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La folle histoire

L’invraisemblable histoire des faux tableaux de l’artiste afro-américaine Clementine Hunter

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Publié le , mis à jour le
Pendant 40 ans, un homme blanc originaire de Louisiane, William Toye (1931–2018), a peint et écoulé des centaines de faux tableaux naïfs imitant le style de l’artiste et descendante d’esclaves afro-américaine Clementine Hunter. Ce septuagénaire mythomane et agoraphobe, qui vivait reclus avec des dizaines de chats, a nié et menti jusqu’au bout, avant qu’un limier du FBI ne le coince au terme d’une enquête insensée.
Clementine Hunter, Picking Cotton
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Clementine Hunter, Picking Cotton, années 1950

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Huile sur carton • 50,8 x 61 cm • Coll. Minneapolis Institute of Arts • © Bridgeman Images / © Clementine Hunter

Avant d’avoir été la victime d’un faussaire sans scrupules, l’artiste afro-américaine Clementine Hunter (1886–1988) fut d’abord l’héroïne d’une success-story tout aussi romanesque. Après avoir longtemps travaillé dans les champs pour récolter du coton et des noix de pécan, cette petite-fille d’esclaves a vu son destin basculer alors qu’elle était employée de maison et cuisinière à la plantation Melrose, près de Natchitoches en Louisiane – l’une des plus grandes des États-Unis à avoir été construite par et pour des Afro-Américains libres.

À cette époque, la propriétaire des lieux, Cammie Henry, fréquente de nombreux artistes. En 1939, Clementine Hunter, alors quinquagénaire, emprunte le matériel d’une peintre de passage et l’utilise pour réaliser sa toute première œuvre sur des volets en bois. Dans un style naïf, l’autodidacte se met à signer des tableaux aux couleurs vives, souvent sur du bois de récupération.

L’incroyable succès d’une peintre autodidacte

Clementine Hunter chez elle
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Clementine Hunter chez elle, 2014

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Coll. Schlesinger Library, RIAS, Harvard University

Outre des portraits et des natures mortes, elle compose des scènes témoignant avec fraîcheur de la vie quotidienne des Afro-Américains en Louisiane après l’abolition de l’esclavage, du travail dans les champs à la préparation des repas, en passant par la lessive et les cérémonies religieuses.

D’abord exposés à la plantation Melrose dans sa modeste case où elle les vend un dollar pièce, ces tableaux dits de « folk art » (art populaire) attirent peu à peu l’attention et prennent de la valeur. L’artiste finit par exposer au Delgado Museum (futur musée d’Art de La Nouvelle-Orléans) et se retrouve même invitée à la Maison-Blanche par le président américain Jimmy Carter. Moyennant un petit droit d’entrée, des visiteurs viennent la voir dans sa case et se faire prendre en photo avec elle. Décédée à l’âge de 101 ans, elle laisse derrière elle entre 4 000 et 5 000 peintures valant chacune plusieurs milliers de dollars.

À gauche, “Doing Laundry”, huile sur panneau de Clementine Hunter vers 1963. À droite, la case de Clementine Hunter dans la plantation Melrose
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À gauche, “Doing Laundry”, huile sur panneau de Clementine Hunter vers 1963. À droite, la case de Clementine Hunter dans la plantation Melrose

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© Morris Museum of Art Morris Museum of Art, Augusta / Bridgeman Images. © National Park Service

Mais son travail, constitué d’aplats et de touches simples, fait d’elle une cible rêvée pour les faussaires. À partir des années 1990, des centaines de faux Hunter inondent le marché. Leur existence est découverte par un certain Tom Whitehead, professeur de journalisme à la retraite habitant à Natchitoches et très proche de l’artiste (qui le considérait comme son fils), au point d’être devenu un expert de son œuvre. Dans les années 2000, il tombe sur des « Hunter » achetés par des amis à un marchand d’antiquités de Louisiane, Robert Lucky. Immédiatement, ces œuvres lui paraissent louches…

Un couple soit-disant ami de l’artiste afro-américaine

Pour lui, ces peintures sont beaucoup trop « propres », alors que Clementine Hunter salissait beaucoup l’envers et les bords de ses tableaux avec des traces de doigts maculés de peinture. Autre élément suspect : les scènes sont trop narratives, trop sophistiquées et trop chargées. Enfin, elles comprennent bien trop de rose et de violet, couleurs peu utilisées par son amie.

Quelques-unes des peintures controversées de Clementine Hunter que Don Fuson a achetées à William Toye
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Quelques-unes des peintures controversées de Clementine Hunter que Don Fuson a achetées à William Toye, 2010

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© Erika Larsen / Redux-REA

Whitehead débusque d’autres tableaux douteux, eux aussi passés par le marchand Robert Lucky. Il échange aussi avec un certain Don Fuson, propriétaire d’un magasin de décorations de Noël à Baton Rouge, qui a acquis pour 30 000 dollars de supposés Hunter. Cette fois-ci, le vendeur n’est pas Lucky mais un vieil homme du nom de William Toye. Ce dernier, client du magasin de Fuson et donnant l’impression d’un professeur érudit à la retraite, avait raconté au commerçant qu’il possédait auparavant une entreprise de création de décors d’opéra, qui avait été détruite dans l’ouragan Katrina, et que lui et sa femme se trouvaient donc obligés de vendre leur collection de peintures. Mais ils se méfiaient, disait-il, des marchands professionnels après s’être faits arnaquer. Apitoyé par ce sympathique grand-père, Fuson lui avait acheté de nombreuses peintures, qu’il avait ensuite revendues à une galerie.

Les Toye assurent que leurs tableaux ont dû être échangés contre des faux après la vente.

Alerté par Whitehead, Fuson se rend accompagné chez William Toye pour le confronter. Il découvre alors avec inquiétude une maison décrépite, entourée d’herbes hautes et de débris, précédée d’un panneau « Défense d’entrer ». Après avoir tardé à lui ouvrir, William Toye l’invite finalement à l’intérieur. Entourés de dizaines de chats, lui et sa femme anglaise, Beryl, lui soutiennent que cette dernière a acheté directement les tableaux à l’artiste, dont elle était l’amie, à partir de 1969.

Madame Toye aurait ainsi amassé environ 400 œuvres de Hunter, acquises entre 35 et 50 dollars pièce. Curieusement, elle n’a toutefois aucune preuve à apporter : pas de photographies d’elle avec l’artiste, ni aucun autre document ou témoin à contacter. Les Toye assurent que leurs tableaux ont dû être échangés contre des faux après la vente par le fils d’un conservateur respecté de Baton Rouge, que Fuson avait engagé pour nettoyer les œuvres. Des accusations qui laissent tout le monde abasourdi !

Des experts de la vente de fausses toiles

N’ayant jamais croisé Beryl ni entendu parler d’elle alors qu’il rendait visite toutes les semaines à Clementine Hunter, Whitehead ne croit pas un mot de son histoire et dépose plainte pour ses amis auprès d’Alexander Van Hook, substitut du procureur à Shreveport (Louisiane). En juin 2008, ce dernier confie l’enquête à l’agent du FBI Randy Deaton, qui n’a encore jamais travaillé sur des affaires liées à l’art, et ne sait rien de l’œuvre de Hunter. Mais Deaton, déterminé, s’entretient avec de nombreux experts et lit tout ce qu’il trouve sur le travail de la peintre.

L’agent du FBI Randy Deaton (à droite) pose avec Don Fuson avec deux faux de Toye
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L’agent du FBI Randy Deaton (à droite) pose avec Don Fuson avec deux faux de Toye, 2018

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Photo Lucie Monk Carter / Country Roads

En 1974, Toye avait été pris en train d’essayer de vendre des faux Hunter à un enquêteur de police sous couverture. L’artiste, encore vivante à l’époque, avait confirmé que les tableaux n’étaient pas de sa main.

Au fil de ses investigations, le fin limier découvre que les Toye ont déjà été mêlés à plusieurs affaires rocambolesques impliquant des œuvres d’art. En 1969, Toye avait reçu 25 000 dollars d’indemnisation de son assurance après avoir déclaré le vol et la destruction par des vandales de plusieurs dizaines de peintures de sa main. Des représailles, assurait-t-il, car ces toiles en passe d’être exposées représentaient de façon satirique des personnes haut placées de La Nouvelle-Orléans.

Plus probant : en 1974, Toye avait été pris en train d’essayer de vendre des faux Hunter à un enquêteur de police sous couverture. L’artiste, encore vivante à l’époque, avait confirmé que les tableaux n’étaient pas de sa main, mais l’affaire n’était pas allée jusqu’au procès. En 1997, les Toye avaient vendu aux enchères, via une maison de vente de Baton Rouge, plusieurs œuvres, dont un Degas et un Matisse qui avaient ensuite été identifiés comme faux par des experts. Le propriétaire de la maison de vente ayant remboursé les sommes aux acheteurs, les Toye n’avaient jamais été poursuivis.

De nombreux tableaux retrouvés dans la maison au milieu de dizaines de chats

Pour se défendre, le couple raconte à qui veut l’entendre une histoire à dormir debout : leur tableaux, authentiques, auraient été échangés à la maison de vente contre des faux par des trafiquants de drogue (de mèche avec l’établissement) qui cherchaient à les piéger après qu’ils aient dénoncé certains de leurs agissements au FBI – des stupéfiants cachés dans des compartiments secrets de vieux meubles passant sous le marteau.

L’atelier de William Toye à Baton Rouge
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L’atelier de William Toye à Baton Rouge, 2010

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© Erika Larsen / Redux-REA

William Toye affirme avoir toujours détesté et méprisé les œuvres de Hunter collectionnées par sa femme.

Deaton comprend avoir affaire à de probables faussaires à forte tendance mythomane. En 2009, il obtient un mandat pour perquisitionner la maison du couple située sur Keaty Drive, à Baton Rouge. Le 30 septembre, une douzaine d’agents y découvre une maison dans un état indescriptible où, au milieu de nombreux tableaux et de grosses quantités de litière souillée, s’entassent des dizaines de chats, dont une vingtaine en mauvaise santé sont emmenés par un service spécialisé. Menaçant de se suicider, Beryl avale des cachets avant d’être emmenée sur une civière devant les voisins médusés. En cinq heures, les agents du FBI remplissent quatre ou cinq boîtes de pièces à conviction. Parmi ces dernières figurent cinq « Hunter », 300 tubes de peinture et des centaines de documents.

Un brillant faussaire

Cinq mois après le raid, en 2010, les Toye et le marchand d’art Robert Lucky sont inculpés pour fraude postale en bande organisée et vente de faux tableaux. Après une interview lunaire à son domicile, un journaliste du magazine Garden & Gun brosse un portrait haut en couleur des Toye. Le couple, qui a même écrit au directeur du FBI et au président Obama pour clamer leur innocence, déclare souffrir d’agoraphobie et d’un syndrome post-traumatique depuis la perquisition, au cours de laquelle l’un de leurs chats (ils en auraient eu au total 106, dont 60 enterrés dans le jardin) serait mort de panique. Se disant traqués par des satellites et des agents en planque, ils ont remplacé leurs carreaux par des vitres blindées et placé des pièges sous leurs fenêtres. Près de leur maison, un squelette d’un homme armé aurait même été retrouvé – sûrement un assassin engagé pour les tuer, assurent-ils !

William Toye chez lui à Baton Rouge avec l’un de ses nombreux chats. Au-dessus de lui, une copie du « Parlement, coucher de soleil » de Claude Monet
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William Toye chez lui à Baton Rouge avec l’un de ses nombreux chats. Au-dessus de lui, une copie du « Parlement, coucher de soleil » de Claude Monet, 2010

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© Erika Larsen / Redux-REA

Fait étrange, William Toye affirme à son visiteur avoir toujours détesté et méprisé les œuvres de Hunter collectionnées par sa femme, qu’il décrit comme « de la merde », « bonnes à servir de cible pour un jeu de fléchettes ». Le vieil homme se vante même d’en avoir détruit et jeté plusieurs à la benne après avoir laissé ses chats s’en servir de griffoir et d’urinoir. Pourtant, son don pour la peinture et la copie le rend plus que suspect. Aux murs de sa demeure, mélangés à des portraits de chats, des paysages et des natures mortes colorés d’inspiration postimpressionniste, figurent de bonnes copies de tableaux de Gauguin, Renoir et Sisley. « Personne ne peint des Monet mieux que moi », se rengorge-t-il. Le couple assure aussi être en possession d’une œuvre de Raoul Dufy et d’un monotype d’Edgar Degas valant un million de dollars, que personne ne voudra malheureusement plus leur acheter à cause de cette absurde vendetta du FBI, grincent-ils.

Mais l’étude du matériel saisi lors du raid parle d’elle-même. Parmi les documents récoltés, qui cherchaient à établir des provenances fallacieuses pour de faux tableaux, la signature d’un galeriste a été imitée, tandis que des lettres censées avoir été écrites dans les années 1960-début 1970 ont été tapées sur une machine qui n’existait pas encore à cette époque. De leur côté, des analyses scientifiques prouvent que les peintures saisies ne sont pas de vrais Hunter. Des poils de chat sont même retrouvés incorporés dans la peinture utilisée – un élément qui n’a jamais été constaté dans un authentique Hunter, et fournit un indice assez clair sur l’identité de leur auteur !

Chef d’orchestre, concepteur de décors d’opéra, architecte, inventeur, collectionneur d’art… Au fil des ans, Toye semble s’être inventé toutes sortes d’identités. Au journaliste de Garden & Gun, il assurait avoir travaillé dès ses 17 ans comme machiniste au Metropolitan Opera de New York, où il aurait fréquenté de nombreux musiciens et artistes célèbres, dont Jackson Pollock. Dans les années 1990, il distribuait des cartes de visite avec la mention « PhD » qui le faisaient passer pour un universitaire, alors qu’il avait abandonné le lycée et n’avait jamais reçu aucun diplôme.

Condamnés finalement à deux ans de liberté surveillée

Don Fuson avec l’un des faux tableaux de William Toye
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Don Fuson avec l’un des faux tableaux de William Toye, 2010

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© Erika Larsen / Redux-REA

Le 6 juin 2011, les Toye plaident finalement coupable dans le cadre d’une négociation de peine. Condamnés à deux ans de liberté surveillée dans une maison de retraite de Baton Rouge, ils sont sommés de verser 426 393 dollars de compensation financière aux victimes de la fraude. Robert Lucky, 64 ans, écope quant à lui de 25 mois de prison, et meurt en 2017, suivi de Toye en 2018. Pour l’agent Deaton, qui a rejoint en 2016 une équipe spécialisée dans les crimes liés à l’art, « cette enquête a permis de légitimer le ‘folk art’ en montrant que le gouvernement américain se souciait de le protéger », conclut-il dans le magazine local Country Roads. Surtout, elle a pu mettre fin à l’usurpation de l’œuvre d’une femme dont les ancêtres furent déjà bien assez exploités.

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