« Amérique », des toilettes en or massif entièrement fonctionnelles, créées par l’artiste Maurizio Cattelan, au palais de Blenheim le 12 septembre 2019 à Woodstock, Royaume-Uni
© Leon Neal / Getty images Europe via Afp
Elles s’intitulent America et sont estimées à 6 millions de dollars. Ces toilettes en or massif 18 carats en parfait état de fonctionnement, imaginées en 2016 par l’artiste conceptuel italien Maurizio Cattelan (auteur de la fameuse banane scotchée Comedian), avaient été dérobées dans un château anglais, en 2019.
En novembre 2023, quatre hommes avaient été inculpés pour ce vol par le Service des poursuites judiciaires de la Couronne. En avril 2024, l’un d’eux, James Sheen, 40 ans – déjà condamné à 17 ans de prison pour divers larcins – plaidait coupable. Son ADN avait été retrouvé sur un marteau abandonné sur les lieux du crime ainsi que dans un véhicule volé utilisé pour l’opération, tandis que des centaines de fragments d’or avaient été détectés sur l’un de ses pantalons de jogging.
Il a toutefois fallu attendre le 18 mars 2025 pour que s’achèvent les trois semaines de procès de ses complices présumés. Parmi eux, un bijoutier londonien nommé Bora Guccuk a été acquitté, tandis que Michael Jones et Frederick Sines, dit Fred Doe, âgés respectivement de 39 et 36 ans, ont été reconnus coupables. Le premier d’avoir participé au vol et à sa planification ; le second d’avoir tenté d’écouler l’or – vraisemblablement fondu puis dispersé en plusieurs morceaux afin de rendre son origine impossible à retracer.
« Vous n’étiez, au mieux, qu’un intermédiaire. »
Le juge Ian Pringle
Ce lundi 19 mai 2025, Frederick Sines a été condamné à 21 mois de prison avec sursis et 240 heures de travail d’intérêt général. « Vous n’étiez, au mieux, qu’un intermédiaire », a déclaré le juge Ian Pringle, estimant son rôle « limité » dans l’affaire. À la sortie de l’audience, Frederick Sines — fils du magnat des caravanes Maurice « Fred » Sines, soupçonné de liens avec le clan Kinahan, cartel irlandais spécialisé dans le trafic de drogue et d’armes à feu — a dénoncé la manipulation dont il se dit victime : « On a profité de ma bonne nature (…) Je me suis laissé entraîner dans quelque chose où je n’aurais jamais dû mettre les pieds ; désormais, je veux juste rentrer chez moi et profiter de ma famille. »
Quelques heures après le braquage, Frederick Sines — marié, père de quatre enfants et installé dans un manoir près de l’hippodrome d’Ascot — a proposé à James Sheen, le cerveau du groupe, ses « services » pour revendre l’or. Il a ensuite sollicité un bijoutier de Hatton Garden pour une expertise, sans succès. D’après le tribunal d’Oxford, la valeur de l’or proposé oscillait entre 250 000 et 260 000 livres sterling.
Quant aux deux autres malfaiteurs, Michael Jones et James Sheen, ils connaîtront leur peine le mois prochain. L’œuvre iconoclaste de Maurizio Cattelan demeure, quant à elle, toujours introuvable.
Filmés par les caméras de surveillance, les malfaiteurs font rouler au sol leur lourd (et absurde) butin jusqu’à leur véhicule avant de disparaître.
L’affaire commence en 2019, lorsque musée Guggenheim de New York pour lequel Cattelan avait créé cette œuvre, prête le précieux siège au palais de Blenheim, à Woodstock, en Angleterre, pour une exposition temporaire. Là encore, les visiteurs sont autorisés à se soulager dans la rutilante cuvette. Le cadre cossu est à la hauteur de la démesure de l’objet : il s’agit en effet du monumental château baroque où naquit Winston Churchill (membre de la famille des ducs de Marlborough) et qui servit de lieu de tournage à de nombreux films, dont Barry Lyndon de Stanley Kubrick, Haute Voltige avec Sean Connery, Harry Potter et l’Ordre du Phénix, ou encore le James Bond Spectre de Sam Mendes.
Maurizio Cattelan, Amérique, 2016
Toilettes en or 18 carats • Sculpture anciennement installée au Guggenheim Museum, New York • © Alamy / hémis
Mais le 14 septembre 2019, peu avant 5h du matin, un groupe de malfaiteurs, encapuchonnés et tout de noir vêtus, pénètre par effraction dans le palais en utilisant une voiture comme bélier pour défoncer la grille d’entrée, ainsi que des marteaux et des barres à mine pour briser l’une des fenêtres du bâtiment. À l’intérieur, les intrus démontent soigneusement le siège en or de 103 kilos du système de plomberie, causant au passage une petite inondation. Filmés par les caméras de surveillance, ils font rouler au sol leur lourd (et absurde) butin jusqu’à leur véhicule avant de disparaître.
Maurizio Cattelan devant son oeuvre « Sunday » (64 panneaux plaqués d’or 24 carats et marqués par des coups de feu) à la galerie Gagosian de New York, 2024
© Jocelyn Noveck / AP / SIPA
Maurizio Cattelan a qualifié ce casse de « l’un des plus bizarres » du siècle. L’artiste avait d’ailleurs été soupçonné par des amis et connaissances d’avoir orchestré lui-même ce vol, telle une performance qui aurait ajouté une dimension absurde à l’objet. « Espérons que ce verdict lave enfin mon nom », a-t-il plaisanté.
Souvent comparée au fameux urinoir de Marcel Duchamp (Fontaine, 1917), l’œuvre est surtout vue comme une satire des excès des ultra-riches, qui offre au « peuple » l’occasion de « souiller » en retour ce symbole de despotisme vulgaire. Selon le Guggenheim, ce « trône » rappelle la démesure des propriétés de Donald Trump, saturées d’objets et de robinetteries en or. Si bien qu’en 2018, lorsque la Maison-Blanche s’était vue refuser par le musée un prêt d’une peinture de Van Gogh, la curatrice Nancy Spector avait alors ingénument proposé au président, en guise de lot de consolation, de lui prêter America. Offre qui était restée sans réponse.
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