Henri Rousseau, Moi-même, portrait-paysage, 1890
Huile sur toile • 146 × 113 cm • Coll. Národní galerie, Prague
Le 2 décembre 1907, le Douanier Rousseau, âgé de 62 ans, se retrouve derrière les barreaux ! Mais que s’est-il passé ? Le peintre de jungles aux mille nuances de vert, peuplées de singes farceurs et de lions aux yeux ronds, s’est laissé entraîner dans une affaire louche…
Cette année-là, malgré son âge et son succès auprès des avant-gardes, l’artiste est dans la misère. Ses toiles ne se vendant qu’à des prix dérisoires, il grelotte dans un atelier sans eau ni chauffage, et se retrouve endetté jusqu’au cou auprès de son marchand de couleurs. C’est alors qu’un camarade avec qui il joue à la clarinette tous les jeudis à l’Amicale du Ve arrondissement, un ancien employé de la banque de France du nom de Louis Sauvaget, le convainc de l’assister dans une escroquerie…
Henri Rousseau devant « La Charmeuse de serpents », dans son atelier de la rue Perrel, Paris, vers 1907
© Bridgeman Images
Le plan : encaisser des chèques sans provisions grâce à de faux documents. Rousseau doit d’abord ouvrir un compte courant sous un nom d’emprunt, et obtenir un carnet de chèques. Après deux essais ratés à Lyon et à Laon, Rousseau se rend le 30 octobre 1907, muni d’une fausse pièce d’identité au nom de Bailly, à la succursale de la Banque de France de Melun, qui lui délivre un carnet. Sous un autre faux nom, il fait imprimer 500 fausses enveloppes et 300 faux bordereaux de disposition de la Banque de France. Le 9 novembre à la succursale de Meaux, il retire pour son complice 21 000 francs grâce à un faux titre signé de l’imaginaire Monsieur Bailly. Il en garde 1000 et rend le reste à son comparse. Mais l’arnaque est découverte, et les deux hommes retrouvés…
Depuis sa cellule de la prison de la Santé, Rousseau envoie des lettres grandiloquentes au juge d’instruction, qu’il supplie de le laisser sortir. « Vous voudrez bien ne pas briser une carrière si péniblement acquise » implore-t-il. Après avoir passé Noël en prison, il est mis en liberté provisoire le 31 décembre, juste à temps pour le réveillon de la Saint-Sylvestre.
Un an plus tard, le 7 janvier 1909, lui et son complice comparaissent devant la cour d’assises pour faux et usage de faux en écritures. La veille, Rousseau a dû se constituer prisonnier à la Conciergerie. Il n’y a pas foule, mais des journalistes se sont tout de même pressés au tribunal, attirés par la promesse d’un procès amusant. Voûté, grisonnant et la tête tremblotante, Rousseau offre un contraste saisissant avec Sauvaget, jeune blond fringant de 28 ans. « Qui est l’artiste et qui est le comptable ? » lance une voix.
« Mon juge, je suis innocent ! » s’écrie Rousseau. « Appelez-moi monsieur le président », lui rétorque le magistrat. « Oui, mon président, plaide Rousseau, je suis un homme d’honneur et je n’ai jamais songé qu’à la grandeur de la France, dont je suis l’un des fils les plus illustres ». L’audience pouffe. Les spectateurs ne regrettent pas leur venue : à peine commencé, le procès vire au théâtre de boulevard ! Rapidement, l’artiste finit par avouer, penaud, sa participation à l’arnaque : il n’a fait que rendre « un petit service » à un ami, assure-t-il ingénument. Rousseau ne semble comprendre ni la gravité de son acte, ni le fonctionnement du procès. Son attitude et ses propos sont si naïfs que la cour s’interroge : est-il un invraisemblable benêt, ou un acteur de talent ?
Henri Rousseau, Les Représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de paix, 1907
Huile sur toile • 130 × 161 cm • Coll. musée Picasso, Paris
L’artiste bombe le torse en se présentant comme « le plus fort des peintres de son temps ».
Rousseau a quelques antécédents : en 1863, âgé de 16 ans, il avait échappé de justesse à la prison en s’engageant dans l’armée, après avoir été surpris en flagrant délit de vol chez le juriste où il travaillait comme commis. Mais cette lointaine erreur de jeunesse est tombée aux oubliettes. Depuis plusieurs années, le Douanier est connu pour sa peinture et son personnage d’artiste, régulièrement tournés en ridicule. À l’exception des avant-gardes qui admirent sa fraîcheur novatrice, cet autodidacte qui ne sait pas rendre la perspective ni dessiner de façon réaliste est en effet la risée du public et des critiques : ses peintures sont jugées « grotesques » et ses personnages comparés à des « pantins » maladroits !
On se gausse aussi de son orgueil et de ses rêves de gloire, qui contrastent avec sa bonhomie populaire et son quotidien misérable : l’artiste bombe le torse en se présentant comme « le plus fort des peintres de son temps », et s’est inventé une vie d’aventurier, en racontant que ses peintures de jungles lui ont été inspirées par un séjour de sept ans au Mexique, alors qu’il n’a en réalité jamais quitté la France – ses paysages n’ayant été nourris que par des visites au jardin des Plantes et les illustrations d’un album pour enfants édité par les Galeries Lafayette.
Henri Rousseau, Des singes dans la jungle (ou les tropiques), 1910
Huile sur toile • 114 × 162 cm • Coll. particulière • © Bridgeman Images
À plusieurs reprises, Rousseau a été le dindon de la farce. En 1906, l’un de ses portraits a été acquis par un collectionneur moqueur qui l’a accroché dans son « musée des horreurs ». Un jour, de méchants plaisantins lui ont même fait croire, en lui remettant un bouquet et une fausse invitation chez le président de la République, qu’il a été nommé Commandeur de la Légion d’honneur. Sûr de le mériter, le pauvre Rousseau est tombé dans le panneau…
Pour le tirer d’affaire, son avocat, maître Guilhermet, utilise allègrement cette image de personnage comique, crédule et manipulable… Allant même jusqu’à présenter la naïveté apparente de ses peintures comme une preuve irréfutable de son innocence ! « Vous n’avez pas le droit de condamner un primitif ! » plaide-t-il d’un air outré. « Comment ce peintre du Moyen Âge pouvait-il se rendre compte de la nature d’un chèque ? ». Lui, un dangereux criminel ? Allons ! Ce simple d’esprit, perdu dans son monde imaginaire, n’a pu qu’être le jouet de l’instigateur Sauvaget, auquel il aura obéi sans rien comprendre !
Pour souligner la pureté enfantine de son client, « un homme à l’esprit simple, un excellent cœur, ne connaissant rien aux affaires, en somme un primitif aussi bien dans son comportement que dans sa peinture », l’homme de loi présente au tribunal l’une de ses toiles, qu’il fait circuler parmi les jurés. Cette peinture de jungle (disparue depuis), qui représente une ribambelle de singes juchés sur des cocotiers et jouant avec des oranges grosses comme des ballons, provoque l’hilarité générale. Même les gardes républicains sont pris d’un incontrôlable fou rire !
Henri Rousseau, Les Joyeux farceurs, 1906
Huile sur toile • 145,7 × 113,3 cm • Coll. Philadelphia Museum of Art
« Maintenant que c’est fini, je peux rentrer chez moi ? »
Henri Rousseau
Quarante ans plus tard, l’avocat du peintre expliquera dans ses mémoires (Souvenirs d’un avocat de la Belle-Époque, 1952) que ces 21 singes, savamment disposés par groupes distincts, représentaient malicieusement le président et ses assesseurs, l’avocat général, le greffier, les 12 jurés, l’accusé, son complice et leurs avocats respectifs, tandis que les oranges, « aussi volumineuses que des montgolfières », symbolisaient « les arguments massue » dont les défenseurs « allaient bombarder le ministère public ». Une fascinante analyse que Guilhermet se garde bien de dévoiler devant la Cour…
Le président critique vertement la peinture du Douanier. Il s’agit de juger l’homme et non sa peinture, objecte l’avocat du prévenu. L’avocat général prononce ensuite un réquisitoire sévère : il ne croit pas à la naïveté de Rousseau, qu’il soupçonne d’être un habile mystificateur. Alors que le procès est encore en cours, le peintre lance bien fort à son défenseur : « Maintenant que c’est fini, je peux rentrer chez moi ? ». Les auditeurs éclatent de rire. Pour réclamer le calme, le président menace de faire évacuer la salle. Maître Guilhermet poursuit en brandissant un article de presse décrivant Rousseau comme « un brave homme » « à l’âme naïve et douce ». Le peintre Maximilien Luce se présente également à la barre pour témoigner en sa faveur.
Coupable, décrète malgré tout le jury. Mais la Cour s’est laissée amadouer par la stratégie humiliante de Guilhermet, qui aboutit à un succès judiciaire : les magistrats jugent finalement que Rousseau a agi par naïveté, et non par malveillance. Alors que son complice Sauvaget écope d’une amende et de cinq ans de réclusion, l’artiste échappe au bagne : la Banque de France s’étant vue restituer ses 21 000 francs, il n’est condamné qu’à 100 francs d’amende et deux ans de prison avec sursis. « Mon président, vous êtes bien aimable. Pour vous remercier, je ferai le portrait de votre dame », s’écrie le peintre, avant de repartir libre comme l’air au milieu des rires !
Douanier Rousseau, La Charmeuse de serpents, 1907
Huile sur toile • 167 × 189,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
L’artiste ne profite cependant pas longtemps de ce verdict clément. Quelques mois plus tard, le 2 septembre 1910, il meurt de la gangrène à l’hôpital Necker, qui l’enregistre comme « alcoolique ». Parti dans la solitude et la misère, il n’obtient que deux ans plus tard une tombe décente, sur laquelle Guillaume Apollinaire fait graver un poème. Le prix de ses toiles se met alors à grimper. En 1936, sa Charmeuse de serpents (1907) entre au Louvre. Les quolibets ont laissé place à la consécration, mais un peu tard…
Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
Épisode 1 : Maurizio Cattelan attaqué par son sculpteur… ou le procès de l’art conceptuel
Épisode 2 : Vandalisme ou geste d’amour ? Quand un baiser volé sur une toile conduit au tribunal…
Épisode 3 : Le procès fou de Van Meegeren qui dut prouver qu’il avait peint (et vendu aux nazis) de faux Vermeer
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