La série “Transatlantique” sur Netflix raconte l’œuvre du sauveur d’artistes antinazi : Varian Fry
© 2023, Netflix / Photo Anika Molnar
Si elle a le mérite de remettre en lumière un héros injustement oublié, la série Transatlantique a préféré s’inspirer d’un roman (The Flight Portfolio de Julie Orringer) plutôt que de l’histoire originale. Et glamouriser la réalité en mettant au centre de l’intrigue le personnage de la riche héritière américaine Mary Jayne Gold, qui a aidé financièrement Varian Fry.
Dépeinte comme une fashionista sexy dont les actes de résistance prennent la forme d’un défilé de mode permanent, la blonde charismatique (interprétée par Gillian Jacobs, vue dans Community) échange dans les toilettes d’un café sa tenue chic contre la robe sale d’une réfugiée, photographie incognito des détenus avec un rouge à lèvres espion, et se préoccupe du style des exfiltrés en leur fournissant des espadrilles pour leur passage de frontière pyrénéen – des séquences certes savoureuses.
La série « Transatlantique » sur Netflix raconte l’œuvre du sauveur d’artistes antinazi : Varian Fry
© 2023, Netflix / Photo Anika Molnar
Mais la série invente aussi des faits, comme la relation de Mary Jayne avec le consul américain à Marseille, sa collaboration avec les services secrets britanniques ou encore l’épisode de l’évasion du camp des Milles, ce qui lui a valu plusieurs critiques, notamment de la part de Sheila Isenberg, auteur d’un livre sur Fry (A Hero of Our Own), et de Pierre Sauvage, président du Varian Fry Institute.
Fred Stein, Portrait de Varian Fry, 1967
Photographie • © Bridgeman Images / Photo Fred Stein
La série passe également sous silence le passé pourtant édifiant de Varian Fry, incarné ici par Cory Michael Smith. Ce New-Yorkais sensible, droit et discret, devenu journaliste après des études à Harvard, est profondément marqué par un voyage à Berlin en 1935. Choqué par les scènes dont il est témoin – il voit deux nazis poignarder sans motif la main d’un juif assis à la terrasse d’un café, et assiste à un pogrom –, le jeune homme décide de lever des fonds pour soutenir les mouvements antinazis. Juste après l’invasion de la France par les Allemands, il se joint à 200 Américains (journalistes, artistes, curateurs de musées, présidents d’universités…) pour créer, à New York, un comité de sauvetage d’urgence : l’Emergency Rescue Committee (ERC).
Le 14 août 1940, il se rend à Marseille, en zone libre, officiellement en tant que journaliste. En réalité en mission pour l’ERC, Varian Fry est muni de 3 000 dollars, d’une petite valise et d’une liste de 200 intellectuels, scientifiques, écrivains et artistes menacés, qu’il doit aider à fuir l’Europe et à trouver refuge aux États-Unis. D’abord installé à l’hôtel Splendide, il voit défiler dans sa chambre des centaines de personnes en danger qui espèrent un visa.
Camilla Koffler, Photographie de Jacqueline Breton, André Masson, André Breton et Varian Fry au bureau de Fry à Marseille, 1941
© Bridgeman Images
Le journaliste subit une torture psychologique : sa mission ne lui donne le droit d’aider que les 200 intellectuels et artistes de la liste, alors que ce sont des milliers de réfugiés qui toqueront à sa porte ! De quel droit peut-on faire le tri entre des vies humaines ? Dans la série, une scène touchante le montre craquant après une entrevue avec un homme qui tente de le convaincre de son talent artistique, et donc de son éligibilité à être sauvé, en dessinant son portrait.
Max Ernst, Les chiens ont soif I, 1964
Eau- forte et vernis ou en deux couleurs, noir et vert, sur papier Japon • 37 × 22 cm • © ADAGP, 2024
Fry décide donc d’aller plus loin. Sa mission qui ne devait durer que trois semaines va se transformer en une aventure de treize mois. Malgré la surveillance du régime de Vichy, il parviendra à aider 4 000 personnes et en sauver plus de 2 000, en leur permettant de rejoindre les États-Unis via l’Espagne, le Portugal et, pour certains, la Martinique. Le jeune homme exfiltrera donc dix fois plus de personnes que n’en contenait la liste initiale, et finalement plus de juifs anonymes que d’artistes !
En urgence, Varian Fry constitue une équipe de dix personnes, dont Mary Jayne Gold, l’étudiante et future artiste Miriam Davenport et Hiram Bingham IV, vice-consul américain de Marseille. Visas et faux papiers sont obtenus de plusieurs manières, via le consulat ou le marché noir marseillais. L’hôtel Splendide étant devenu trop risqué, Mary Jayne Gold et la secrétaire de Fry, Théo Bénédite, dénichent un nouveau lieu : la villa Air-Bel.
Vente aux enchères à la Villa Air Bel : (debout) Jacques Hérold, Victor Brauner, André Breton, Jacqueline Lamba, Sylvain Itkine ; (assis) : Laurette Séjourné et Frédéric Delanglade, 1941
Photographie • © Archives Pierre UNGEMACH, droits réservés.
Le propriétaire de cette bastide meublée de 18 pièces, entourée d’un grand parc arboré, n’y habite plus et accepte de la louer au mari de la secrétaire de Fry, Daniel Bénédite, ancien employé de la police devenu résistant.
La villa accueille ses premiers invités : l’écrivain russe révolutionnaire Victor Serge (avec sa compagne et son fils) et le surréaliste André Breton, accompagné de son épouse Jacqueline Lamba et de leur fille Aube.
À gauche, « En écoutant le coq » de Marc Chagall, 1942. À droite, « Sans titre » d’Oscar Dominguez, 1957
Gouache, pierre noire et pastel sur papier marouflé sur papier Japon / Huile sur toile • 49 × 35 cm / 23,8 × 15,7 cm • Coll. particulière • © Archives Marc et Ida Chagall / ADAGP, 2024. Courtesy Collection David et Marcel Fleiss, Galerie 1900–2000, Paris / © ADAGP, 2024
Y séjourneront aussi, entre autres, Arthur Adamov, Hans Bellmer, Victor Brauner, René Char, Óscar Domínguez, Marcel Duchamp, Max Ernst et sa compagne Peggy Guggenheim (qui, en sa qualité de riche mécène américaine, aide financièrement Varian Fry), le comédien Sylvain Itkine, Wifredo Lam, André Masson, Tristan Tzara et Marc Chagall. Sans oublier Hannah Arendt, Claude Lévi-Strauss, Jean Arp, Roberto Matta, Max Ophüls et Alma Mahler.
Daniel Bénédite accrochant des toiles de Max Ernst devant la Villa Air Bel, Marseille, entre 1940 et 1941
Photographie • © Archives Pierre UNGEMACH, droits réservés.
Officiellement logés par une organisation humanitaire, les pensionnaires d’Air-Bel ne se cachent pas et fréquentent les cafés de la Canebière. L’activité d’exfiltration, elle, demeure secrète et dangereuse… À la villa, baptisée « le Château Espère Visa » par Victor Serge, les conditions sont plus sommaires que ne les décrit la série Netflix : il faut faire face à de nombreuses privations, et à une attente interminable.
Mais les hôtes, en majorité surréalistes, créent pour tuer le temps, transformant la villa en résidence d’artistes où fleurissent dessins, peintures, cadavres exquis et fêtes déguisées, dont les costumes et les décors sont improvisés avec les moyens du bord !
Victor Brauner, Pour le portfolio « Brunidor 2 », 1947
Deux gravures originales en noir aquarellées • 32,8 x 41,8 cm • Courtesy Galerie de l’Institut, Paris / © ADAGP, 2024 / Photo Bertrand Hugues
Les surréalistes fabriquent ensemble un jeu inspiré du Tarot de Marseille.
Au cours du mois de mars 1941, les surréalistes fabriquent ensemble un jeu inspiré du Tarot de Marseille. Sur les cartes dessinées entre autres par Victor Brauner, André Breton, Jacqueline Lamba et Max Ernst, les quatre couleurs ont pour symboles la roue sanglante (Révolution), la flamme (Amour), l’étoile noire (Rêve) et la serrure (Connaissance). Les rois et les dames deviennent des génies, des mages ou des sirènes qui représentent une personnalité historique ou un personnage de la littérature : Alice au pays des merveilles, Sigmund Freud, Charles Baudelaire… Exposé au MoMA en 1943, puis édité après la guerre, ce « Jeu de Marseille » restera plus célèbre que Varian Fry !
André Breton dans la bibliothèque de la Villa Air Bel, Marseille, entre 1940 et 1941
Photographie • © Archives Pierre UNGEMACH, droits réservés.
Malgré ces détails joyeux, la situation reste dangereuse et tout ne se déroule pas sans accroc. Au terme d’une traversée éprouvante des Pyrénées, le philosophe Walter Benjamin se suicide, épuisé, à Portbou en Catalogne. Un jour, la police fait une descente dans la villa pour arrêter le résistant juif Albert Hirschman, qui heureusement parvient à s’enfuir. Dénoncé comme « anarchiste dangereux », André Breton est, quant à lui, emprisonné durant quatre jours sur un navire à l’occasion d’une visite du maréchal Pétain dans la cité phocéenne…
L’activité de Fry devenant de plus en plus visible et dangereuse, le gouvernement américain, qui craint de compromettre sa neutralité dans le conflit, lui tourne le dos et lui confisque son passeport. Expulsé par la police marseillaise, Fry quitte le territoire français le 16 septembre 1941. De retour aux États-Unis, il écrit des articles pour sensibiliser l’opinion publique américaine au massacre des Juifs, puis raconte son action dans un livre, Surrender on Demand (La Liste noire), paru en 1945.
Devenu professeur de latin, il reçoit la Croix de chevalier de la Légion d’honneur et sera en 1994, de manière posthume, le premier américain à être honoré par l’État d’Israël en tant que « Juste parmi les nations ». Mais son action restera encore très méconnue, jusqu’à la sortie de Transatlantique près de trente ans plus tard ! Quant à la villa Air-Bel, elle fut malheureusement détruite en 1986 pour laisser place à une cité HLM. Nous privant d’un passionnant lieu de mémoire…
Treize mois pour sauver les artistes. Le combat de Varian Fry Victor Brauner, André Breton, Marc Chagall, Max Ernst…
Du 4 juillet 2024 au 19 octobre 2024
Lieu de Mémoire • 23 Route du Mazet • 43400 Le Chambon-sur-Lignon
www.memoireduchambon.com
À voir aussi
Transatlantique
D’Anna Winger et Daniel Hendler
À découvrir depuis le 7 avril 2023 sur la plateforme Netflix
Sept épisodes d’une cinquantaine de minutes chacun.
“Varian Fry, visas pour la liberté”
Film documentaire de Matthieu Verdeil
2024 – durée : 52 minutes
Diffusion le 14 août et le 12 septembre, sur France 3 PACA. Projections le 17 septembre à 18h au musée d’Histoire de Marseille ; le 28 juillet à 19h au Mémorial de la Shoah Chambon-sur-Lignon ; le 10 octobre, aux rencontres de l’histoire de Blois ; en 2025, au Mémorial du Camp des Milles.
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