Maurice-Quentin de La Tour, Portrait en pied de la marquise de Pompadour (détail), 1752-1755
pastel et rehauts de gouache sur un assemblage de huit feuilles de papier bleu • 177,5 x 131 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Voici la Pompadour en grande pompe, dans ses petits souliers. Ce portrait est un pastel grandeur nature : 1,80 mètre de haut sur 1,30 de large. Et si la marquise est le sujet, sa robe pourrait bien être la reine. L’habit de lumière magnétise tous les regards qui fusent le long des motifs. L’étoffe est luxuriante, l’esthétique rococo ignore l’hiver.
Les plis de soie supportent une tornade de palmes et de roses. Partout la nature s’élance, autour de boucles et de nœuds, jusqu’au revers des jupons. Les bijoux brillent par leur absence, les regards ont largement de quoi faire. La robe est doublée de soie, la jupe brochée de fils d’or, les engageantes bordées de dentelles. Même la pièce d’estomac — pourtant discrète — est ornée d’une échelle de rubans à tomber.
La Pompadour prend la pose, en parcourant un livret de partitions chiffonné. Les feuilles déploient leurs ailes, comme des notes sur un air enjoué. À quoi pense la musicienne ? Rejoue-t-elle la mélodie dans sa tête ? Ses lèvres pincées pourraient même fredonner cet air lu et entendu tout en battant la mesure avec ses petites mules. Derrière elle, une guitare patiente dans l’ombre. Comme un refrain, l’instrument répète une silhouette mélomane.
Maurice-Quentin de La Tour, Portrait en pied de la marquise de Pompadour, 1752–1755
pastel et rehauts de gouache sur un assemblage de huit feuilles de papier bleu • 177,5 × 131 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Madame s’accoude avec soin sur une console bien chargée. Son amour des savoirs y déborde : l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, De l’esprit des lois de Montesquieu, La Henriade de Voltaire. D’autres ouvrages comme le drame pastoral du Pastor Fido figurent moins dans nos programmes scolaires. Une planche du Traité des pierres gravées traîne aussi sur un coin de table pour nous présenter les gestes du graveur de pierres fines. Par terre, un carton frappé d’armoiries fait dépasser des plans ou des dessins.
Certaines reliures suggèrent plutôt un délicat pied-de-nez à la royauté.
Ce cocon rococo semble être l’écrin parfait pour faire société. Que la fête commence ! Les regardeurs sont priés d’avoir lu quelques livres et d’oser la répartie car il flotte dans l’air le parfum des salons parisiens, ces antichambres des Lumières où fleurissent les idées neuves et fusent les boutades bien senties. Ce portrait d’un raffinement XXL pourrait bien camper la reine des salonnières. Son intérieur est un vrai décor de château : gravures sur les murs, lambris à fond bleu, paysage incrusté dans les dorures, mobilier en bois sculpté. Madame est d’ailleurs assise sur un fauteuil à la reine. Les regards trop pressés penseront voir des ors fleurdelisés. Mais par ici, point de sceptre pointant du doigt un ordre de droit divin. Certaines reliures suggèrent plutôt un délicat pied-de-nez à la royauté.
En 1752, la marquise de Pompadour a 31 ans, son CV est fulgurant. 1721 : naissance de Jeanne-Antoinette Poisson. 1727–1730 : couvent des Ursulines de Poissy (papa exilé pour cause de magouilles, maman vit la belle vie). 1730 : la petite est récupérée par sa mère recasée avec Le Normant, riche fermier général. 1730–1741 : beau-papa lui offre une éducation avec les meilleurs (chant, danse, musique, déclamation) ; esprit ++ ; découvre le salon de madame de Tencin.
1741 : mariage avec Charles d’Étiolles, neveu du beau-père ; hôtesse de salons à Paris, côtoie madame Geoffrin, salonnière fameuse. 1743 : néo-madame d’Étiolles, s’installe au château d’Étiolles ; donne des représentations dans son petit théâtre perso, « croise » le roi dans la forêt du coin. 1745 (fév.) : bal des Ifs, début de l’idylle royale. 1745 (juin) : reçoit le château de Pompadour, don royal, elle tient son blason à trois tours. 1751 : l’ex-maîtresse reste favorite ; royale maquerelle et confidente, protectrice des arts, crée le théâtre des petits cabinets à Versailles, etc. 1752 : son frère (DG des Bâtiments du roi) passe commande de son portrait à de La Tour.
Maurice-Quentin de La Tour, Portrait en pied de la marquise de Pompadour (détails), 1752-1755
Pastel et rehauts de gouache sur un assemblage de huit feuilles de papier bleu • 177,5 x 131 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
La séance à peine démarrée voit débarquer Louis XV. Maurice-Quentin monte dans les tours.
L’artiste est un monstre technique. À 48 ans, le pastelliste portraitiste fixe tous les traits de son temps. Au Salon de 1753, il a présenté dix-huit figures, rien que ça. Quand le frère de la Pompadour lui passe commande, l’artiste ultra-renommé ne paraît pas pressé et va même imposer ses volontés. Les CGU du maître sont bien documentées : la séance ne doit pas être interrompue et l’artiste doit pouvoir travailler sans l’étiquette versaillaise (escarpins débouclés, col et jarretières détachés, perruque remplacée par un bonnet). La Pompadour est ok. Mais la séance à peine démarrée voit débarquer Louis XV. Maurice-Quentin monte dans les tours : « Vous aviez promis, madame, que votre porte serait fermée. » Le roi l’engage alors à continuer. Lui se lève, avec perruque et jarretières : « Je reviendrai lorsque madame sera seule. » La Pompadour finira par céder, son royal ami n’entrera plus.
La Pompadour est la favorite, vingt ans durant. Record à battre. Elle seule parvient à divertir Louis XV, souverain dur au bonheur. Elle l’instruit, lui donne à lire, à voir, à réfléchir, à jouer, à jouir. La marquise soutient aussi les artistes et artisans via les commandes aux manufactures royales. Comme toute salonnière influente, elle place les hommes, les sponsorise. Aux grandes femmes, les artistes reconnaissants : on ne compte plus ses portraits, Jean-Baptiste Pigalle la représentera même en Amitié avec un sein nourricier. Mais son pouvoir et son ambition lui valent bien des ennemis.
À gauche, « Autoportrait à l’œil de bœuf » de Maurice-Quentin de La Tour, 1737. À droite, « L’Amitié sous les traits de Madame de Pompadour » de Jean-Baptiste Pigalle, 1753
pastel sur papier bleu marouflé sur toile / marbre • 60 × 49,7 cm / H: 166,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman images. © akg-images
L’Église est contre cette mécène de Lumières mécréantes ; Versailles est contre la meneuse d’une troupe roturière ; l’opinion est contre cette fille de financier qui siphonne les deniers publics ; les ministres sont contre la royale conseillère si peu inspirée. Ça en fait des critiques à éteindre pour cette « femme frontière », nichée entre deux ères, qui porte l’Histoire à sa manière.
Dans son salon, la marquise semble trôner en Minerve délicate, touchant de ses doigts protecteurs une partition (Napoléon à Jaffa en Apollon toucheur-guérisseur de soldats, c’est pour bientôt, ndlr). Bien loin de la pensive Coquette de François Boucher, la Pompadour version « de La Tour » s’affiche en étendard du Made in France. Son salon rococo — inventé de toutes pièces — est agencé comme un showroom des manufactures du pays. Les sièges garnis de tapisseries évoquent le savoir-faire des Gobelins, le tapis doit sans doute provenir de la Savonnerie et la potiche bleu et blanc pourrait faire son clin d’œil à Sèvres. La protectrice des Arts enverra même sa robe « à la française » à l’atelier pour que de La Tour reproduise à la perfection la soie lyonnaise et les dentelles de Valenciennes.
À gauche, détail de “Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa” par Jean-Antoine Gros, 1804. Au centre un détail du “Portrait en pied de la marquise de Pompadour” de Maurice-Quentin de La Tour, 1752-1755. À droite, “Madame de Pompadour” par François Boucher, 1756
huile sur toile / pastel et rehauts de gouache sur un assemblage de huit feuilles de papier bleu / huile sur toile • 532 x 720 cm / 177,5 x 131 cm / 201 x 157 cm • Coll. musée du Louvre, Paris. Coll. musée du Louvre, Paris. Coll. Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Alte Pinakothek, Munich • © Bridgeman Images
Depuis Versailles, l’audacieuse prométhéenne permet à ses protégés de franchir les censures.
Elle s’affiche aussi en passeuse de Lumières. Les palmes de sa robe dansent comme des tiges de fenouil encapsulant les intelligences incandescentes de son temps. Depuis Versailles, l’audacieuse prométhéenne permet à ses protégés de franchir les censures. Dans son (for) intérieur, pas de trophée guerrier avec glaive, plastron et crinière de Némée ; son bouquet à elle regroupe guitare, partitions, gravures et quelques ouvrages qui tranchent avec le goût des autorités.
Sur la console, l’Encyclopédie renferme ce piquant article sur la superstition qui « désigne tout excès de la religion en général ». De l’esprit des lois contient ce chapitre IV rappelant cette « expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». La Henriade est aussi de la partie. L’ouvrage est consacré à la gloire d’Henri IV, le bon roi autrement plus tolérant que ce bien-aimé qui vient d’interdire sa cour à Voltaire.
À gauche, étude de Maurice-Quentin de La Tour pour la “Marquise de Pompadour”. Au centre un détail du “Portrait en pied de la marquise de Pompadour” de Maurice-Quentin de La Tour, 1752-1755. À droite, “Portrait de l’abbé Jean-Jacques Huber lisant” de Maurice-Quentin de La Tour, 1742
pastel / pastel et rehauts de gouache sur un assemblage de huit feuilles de papier bleu / pastel sur papier gris-bleu • 32 x 24 cm / 177,5 x 131 cm / 81 x 100,2 cm • Coll. musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin / Coll. musée du Louvre, Paris / Coll. musée d'art et d'histoire, Ville de Genève • © RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau. © Bridgeman Images. © Bridgeman Images
Un critique dira pourtant que la tête de la Pompadour est fatiguée : « à force de retouches, M. de La Tour lui a ôté ce premier feu sans lequel rien ne peut réussir en fait d’art. » En comparant sa figure avec le Portrait de l’abbé Jean-Jacques Huber lisant (1742), chacun pourra mesurer un écart de sincérité. Chez l’abbé, pas d’apparat. L’ami du peintre bouquine tranquillement les Essais de Montaigne, sourire en coin. Une discrète chandelle illumine ses risettes. Voyage intérieur, discret, joyeux. À côté, le portrait officiel de la Pompadour semble recouvert du masque d’une actrice qui doit tous les jours nager en eaux troubles. Que penser de son habit de lumière ? Est-il là pour nous éclairer ou pour la faire briller ? Voici le savoir en faire-valoir, comme un rétroéclairage sans la sagesse de la Lune. Bref, comme d’habitude, chacun verra midi à la fenêtre de ses mirettes. Les plus lucides diront simplement que la Pompadour se présente sous son meilleur jour et qu’il faut au moins ça pour survivre à la cour.
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