COMMENTAIRE HORS-D’ŒUVRE

Monet, sur un rythme de barges

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Dans cette toile de Claude Monet, pas de ploufs en famille sous le soleil, pas de promeneurs du dimanche. Avec Les Déchargeurs de charbon, c’est une certaine vision du travail qui entre en Seine : la cadence effrenée de la modernité. Blogueur au regard libre et curieux, Louvre-Ravioli (aka François Bénard) mitonne chaque mois pour Beaux Arts une savoureuse chronique inédite. Au menu du jour, une toile du musée d’Orsay !
Claude Monet, Les Déchargeurs de charbon
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Claude Monet, Les Déchargeurs de charbon, vers 1875

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huile sur toile • 54 x 65,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images

Les Déchargeurs de charbon, ou des colonnes de fourmis à contre-jour défilant sur un podium précaire. Les planches sont fines, jetées entre berge et barge, entre barge et berge. C’est selon. Certains vont, d’autres reviennent, tous en file indienne. Les silhouettes funambules se coltinent la houille comme des ombres indéfinies. On remplit sa panière à ras bord, on est chargé comme une mule, l’échine courbée, on fait gaffe à ne pas tomber. Puis on décharge l’anthracite vers les charrettes stationnées hors-champ. Et après ? Bah, on y retourne, panier renversé sur la tête. On récupère, on se détend un peu — mains dans les poches, avant de replonger la panière.

Cinétique ouvrière où les coltins noirs s’enchaînent comme des croches sur un rythme de barges. Où charbonnent-ils d’ailleurs ? Au bord de la Seine, de l’Escaut ou de la Tamise ? Elles viennent d’où les péniches ? Des mines d’Anzin ou du Lancashire ? Où qu’on soit, l’eau scintille sans joie. Il fait froid, il fait gris, comme un lundi. Qu’il est loin le bain lumineux de la Grenouillère (1869). Ici, pas de ploufs en famille sous le soleil, pas de promeneurs du dimanche. Monet a troqué les hauts-de forme par des panières, la flânerie par la cadence, et les branches de saules par un immense pont qui traverse le fleuve. Ses piliers sont en pierre, l’armature en fer : dentelle costaude. Elle porte charrettes et passants qui profitent d’une vue plongeante sur les Déchargeurs.

Claude Monet, À gauche, « Bain à la Grenouillère », 1869. À droite, « Les déchargeurs de Charbon »(détail) vers 1875
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Claude Monet, À gauche, « Bain à la Grenouillère », 1869. À droite, « Les déchargeurs de Charbon »(détail) vers 1875, huiles sur toile

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73 × 99,7 cm. 54 × 65,5 cm • Coll. Metropolitan Museum of Art, New York. Coll. musée d’Orsay, Paris

L’immense bras de fer offre un second cadre au tableau. Mais pour dépasser ce pont et voir au loin, il faut bien faire le point. La faute à une brume grisâtre qui trouble les motifs, oblige à la devinette. Y’a quoi là-bas ? Les berges se perdent : sur la gauche, un autre pont, gris sur gris ; sur la droite, les cheminées d’usines sans filtre crachent leur fumée. La qualité de l’air est incertaine. Signature de chaudières nourries au charbon qui propulsent des pistons, activent des vilebrequins, peut-être des hauts-fourneaux qui liquéfient le fer et l’acier. Sur cette carte postale de révolution industrielle, le motif des travailleurs affleure. Mais si on creuse, on trouvera quoi ? Une certaine vision du travail ? Faut voir.

#Modernité #NoFilter

En 1875, Monet habite Argenteuil depuis 4 ans. Tout va bien : à 30 ans, il est jeune papa, gagne bien sa vie. Faut dire que Paul Durand-Ruel écoule ses toiles aux États-Unis. Dans sa maison en bord de Seine, il accueille Alfred Sisley, Édouard Manet, Auguste Renoir. Tous peignent l’ouest parisien, là où zigzague la Seine qui tente de se frayer un chemin vers la Normandie. Les artistes marquent l’arrêt à Argenteuil, Gennevilliers, Rueil, Chatou, Levallois, Asnières, Sèvres. La palette impressionniste est omnibus. Monet est du voyage, et plutôt deux fois qu’une. Il produit beaucoup, se rend fréquemment à Paris en train, franchit la Seine par le pont d’Asnières. Aujourd’hui, les usagers des lignes L et H peuvent deviner par la fenêtre ce qu’il a peint.

Claude Monet, À gauche, “La Tamise et le Parlement”, 1871. À droite, “La gare Saint-Lazare” 1877
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Claude Monet, À gauche, “La Tamise et le Parlement”, 1871. À droite, “La gare Saint-Lazare” 1877

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huiles sur toile • 47 x 73 cm / 75 × 105 cm • Coll. National Gallery, Londres. Coll. musée d'Orsay, Paris • © Bridgeman Images

Au nez et à la barbe de Monet, la campagne agricole recule, le fer industriel avance. On connaît la musique : les pshiit de la vapeur, le clingcling des aciéries, le tchoutchou des voies ferrées. Si les artistes peignent le paysage, ce sont les ingénieurs et les entrepreneurs qui le transforment. Dans l’ouest parisien, Ernest Goüin prend sa part. Les milliers d’ouvriers de sa Société de construction des Batignolles (future Spie Batignolles) fabriquent locomotives, ponts, machines de filature ou navires. Ses 14 000 m2 d’usines avalent la houille des bassins de Valenciennes ou d’ailleurs. Cette énergie permet d’agiter la vapeur, de façonner les métaux, d’usiner des ouvrages jamais vus : le pont ferroviaire d’Asnières (1851), le pont d’Asnières (1852), le palais de l’Exposition universelle (1867), la batterie flottante Arrogante (1864), la locomotive 030 T 3032 SE (1887). On n’arrête pas le progrès.

Adolph von Menzel, La Forge (cyclopes modernes)
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Adolph von Menzel, La Forge (cyclopes modernes), 1872–1875

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huile sur toile • 158 × 254 cm • Coll. Alte Nationalgalerie, Berlin • © Bridgeman Images

Les déchargeurs de Monet sont des acteurs indéfinis, interchangeables. Qui pour distinguer Gaston, Victor ou Albert ? Tous sont des Charlot avant l’heure, déjà pressés par la cadence de la modernité.

Les impressionnistes ne le cachent pas, au contraire. Postés sur les quais de Saint-Lazare ou sur les berges de Seine, ils représentent des ponts en tôle rivetés ou des locomotives avec des freins à air comprimé. Avant Argenteuil, Monet était à Londres, aux premières loges de la révolution industrielle. Déjà, sous le smog londonien, des bateaux à vapeur traversaient La Tamise et le Parlement (1872). Pourtant, Monet n’est pas Adolph von Menzel [voir ci-dessus]. Il représente des motifs de modernité, mais sa toile ne vise pas le documentaire technique, ni la critique sociale. Ceci dit, ses impressions fugitives, ses jeux de lumière teintent une réalité. Si Menzel dépeint clairement des ouvriers-cyclopes à la forge, les déchargeurs de Monet ne font-ils pas penser à des Sisyphe condamnés à rouler leur houille à perpétuité ?

Du roi Nemrod à la reine Modern

Sur cette veduta banlieusarde, la tâche est le motif. Voici le carnaval bleu gris du travail qui entre en Seine pour une répétition générale, du matin au soir. Les Déchargeurs de Monet sont des acteurs indéfinis, interchangeables. Qui pour distinguer Gaston, Victor ou Albert ? Tous sont des Charlot avant l’heure, déjà pressés par la cadence de la modernité. Ce ballet d’anonymes perchés au-dessus de l’eau n’est qu’un maillon d’une chaîne plus grande, animée hors cadre par des collègues inconnus. Avant eux, les piqueurs de Douai ou d’Anzin attaquant la houille ; après eux, les ouvriers de Goüin (ou bien d’autres) qui s’apprêtent à disposer le coke sous les chaudières des Batignolles pour faire plier le métal.

À gauche, “La Tour de Babel” de Lucas van Vacklenborch, 1594 (détail). À droite, “Les Déchargeurs de charbon” de Claude Monet, vers 1875 (détail)
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À gauche, “La Tour de Babel” de Lucas van Vacklenborch, 1594 (détail). À droite, “Les Déchargeurs de charbon” de Claude Monet, vers 1875 (détail)

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huile sur panneau / huile sur toile • 41 x 56,5 cm / 54 x 65,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris / Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images

D’ailleurs, c’est le pont d’Asnières-sur-Seine qui coiffe le tableau, soit 160 mètres de fer étirés par les ateliers des Batignolles, 25 ans plus tôt. Une belle envergure pour le génie industriel français qui déploie ses ailes au-dessus des déchargeurs. Ce rapprochement entre une file ouvrière et un ouvrage d’art XXL rappelle le chantier de la Tour de Babel, peint par Lucas van Valckenborch en 1594. Dans ce cadre minuscule, des ouvriers-fourmis charrient des briques au pied de l’immense tour. Dans la Bible, c’est le roi Nemrod qui est le chef de chantier. Au XIXe siècle, c’est un anagramme, la reine Modern et ses nombreux lieutenants — Goüin et compagnie. Mais que l’on soit à Babel ou à Asnières, un même spectacle nous présente une collaboration de milliers d’ouvriers capables de sortir de terre des œuvres qui les dépassent.

Lee Bae, Issu du feu
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Lee Bae, Issu du feu, 2000

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charbon • 91 × 72 cm

Ponts, viaducs, tunnels, écluses sont appelés ouvrages d’art. En fait, c’est surtout l’ouvrage d’art de l’ingénieur — cet artiste qui dessine et conçoit la forme, qui anticipe la charge et son impact. L’ouvrier n’est qu’une ressource discrète, partielle, éloignée de la finalité. Les Déchargeurs sont-ils seulement conscients de leur rôle dans la conception du pont qui les surplombe ? C’est pas dit. Depuis que la modernité a changé leurs statuts, ils manquent un peu de visibilité. Avant, ils étaient agriculteurs ou tisserands indépendants, maîtrisant leur obra de A à Z. Comment pourraient-ils reprendre la main ? Les poètes hors-sol les inviteront à déposer la panière, à saisir un morceau de charbon pour le sculpter à leur manière. Faudra pas oublier de signer : Gaston, Victor ou Albert. Pour info, Claude a signé, en bas à droite du tableau.

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