La reine du Danemark
© Netflix
Tout le monde connaît la Petite Sirène de Copenhague, mais êtes-vous familier de l’excentrique reine artiste du Danemark ? Figurant parmi les six monarchies européennes encore existantes, ce discret et paisible pays scandinave de seulement 5,8 millions d’habitants et 42 921 kilomètres carrés (sans compter le Groenland qui lui est rattaché) défraie rarement la chronique. Mais il a eu à sa tête l’une des souveraines les plus étonnantes, et la plus créative, d’Europe !
Dessin, peinture, collage, broderie, design, scénographie, création de costumes pour le Ballet de Copenhague et de soutanes pour les prêtres danois… Aujourd’hui âgée de 83 ans, Margrethe (Marguerite en français) n’a jamais cessé de créer depuis son enfance et tout au long de son règne en tant que souveraine du Danemark, de 1972 à 2024. Plusieurs expositions lui ont même été consacrées, dont une au musée Henri-Martin de Cahors en 2022–2023.
Andy Warhol, Queen Margrethe II of Denmark, 1985
Sérigraphie en couleurs avec poussière de diamant • 100 × 80 cm • © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by ADAGP, Paris [2024]
Mais c’est d’abord de façon anonyme qu’elle a débuté sa carrière artistique. Fascinée par Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien (1954–1955), elle décide en 1970 d’envoyer à l’auteur une lettre à laquelle elle joint plusieurs dessins de sa main : de superbes œuvres en noir et blanc de style Art nouveau inspirées par l’ouvrage et signées d’un étrange pseudonyme, Ingahild Grathmer. Opposé à toute illustration de ses écrits, Tolkien les conserve pourtant et les annote de commentaires élogieux, fasciné par ces dessins mystérieux mettant en scène d’étranges volutes et des personnages sans visage.
Retrouvés en 1973 à la mort de l’auteur, ils sont publiés en 1977 en guise d’illustrations d’une édition danoise du livre, sous le pseudonyme de Grathmer. C’est alors que la véritable identité de l’artiste est finalement révélée ! L’un de ces dessins, publié dans d’autres éditions postérieures, sera même utilisé avec l’accord de la reine par le groupe de musique danois The Tolkien Ensemble pour la pochette de son album The Lord of the Rings (1997–2005) dans lequel Christopher Lee, l’acteur qui incarne Saroumane dans les adaptations cinématographiques de la saga, récite des poèmes.
Margreth II du danemark, sous le pseudonyme d’Ingahild Grathmer, Le Chemin du Mordor
© Polfoto / Ritzau Scanpix
Descendante de Joséphine de Beauharnais (première épouse de Napoléon Ier) par sa mère Ingrid de Suède, Margrethe s’était déjà fait remarquer en 1967 comme un esprit libre et féru de culture en épousant par amour un intellectuel français issu d’une famille noble du Béarn, qui était alors secrétaire à l’ambassade de France à Londres : Henri de Laborde de Monpezat (1934–2018). Le couple achète et développe un domaine viticole, et se lance en 1981 dans la traduction en danois d’un ouvrage de Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels (1946), tandis qu’Henri publie de son côté plusieurs livres, dont des recueils de poèmes.
La reine apprécie particulièrement l’art du collage. En piochant dans son important stock de papiers découpés, soigneusement classés par thèmes et glanés dans des livres et magazines, elle a ainsi réalisé bénévolement un ensemble d’œuvres en papiers découpés destinés à servir d’inspiration aux décors du film Ehrengarde ou l’art de la séduction du cinéaste danois Bille August (2023). Une comédie légère adaptée d’un livre de l’écrivaine danoise Karen Blixen (Ehrengarde, 1962) impliquant un peintre, des châteaux et une reine danoise à l’esprit coquin (incarnée par Sidse Babett Knudsen, star de la série politique Borgen), actuellement disponible sur Netflix !
Mais ce n’est pas tout : Margrethe a également dessiné (toujours gratuitement) les costumes de ce film, pour lesquels elle a reçu le 3 février le prix Robert de la Danish Film Academy, la plus haute distinction du cinéma danois dans ce domaine ! Sur Netflix, un documentaire détaillant son travail de costumière et d’artiste plasticienne effectué pour ce long-métrage – au cours duquel on la voit fumer comme à son habitude de nombreuses cigarettes – montre son processus de création et la façon dont ses collages ont été adaptés par les décorateurs, aidés de quelques effets spéciaux numériques.
Plus surprenant encore, la reine a fait sensation en créant son propre sarcophage : une œuvre très particulière, exécutée entre 2003 et 2018 d’après ses dessins, en collaboration avec l’artiste danois Bjørn Nørgaard. Installé en 2018 dans la chapelle Sainte-Brigitte de la cathédrale de Roskilde, nécropole de la famille danoise depuis le XIVe siècle, cet étrange cercueil de verre de forme oblongue semblable à un vaisseau futuriste, tout en évoquant le cercueil de verre de Blanche-Neige dans le conte des frères Grimm, contient les silhouettes de la reine et de son époux, visibles en transparence.
Le sarcophage pour Margrethe II de Danemark
Photo: Keld Navntoft, Kongehuset
Réalisée par le verrier tchèque Zdeněk Lhotský et surmontée de diverses allégories en bronze doré, la capsule translucide est soutenue par trois piliers (respectivement en granit danois, en basalte des îles Féroé et en marbre du Groenland) ornés de têtes d’éléphant en argent – l’animal symbolisant l’ordre de chevalerie danois le plus élevé. Le mausolée est actuellement dissimulé aux regards en attendant le jour où la reine sera inhumée seule en dessous – son époux ayant souhaité être incinéré.
Margrethe II du Danemark, Sans titre, 1988
acrylique sur toile • 70 × 70 cm
En mars 2024, l’un des tableaux abstraits de Margrethe sera vendu aux enchères par la maison de vente danoise Bruun Rasmussen. Cette toile, dont elle avait fait cadeau à un membre de la cour à la fin des années 1980 et décrite par les vendeurs comme « une abstraction de tons froids et chauds, presque impressionniste », est estimée entre 10 000 et 15 000 euros – soit une cote plus importante que celle de beaucoup d’artistes vivants. Le 13 février, la maison a mis en vente une autre œuvre d’elle : une belle lithographie abstraite pouvant évoquer des vagues et des bancs de poissons.
Si aucune exposition de ses œuvres n’est en cours, des créations d’autres artistes la représentant (dont un portrait d’elle par Andy Warhol daté de 1986) sont actuellement montrées au château de Frederiksborg. De quoi patienter en attendant le prochain projet de cette infatigable créatrice octogénaire, désormais libérée de ses obligations royales !
« Images of a Queen »
Du 12 janvier 2024 au 21 avril 2024
Château de Frederiksborg • 10 Frederiksborg Slot • 3400 Hillerød
dnm.dk
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