À gauche, Tom Ripley incarné à l’écran par Andrew Scott dans la série « Ripley » (2024). À droite, détail de la figure de David, dépeinte par Caravage dans son œuvre « David avec la tête de Goliath » (1606-1607)
© Netflix / Bridgeman Images
Dès les premières images, la photographie, sublime, élégante et contrastée, nous plonge dans une ambiance de film noir des années 1950. À New York, un riche constructeur de bateaux veut ramener à la maison son fils, qui vit une existence luxueuse et oisive sous le soleil d’Italie, où il passe son temps à peindre (sans talent) au bord de la mer. Pour ce faire, il engage un homme, Tom Ripley, qu’il envoie en Italie tous frais payés. Hélas, cet émissaire est un escroc qui va nourrir une obsession pour le jeune, beau et fortuné Richard Greenleaf, alias Dickie, au point de vouloir prendre sa place. Commence alors une terrifiante spirale de meurtres, de mensonges et d’usurpation d’identité…
Bien qu’elle s’inspire du roman Monsieur Ripley (1955) de Patricia Highsmith, cette excellente série, portée par la performance hypnotique de l’acteur Andrew Scott, se révèle très différente des précédentes adaptations du livre – à savoir les films Plein Soleil (1960) de René Clément avec Alain Delon, et Le Talentueux Mr Ripley (1999) d’Anthony Minghella, avec Matt Damon et Jude Law. La série se démarque par son traitement en noir et blanc mais aussi par la place importante qu’elle accorde au peintre milanais Caravage (1571–1610), pourtant totalement absent du roman…
Extrait de l’épisode 7 « Divertissement macabre » de la série Ripley dans lequel est présentée l’œuvre « La Nativité avec saint François et saint Laurent » de Caravage (vers 1609) à l’oratoire San Lorenzo de Palerme
© Netflix
Le réalisateur tire largement parti du décor de l’intrigue : l’Italie, royaume de l’art ancien. Scandée de nombreux gros plans sur des œuvres, objets d’art et ornements baroques, la série se focalise en particulier sur Caravage, qui apparaît même en personne par le biais de plusieurs flashbacks. Devenu obsédé par cet artiste, Tom Ripley traque ses œuvres dans les musées, églises et palazzi de Rome ou de Palerme (notamment l’église San Luigi dei Francesi et la galerie Borghèse à Rome), ainsi que dans les pages d’un beau livre qu’il s’offre à Venise. Le réalisateur pousse même le raffinement jusqu’à ressusciter La Nativité avec saint François et saint Laurent (vers 1609) [ill. ci-dessus], tableau du maître qui était conservé à l’oratoire San Lorenzo de Palerme jusqu’à son vol en 1969 par la mafia sicilienne.
Plusieurs raisons justifient cette omniprésence de Caravage. D’abord, la série dresse un parallèle entre son itinéraire criminel et celui de Tom Ripley. Car Caravage, dont les œuvres aussi sublimes que violentes sont hantées par des personnages égorgés, décapités ou poignardés sur fond sombre, était lui aussi un assassin.
Le 28 mai 1606 à Rome, l’artiste, qui se querellait sans cesse à coups de lame, tue en effet un jeune homme, le noble Ranuccio (également évoqué dans la série), au cours d’un duel. Le motif : une prostituée, ou peut-être une dette de jeu. Condamné à mort par contumace par le pape, il fuit Rome en catastrophe et se met à peindre des œuvres étranges qui semblent hantées par son geste. Or, comme Caravage, qui avait fui Rome pour Naples, Malte et la Sicile, Ripley se retrouve en cavale en Italie, d’Atrani à Venise en passant par San Remo, Naples, Rome et Palerme !
Esthétiquement, les scènes de meurtre filmées de manière très crue font parfaitement écho aux peintures de Caravage. Toute la série s’inspire d’ailleurs des clairs-obscurs intenses et tranchants qui ont fait la renommée du peintre. Le choix du noir et blanc, très pertinent, permet d’accentuer les contrastes entre ombre et lumière en les dépouillant de toute couleur distrayante. La lumière y est associée à l’aspect extérieur, faussement poli et inoffensif, du personnage de Tom Ripley ; l’ombre à sa vraie nature, sombre et machiavélique…
Caravage, Judith décapitant Holopherne, vers 1599
Huile sur toile • 145 × 195 cm • Coll. Palazzo Barberini • © Luisa Ricciarini / Bridgeman Images.
Le clair-obscur théâtral de Caravage a toujours fasciné photographes et cinéastes, les projecteurs permettant à merveille de restituer les éclairages artificiels du peintre. Pour les obtenir, ce dernier se comportait d’ailleurs dans son atelier comme un photographe de studio : dans la pénombre, il concentrait des rayons de lumière grâce à des miroirs pour les braquer sur ses modèles ! Ses cadrages ont eux aussi une qualité cinématographique, au point que de nombreux réalisateurs se sont inspirés de lui, à l’instar de Pier Paolo Pasolini et de Martin Scorsese…
Un autre thème justifie la présence de Caravage dans la série : l’homosexualité et la bisexualité latentes. Ces dernières, qui jouent un rôle important dans l’intrigue entre Ripley, Greenleaf et Miles, trouvent un écho dans la vie de Caravage (certains historiens ont avancé l’hypothèse de sa bisexualité), et dans ses peintures qui érotisent de façon sulfureuse la figure masculine – ses représentations de saint Jean-Baptiste, Bacchus et Cupidon ayant influencé des artistes gays comme Robert Mapplethorpe et Derek Jarman.
Les thèmes de l’identité et du double, omniprésents dans la série, sont également mis en parallèle avec l’œuvre du peintre milanais. Dans une salle de la galerie Borghèse, Tom Ripley admire David avec la tête de Goliath (1606–1607). Un guide y explique que Caravage a prêté ses traits aux deux personnages : jeune, à David ; plus vieux, à Goliath.
Extrait de l’épisode 4 « La Dolce vita » dans lequel le guide touristique présente le tableau « David avec la tête de Goliath » de Caravage (1606–1607) à la galerie Borghèse. Il dit, « dans ce tableau, Caravage lie le meurtrier à sa victime à travers le regard compatissant, voire tendre, que David pose sur la tête décapitée de Goliath »
© Netflix
David y apparaît soucieux, le regard triste [détail en une de l’article], si bien que certains commentateurs y voient les tourments et les remords du peintre, demandant pardon pour le meurtre de 1606. Tuer un autre être humain, n’est-ce pas en quelque sorte se tuer soi-même – ou en tous cas, l’avènement d’un autre soi, entaché à jamais par le sang du crime ? Cette idée, véhiculée par l’œuvre, est d’autant plus vraie dans le cas de Tom Ripley, qui abandonne son identité pour usurper celle de l’homme qu’il a assassiné !
Dans la série, Picasso représente l’imposture, l’apparence et le faux, alors que Caravage symbolise la face cachée, les ténèbres authentiques de l’âme.
Autre élément fascinant de la série, l’opposition entre Caravage et Pablo Picasso. Très différents l’un de l’autre, ces deux artistes admirés par Greenleaf représentent le bagage culturel de ce dernier, que Ripley cherche à s’approprier. Greenleaf collectionne Picasso, qu’il tente de façon stérile d’imiter dans sa peinture. Une toile cubiste du fameux artiste espagnol, Le Guitariste (1910), joue un rôle important dans l’intrigue : celui d’un objet de convoitise financier, emblème de réussite sociale. Dans la série, Picasso représente l’imposture, l’apparence et le faux, alors que Caravage symbolise la face cachée, les ténèbres authentiques de l’âme.
À droite, extrait de la série “Ripley” dans laquelle Tom Ripley contemple la toile “Le Guitariste” de Picasso. À gauche, “Le Guitariste” de Picasso (1910)
© Netflix / © Succession Picasso / Bridgeman image
Tom Ripley, qui tue Richard et vole son identité, se révèle meilleur peintre que sa victime. Ironiquement, l’imposteur a plus de substance que l’homme qui l’obsède et qu’il tente d’imiter ! Mais son « œuvre » principale reste son activité criminelle et le personnage qu’il se forge, mis en parallèle avec la violence des peintures de Caravage qu’il consulte sans cesse. Une façon, peut-être, de dire que l’art véritable et profond ne peut trouver sa racine que dans la noirceur. Car seule cette dernière pourrait exercer un vrai pouvoir de fascination – Caravage en étant la preuve !
Andrew Scott dans le rôle de Tom Ripley, escroc new-yorkais en mission en Italie, dans la série Ripley, 2024
© Netlix / Photo Philippe Antonello
Ripley est un personnage terrifiant qui vit par vampirisation, se nourrissant de ses victimes et de Caravage, comme un parasite obligé de boire leur sang pour exister. Cependant, Ripley n’est pas Caravage : malgré la vie fastueuse qu’il arrive à se construire, sa véritable nature reste froide, cupide et misérable. Les chefs-d’œuvre du peintre italien, sanguin et génial, restent pour lui des objets de fascination qu’il ne pourra jamais égaler, et qui resteront à distance, de simples reproductions dans un livre en papier glacé. Pris au piège, Ripley ne peut être vraiment Richard Greenleaf, ni être vraiment lui-même… Si bien qu’on se demande qui, de la victime ou du meurtrier, est le plus vide. Finalement, un seul véritable artiste sort triomphant de cette intrigue : Caravage !
Ripley
Créée par Steven Zaillian
2024 • 8 x 60 min
Avec Andrew Scott, Dakota Fanning, Johnny Flynn
Pour voir la série, rendez-vous sur la plateforme Netflix.
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