-Madeleine lavant les pieds du Christ, et un Pieter de Hooch de la collection Van Beuningen. « Je les ai peints, tous… » répète-t-il devant la cour éberluée.
Le procès de Han van Meegeren le 29 octobre 1947
© Hum Images / Alamy / hemis
Van Meegeren ne serait donc pas un collabo, mais au contraire un patriote qui aurait ridiculisé les nazis. Un véritable acte de sabotage digne d’une opération de résistance ! Des rires fusent dans la salle. Ce traître est vraiment prêt à raconter n’importe quoi pour se sortir du pétrin ! L’accusation se moque : allez-vous nous faire croire que vous, peintre raté, incapable de vendre des toiles signées de votre nom, avez été capable de peindre des tableaux aussi bien que le maître de Delft en dupant les experts les plus réputés ?
Han van Meegeren lors de son procès le 29 octobre 1947
© BNA Photographic / Alamy / hemis
Pour prouver que Van Meegeren ne peut pas être le faussaire, l’accusation montre ses tableaux officiels. Impossible que le même homme soit l’auteur des Vermeer ! L’argument est facile : l’accusation feint ici d’ignorer la polyvalence parfois surprenante de certains artistes… Appelés à la barre, les experts qui l’ont authentifié continuent de soutenir que la « femme adultère » de Göring ne peut être un faux. En retour, la défense pointe la provenance très floue des tableaux. S’ils sont authentiques, qui en étaient les propriétaires avant leur vente, par quelles mains sont-ils passés depuis le XVIIe siècle ? Où sont les documents pour le prouver ? Réponse : la guerre a brouillé les pistes ; les tableaux appartenaient sans doute à des familles juives en fuite.
L’artiste s’affaire donc à concocter un nouveau faux : Jésus parmi les docteurs – un épisode biblique qu’il ne choisit pas par hasard puisqu’il représente un innocent établissant sa supériorité sur les « savants »…
Le procès amène les experts à décrire les étapes de leur travail d’authentification : une intuition profonde, couplée à l’analyse scrupuleuse de la technique, de la composition et de la palette, puis un test à l’alcool qui, ils le rappellent, a bien confirmé l’authenticité des tableaux en question.
C’était sans compter sur la bakélite, riposte Van Meegeren, qui se met à dévoiler au tribunal tous ses secrets de faussaire ! L’artiste a même gardé des preuves de sa malhonnêteté, qu’il fournit au tribunal, et suggère de réaliser des analyses aux rayons X, qui révéleraient les tableaux sous-jacents, grattés à la va-vite. Rien n’y fait : les experts ne le croient toujours pas.
Comment trancher ? Il est finalement décidé que, pour prouver ses dires, Van Meegeren va devoir peindre un nouveau faux devant témoins. Dans sa cellule, durant cinq mois, de juillet à septembre 1945, sous les yeux attentifs d’un expert de Vermeer, d’un photographe et de quatre officiers de police, l’artiste s’affaire donc à concocter un nouveau faux tableau religieux de Vermeer : Jésus parmi les docteurs – un épisode biblique qu’il ne choisit pas par hasard puisqu’il représente un innocent établissant sa supériorité sur les « savants »… Comme lui face aux experts ! Malgré quelques imperfections dues au stress, ce tableau réussit à convaincre la cour. D’autant que quatre autres faux, saisis dans le studio qu’il occupait à Nice en 1939, renforcent sa version.
Han van Meegeren allant vers le Palais de Justice le 29 octobre 1947
© Hum Images / Alamy / Hemis
Le peuple néerlandais admire l’aplomb, la ruse et le talent avec lesquels il a trompé l’ennemi. Devenu un héros national acclamé par la foule, Van Meegeren n’est condamné qu’à un an de prison. Peine qu’il ne purgera pas, car il meurt un mois plus tard d’une crise cardiaque, le 30 décembre 1947.
Ce procès a été pour lui l’occasion d’ébranler les certitudes du monde de l’art en posant cette question : qu’est-ce qui donne sa valeur à une œuvre ? Si même les plus grands experts n’arrivent pas à faire la différence, en quoi un faux aurait-il moins de valeur qu’une œuvre authentique ? Le faussaire n’est-il pas un aussi grand génie que le peintre qu’il sait imiter ? Van Meegeren discrédite aussi les experts, en soulignant la subjectivité et le peu de fiabilité du jugement artistique : si les critiques ne sont pas capables de reconnaître un faux Vermeer, quelle légitimité ont-ils à juger de ses œuvres personnelles ?
« À mon très cher Führer, avec tous mes hommages et ma reconnaissance, H. Van Meegeren, 1942 »
Si son tableau vendu à Göring nous paraît trop laid pour être un Vermeer, est-ce parce que nous savons que c’est un faux ? Il semble aujourd’hui bien étrange que des experts aient pu y croire. Mais si Van Meegeren a réussi à duper les nazis, c’est aussi parce qu’il leur a donné ce qu’ils voulaient voir : un Christ qui correspondait à leurs idéaux aryens et à l’esthétique qu’ils appréciaient !
Les faux de Van Meegeren continuent d’ailleurs de fasciner en étant achetés et exposés. Certains ont même continué de croire dur comme fer (ou à feindre d’y croire pour sauver l’honneur et en tirer profit ?) qu’il s’agissait de vrais Vermeer. L’ancien directeur du musée Boijmans, marchand d’art et critique d’art Dirk Hannema a ainsi passé le restant de ses jours à essayer de prouver l’authenticité de ses Disciples d’Emmaüs, qui est resté accroché dans son musée sans mention de Van Meegeren, jusqu’à sa mort en 1984 ! L’homme d’affaires Daniël George van Beuningen le soutenait, étant lui-même en possession de La Dernière Cène, qu’il jurait lui aussi authentique… Allant jusqu’à poursuivre en justice (procès qu’il perdit en 1955) le spécialiste qui l’avait identifié comme un faux de Van Meegeren.
Han van Meegeren, Les Disciples d’Emmaüs, 1937
En 1937, le directeur du musée Boijmans, Dirk Hannema, achète l’œuvre qu’il croit être de Vermeer pour 540 000 florins et l’expose comme un fleuron de sa collection. Elle est en réalité de la main du célèbre faussaire Han Van Meegeren.
Huile sur toile • 115 × 127 cm • Coll. Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam • © GL Archive / Alamy / hemis
Ridiculiser les experts était certes plus facile à l’époque, avant l’invention des outils d’analyse scientifique (datation au plomb 210, chromatographie en phase gazeuse, microscopes électroniques…) qui ont permis, dans les années 1960–1970, de déceler effectivement la bakélite et la céruse moderne utilisées par Van Meegeren. Mais on se doute que bien d’autres faux continuent à duper le monde…
L’acclamation de Van Meegeren à l’issue du procès montre bien le peu d’objectivité dont a fait preuve l’opinion public autant que les experts dans cette affaire. Le faussaire n’a en effet pas agi pour combattre les nazis mais par simple plaisir de ridiculiser les experts tout en s’enrichissant.
Peut-être même était-il un réel sympathisant nazi… En 1945, alors que Van Meegeren est en attente de jugement, un recueil de poèmes allemands illustrés par lui est en effet retrouvé dans la bibliothèque d’Hitler, avec cette dédicace : « À mon très cher Führer, avec tous mes hommages et ma reconnaissance, H. Van Meegeren, 1942 ». Le faussaire reconnaît qu’il s’agit de sa signature, mais assure que le reste n’est pas de lui : on aurait imité son écriture pour lui nuire. Cette affaire, qui aurait terni la belle histoire, n’est traitée que très discrètement dans la presse et totalement ignorée du public. Quelle que soit la vérité, Van Meegeren l’a emportée à jamais dans sa tombe…
À voir
Podcast de France Culture « Histoires de Faussaires (Van Meegeren, Knoedler) ».
Le Dernier Vermeer, 2019, film de Dan Friedkin, avec Guy Pearce dans le rôle principal.
Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
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