COMMENTAIRE HORS-D’ŒUVRE

Géricault, un sabre à mettre au clair

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Un cavalier nonchalant sur un cheval tétanisé. Si ce destrier a la prestance d’un dragon, Géricault peint ici un « véhicule hypersensible ». Mais, que penser du regard mélancolique de ce Chasseur ? Blogueur au regard libre et curieux, Louvre-Ravioli (aka François Bénard) mitonne chaque mois pour Beaux Arts une savoureuse chronique inédite. À table !
Théodore Géricault, Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant
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Théodore Géricault, Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant, 1812

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huile sur toile • 349 x 266 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Voici un clinquant cavalier qui cataclope sur un podium de feu, la mine indifférente tel un modèle professionnel. Il nous présente, nonchalant, la collection automne-hiver de l’uniforme de chasseur à cheval, comme à la parade : culotte en daim, veston vert foncé avec rangées de boutons reliées par des tresses dorées. Il porte une pelisse sur l’épaule attachée à la poitrine par un cordon également doré : la grande classe. Sa tête est coiffée d’un colback en peau d’ours, surmonté d’un plumet rouge et d’un galon d’or avec deux glands à raquette. Les mêmes ornements se retrouvent sur les bottes.

Sa monture n’est pas en reste. En se cabrant, elle étale ses harnachements précieux. La bride est ornée de boucles et de bossettes, les mors sont dorés. C’est de la haute joaillerie. À la guerre, pas de quartier, mais parfois un peu de Cartier. La selle est recouverte d’une schabraque en peau de panthère. La tête du félin est tournée vers nous, brodée d’or et de rouge. La monture ibérique est d’une race guerrière, son encolure est massive, les jarrets sont coudés. Sa crinière et sa queue prennent le vent, le cheval s’élance vers le soleil. Sa gueule ouverte devant les éclats de lumière lui donnerait presque une allure de dragon ; presque.

Théodore Géricault, Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant (détails)
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Théodore Géricault, Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant (détails), 1812

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huile sur toile • 349 × 266 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

On l’imagine plutôt écouter une Nocturne de Chopin que les Walkyries de Wagner.

Le cheval est effrayé. Il se cabre à l’instant, stoppé par l’effroi face au brasier. Devant lui, les chevaux sont démembrés, les canons déchirés, les terres brûlées. Ses oreilles sont en alerte, ses nasaux dilatés, son regard blanc, la bouche écumante. Étonnamment, son cavalier reste calme. Sans émotion, son visage est illisible. Peut-être un brin menteur. Et surtout très bon monteur, la bride est relâchée. Si son cheval reste en confiance, le cavalier n’en finit pas d’intriguer : ses yeux tombent, sa mine se détourne, peu concernée. Ce sabre pas très clair doit sans doute rameuter la troupe. Pourtant, on l’imagine plutôt écouter une Nocturne de Chopin que les Walkyries de Wagner.

À la guerre comme à la foire

Théodore Géricault a 21 ans lorsqu’il peint son Officier de chasseurs (1812). L’artiste a deux amours : la peinture et le cheval. Il monte beaucoup, possède plusieurs chevaux. Il s’est formé chez Carle Vernet, peintre-écuyer, spécialiste de scènes de chasse. Sa vie durant, Géricault dessinera des chevaux ; tout le temps, sous tous les angles : à l’écurie, de face, de dos, sur les champs de courses ou les champs de batailles. Au-delà du défi plastique, la bête catalyse ses méditations sur la vie, la puissance, la liberté, la souffrance. En 1820, il peindra Mazeppa – icône de la communion de destins entre l’homme et son cheval – qui présente le personnage de Byron traversant la nuit, lié à son coursier.

Théodore Géricault, À gauche, « Mazeppa », 1823. À droite, « Esquisse, portrait du Lieutenant Dieudonné », vers 1812
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Théodore Géricault, À gauche, « Mazeppa », 1823. À droite, « Esquisse, portrait du Lieutenant Dieudonné », vers 1812

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huiles sur toile • 28,5 × 21,5 cm / 44 × 36 cm • Coll. particulière. Coll. musée Bonnat, Bayonne • © Akg-images / Erich Lessing. © Bridgeman Images

Géricault croise son sujet en septembre 1812. Alors que la Grande Armée progresse vers Moscou, des milliers de parisiens affluent vers le parc de Saint-Cloud pour une grande foire annuelle. Sur le chemin, le cheval d’une tapissière se cabre « l’œil fou, la bouche écumante, d’une magnifique couleur ». Géricault tient là son sujet pour le Salon qui ouvre en novembre. Faut se dépêcher. Il s’installe dans une arrière-boutique faubourg Montmartre.

Il s’isole, travaille comme un acharné. Tous les matins, il fait venir une bête devant l’atelier « pour se remettre du cheval en tête ». Pour coller aux goûts de l’époque, il transpose la scène de foire sur un champ de bataille. Exit la tapissière et les stands de breloques, place au chasseur et aux chariots de feu.

Dans le millier de peintures classiques du Salon où la précision historique prédomine, l’œuvre est un OVNI. La bataille est imprécise, Géricault allégorise. Le cœur de son sujet n’est pas le documentaire mais un élan de couleur imaginaire. Si la toile décroche une médaille d’or, elle ne trouve pas d’acheteur. Géricault avait pourtant donné un premier titre relativement précis : Portrait équestre de M.D. Les initiales « M.D. » renvoient à M. Alexandre Dieudonné, lieutenant de la garde impériale et ami du peintre qui a fait toutes les campagnes de l’Empire. Détail malheureux de l’histoire : quelques mois après l’accrochage du Salon, Dieudonné disparaîtra à 34 ans, sous les neiges de Russie.

Le dernier cataclop du condamné ?

Si la cabrade du cheval est un souvenir de la foire de Saint-Cloud, à quel moment Géricault a-t-il croqué son ami Dieudonné ? Le lieutenant était-il en congés, chez lui, à regarder pousser les pâquerettes du jardin ? Pour saisir sa mine absente, il faudra une fois encore dégainer les oxymores romantiques : élan résigné, héroïsme perdu, bravoure inquiète… Chacun composera son contraire mélodramatique en ayant peut-être à l’esprit d’autres réalisations. Dans moins de vingt ans, Delacroix composera sa propre volte-face indécise avec La Liberté guidant le peuple (1830). Au quattrocento, Uccello nous soufflait déjà un spleen comparable avec La Contre-attaque de Micheletto Attendolo da Cotignola (vers 1435), ce doux rêveur chevauchant une monture terrorisée.

À gauche, détail de “La Liberté guidant le peuple” d’Eugène Delacroix, 1830. Au centre, détail de “La Contre-Attaque de Micheletto Attendolo da Cotignola” de Paolo Ucello, vers 1435. À droite, détail de “l’Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant” de Théodore Géricault en 1812
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À gauche, détail de “La Liberté guidant le peuple” d’Eugène Delacroix, 1830. Au centre, détail de “La Contre-Attaque de Micheletto Attendolo da Cotignola” de Paolo Ucello, vers 1435. À droite, détail de “l’Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant” de Théodore Géricault en 1812

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huiles sur toile et Tempera sur panneaux de bois • 260 x 325 cm. 182 × 317 cm. 349 x 266 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Souvent, le cheval traverse les champs de bataille avec plus d’humanité que son cavalier – sabre indifférent. Lors de la bataille d’Eylau peinte par Antoine-Jean Gros en 1807, un cheval pétri de compassion pleure face aux soldats mourants. Pour sa bataille de Gaugamèles (vers 1669), Charles Le Brun cabre des montures paniquées au milieu des soldats enragés. Au cours de ces affrontements XXL, le cheval semble seul à saisir l’horreur, comme un véhicule hyper sensible placé au-dessus de la mêlée. Parfois considéré comme vaisseau psychopompe, l’animal – à la force surhumaine – symbolise aussi le passage entre la vie et la mort. À voir l’éclair derrière le cheval du Chasseur, on se dit que le franchissement du mur est pour bientôt.

À gauche, « Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau » par le Baron Jean-Antoine Gros en 1807. À droite, « Le Char d’Apollon » par Odilon Redon, vers 1910
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À gauche, « Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau » par le Baron Jean-Antoine Gros en 1807. À droite, « Le Char d’Apollon » par Odilon Redon, vers 1910

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huile sur toile. Pastel et détrempe sur toile • 521 × 784 cm. 91,5 × 77 cm • Coll. musée du Louvre, Paris. Coll. musée d’Orsay, Paris

Géricault savait que Dieudonné allait y passer. Il peint là son galop décès.

Alors, que penser du regard du Chasseur ? Comme d’habitude, chacun verra midi à sa porte. En militaire pragmatique : « À la guerre comme à la guerre, ce soldat sonne la charge avec bravoure. Au retour, faudra juste passer sous un arc de triomphe pour laver les crimes autorisés » ; en pacifiste agacé : « C’est le regard d’un Mars évidé, il avance sans rien questionner » ; en prophète comique : « Géricault savait que Dieudonné allait y passer. Il peint là son galop décès » ; en littéraire ébloui : « Voici une force qui va » ; en artiste détaché : « Ce chasseur n’est rien, la couleur est tout » ; en equicoach confirmé : « C’est un calme de façade, le cheval a absorbé ses émotions et nous les révèle. Au fond de lui, le chasseur est terrorisé. » ; en pré-symboliste haut perché : « Il dit au revoir à la terre. En traversant les feux du ciel, sa monture va le dissoudre puis le transcender, comme l’attelage bleuté du char d’Apollon. »

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http://www.louvreravioli.fr/

Et désormais aussi sur YouTube avec sa web-série « La Toile Percée » :

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