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Zheng Bo, Pteridophilia 2, 2018
Still of video, 4K, color, sound, 20 min • © Zheng Bo
Métaphore de la vie sur Terre, le jardin est pour les artistes un objet de fantasme et d’expérimentation qui n’a cessé d’évoluer au fil des siècles. Chez les Persans, il est représenté sur des tapis comme matière à méditation et miroir d’un monde utopique. Dans la peinture occidentale du Moyen Âge, il se définit comme un enclos paradisiaque où la nature est maîtrisée, ordonnée, classée. Aujourd’hui, il véhicule, notamment avec les mouvements des jardins urbains, une alternative à l’agriculture capitaliste mondialisée. Le jardin, loin d’être neutre, incarne donc toujours une conception du monde.
Aussi, il y a deux ans, le jardin était en tête d’affiche de deux expositions d’ampleur, au Grand Palais et au Centre Pompidou-Metz. N’avait-on pas alors fait le tour de la question ? L’exposition « Garden of earthly delights » (« Jardins des délices ») au Martin-Gropius-Bau à Berlin prouve tout le contraire. Orchestrée par la commissaire Stéphanie Rosenthal, elle nous enjoint à nous projeter dans le futur, là où les deux manifestations françaises s’inscrivaient dans le passé et dans le présent. L’événement allemand ne se contente pas de comprendre ou d’étudier le jardin, mais donne l’occasion aux visiteurs – et c’est nouveau – de le repenser radicalement à l’aune des théories contemporaines. Il s’agit ici de l’éprouver pleinement avec ses cinq sens, de se confondre avec lui, « de pénétrer dans son maillage ». Bref, de devenir son intime.
D'après Jérôme Bosch, Le Jardin des délices [panneau central], 1535 –1550
Coll. privée
L’iconographie érotique de ce chef-d’œuvre est apparue à Stéphanie Rosenthal comme une révélation : celle de l’interconnexion sensuelle entre les êtres du monde à travers le jardin.
L’exposition réunit les œuvres d’une quinzaine d’artistes contemporains, bien que s’articulant autour du fameux, et non moins mystérieux, Jardin des délices peint par Jérôme Bosch entre 1495 et 1505. Si le joyau du musée du Prado à Madrid n’est pas physiquement présent, une copie de son panneau central – exécutée par l’école du maître néerlandais – est exposée au Gropius-Bau. On peut ainsi se noyer dans son flot de détails et se perdre dans ses scènes peuplées de personnages presque tous nus, d’oiseaux géants et de végétaux s’entremêlant et entrant en communion dans une atmosphère de fête et de jouissance. Une foule de nudistes semble y vénérer une fraise géante. D’autres se cachent dans de petites huttes pour se caresser. Plus bas, des mains émergent même de l’eau pour – semble-t-il – se masturber avec des végétaux et un volatile. Parfois presque pornographique, l’iconographie érotique de ce chef-d’œuvre est apparue à Stéphanie Rosenthal comme une révélation : celle de l’interconnexion sensuelle entre les êtres du monde à travers le jardin. Une conception occultée par des siècles d’exploitation de la nature par l’Homme et avec laquelle il s’agit aujourd’hui de renouer.
Rashid Johnson, Antoine’s Organ, 2016
© Photo: Mathias Völzke, courtesy: the artist and Hauser & Wirth
Ainsi, à l’ère de l’Anthropocène caractérisée par l’impact de l’Homme sur l’écosystème planétaire, la commissaire de l’exposition oppose un terme plus positif pour envisager l’avenir, en accord avec l’esprit du tableau de Bosch. Il s’agit du Chthulucène, un terme théorisé en 2016 par l’universitaire Donna Haraway. Ce mot à consonance barbare (qui ne doit pas être confondu avec le Cthulhu, créature imaginée par H.P. Lovecraft en 1928) caractérise cette fois-ci une époque d’apprentissage, de collaboration et d’alliances inter-espèces.
La commissaire a donc repéré des œuvres s’inscrivant de façon plus ou moins explicite dans cette perspective éco-sensuelle, à l’instar de Mesk Ellil (2015–2019) d’Hicham Berrada, installant des bosquets de jasmins qui diffusent leur odeur enchanteresse dans une atmosphère lumineuse et bleutée. Dans sa vidéo Pteridophilia (2016–2019), Zheng Bo filme quant à lui une horde de jeunes Chinois faisant littéralement l’amour avec les fougères d’une forêt à Taïwan : ils enroulent de petites lianes autour de leurs pénis, se frottent contre des fleurs, lèchent et enlacent même des arbres à des fins masturbatoires.
Hicham Berrada, Mesk Ellil, 2015
© Hicham Berrada, Photo: archives kamel mennour, courtesy the artist; kamel mennour, Paris / London & & VG Bild-Kunst, Bonn 2019
De fait, à l’heure du Chthulucène, le jardin active des échanges intimes et devient le lieu de l’interconnexion par excellence. C’est en effet ici que les liens entre objets, humains et non-humains sont exacerbés : chaque forme de vie est en interdépendance avec les autres pour croître, survivre et se renouveler.
Heather Phillipson, Mesocosmic Indoor Overture, 2019
© Photo: Mathias Völzke, courtesy: the artist
Cette singularité du vivant apparaît dans l’installation Mesocosmic Indoor Overture (2019) de l’artiste britannique Heather Phillipson. Sur plusieurs écrans disposés sur un lit de terre et de copeaux de bois séchés, plusieurs vidéo-clips d’une beauté hypnotique mettent en scène en 3D des processus de compostage où des vers grignotent des surfaces organiques. Célébrant la symbiose entre charogne, végétaux, bactéries, mycètes et vers, cette œuvre prend pour sujet le chou puant, reconnu pour son odeur fétide attirant des mouches vertes. « Il devient une interface entre la vie et la mort », explique la commissaire.
C’est à travers cette réflexion autour de la mort, qu’elle engage en des termes positifs, comme renouveau du vivant, que l’exposition se révèle particulièrement pertinente. Évoluant au fil des saisons et des époques, le jardin incarne justement à merveille ce cycle perpétuel de la vie. Car saisir pleinement les interactions entre les espèces, c’est non seulement tisser une relation sensorielle (voire érotique) avec les êtres du monde, mais aussi accepter leur déliquescence et donc, dans une certaine mesure, leur subsistance sous d’autres formes. Une espèce morte finira en l’état de fragments digérés dans le ventre d’une mouche… ou sous la forme d’une pomme. Signée en 2007 par Tacita Dean, une sublime vidéo en 16 mm est projetée dans l’exposition et s’articule autour du poète Michael Hamburger et son verger. L’homme y raconte l’histoire des espèces qu’il cultive, mais aussi pourquoi il aime tant ses pommiers du Devonshire : il les a fait pousser à partir de pépins que lui avait donnés son ami l’écrivain Ted Hughes, aujourd’hui décédé. Celui-ci survit donc à travers les pommes du verger de son ami, « les pommes les plus sombres » que Michael Hamburger ait jamais vues.
Garden of Earthly Delights
Du 26 juillet 2019 au 1 décembre 2019
Martin-Gropius-Bau • Niederkirchnerstraße • Berlin
www.berlinerfestspiele.de
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