Ces peintres qui racontent des histoires…
Ces peintres qui racontent des histoires…
Après un long silence abstrait, les peintres contemporains reprennent la parole et le fil de la narration dans des oeuvres volontiers merveilleuses, mais jamais en rupture radicale avec le réel ou les maîtres du passé. Galerie de portraits.
Après un long silence abstrait, les peintres contemporains reprennent la parole et le fil de la narration dans des oeuvres volontiers merveilleuses, mais jamais en rupture radicale avec le réel ou les maîtres du passé. Galerie de portraits.
1. Chroniqueurs « avec une grande hache »
Elle a longtemps fait figure de genre le plus noble, reléguant, dans la tradition académique, les autres (nature morte, scène de genre…) au rang d’aimables divertissements : la peinture d’Histoire, celle avec « une grande hache » selon Georges Perec, reste certes présente sur les cimaises, mais dans une version moins grandiloquente. Comme si les peintres contemporains prenaient davantage de pincettes pour mettre en scène les grands hommes et les événements clés dans lesquels ils se sont illustrés. Cela tient en partie à la conscience qu’ils ont de ce que la peinture n’est plus le médium de référence pour raconter l’histoire en images. La photographie et le film l’ont supplanté dans ce rôle d’enregistrement. Les artistes partent alors eux aussi de ce matériau-là et représentent l’Histoire à travers le filtre d’images de photojournalistes, de documents d’archives, d’extraits de reportages télévisés ou de captures d’écran.
Renonçant à dépeindre de vastes fresques censées édifier le spectateur, ils choisissent des formats plus modestes et une palette moins contrastée, plus nébuleuse, permettant de prendre une certaine distance avec le fait historique lui-même, pour se rapprocher des difficultés qu’il y a à en mesurer les impacts, à soupeser son rôle, à en comprendre les origines, à se le remémorer. Le travail que mena Luc Tuymans dans les années 1990 sur la décolonisation du Congo ou bien celui de Marlene Dumas sur les terroristes de la Fraction armée rouge, à travers une série de portraits de leurs corps en salle d’autopsie, marquèrent les esprits. Une autre stratégie, moins glaçante, consiste chez Apostolos Georgiou ou Hassan Sharif à prendre les outils de la caricature pour tirer un portrait railleur des tyrans de la pire espèce ou des populistes bavards (en conférence de presse ou sur Twitter). Ces deux artistes, l’un grec, l’autre émirati, n’ont ainsi pas renoncé à témoigner et à prendre position, ne fût-ce qu’allusivement, sur les maux qui affligent leurs sociétés. Ou à mettre leurs pinceaux dans l’histoire qui se joue en direct.
Apostolos Georgiou, à l’écart des sphères du pouvoir
Né en 1952 à Thessalonique, vit entre Athènes et Skopelos. Représenté par la galerie gb agency (Paris).
Empreintes de mélancolie et d’humour, les toiles d’Apostolos Georgiou montrent des gens ordinaires pris dans le tourbillon d’événements historiques avec lesquels ils doivent composer sans en comprendre tous les enjeux. L’Histoire reste un arrière-plan un peu vague relevant d’un autre monde, celui des sphères du pouvoir. Le peintre n’en dépeint que l’écho assourdi. Ici, la foule serrée et insouciante danse d’un pas mécanique sur les accords d’un violoniste sans violon.
Apostolos Georgiou, Untitled, 2017
© Courtesy Apostolos Georgiou et gb agency, Paris
Hassan Sharif, brasser de l’air et du pinceau
Né en 1951 à Dubai, mort en 2016. Représenté par la galerie gb agency (Paris).
Récitant les éléments de langage transmis par le service de communication, cet homme de pouvoir se donne du mal pour convaincre le parterre de journalistes, dont on ne voit ici que les micros tendus comme autant de couteaux bien aiguisés. L’homme agite les bras, transpire, bafouille : il brasse de l’air. Si bien que l’on peut voir dans le tableau d’Hassan Sharif, artiste qui ne cessa de dénoncer les orientations économiques et politiques prises par les dirigeants de son pays, les Émirats arabes unis, une critique comique du storytelling, cette nouvelle manière de raconter des histoires pour détourner l’attention.
Hassan Sharif, Press Conference n°5, 2008
© Courtesy Hassan Sharif et gb agency, Paris
Yan Pei-Ming, hommage à « l’ami du peuple »
Né en 1960 à Shanghai, vit à Dijon. Représenté par les galeries Massimo de Carlo (Milan) et Thaddaeus Roppac (Paris-Pantin-Salzbourg).
Le coup de pinceau chez Ming est épais et fulgurant. Le modèle figuré dans ses portraits, ici Marat (d’après David), mais ailleurs le pape Innocent X (d’après Francis Bacon) ou Barack Obama (d’après une photographie), l’est dans la pâte avec une vivacité et une puissance qui en magnifie et dramatise la présence. À double titre : c’est en effet autant un événement sanglant de la Révolution française que sa trace laissée dans la mémoire collective par David qui sont ici représentés. Une peinture historiographique plus que d’histoire en somme.
Yan Pei-Ming, Marat assassiné (d’après David), 2017
© Yan Pei-Ming / Courtesy Massimo De Carlo, Milan-Londres- Hong Kong
Luc Tuymans, sur l’écran bleu de nos nuits blanches
Né en 1958 à Mortsel (Belgique), vit à Anvers. Représenté par la galerie David Zwirner (New York-Londres-Hong Kong).
Le corps de l’homme se distingue à peine du fond bleuté et nébuleux sur lequel il est couché, face contre terre. « Il est en train de mourir, dira de lui Luc Tuymans, et il se débat dans la boue. » The Swamp (le marécage) est inspiré d’une scène d’une série de Netflix, dont le peintre ne révèle pas le titre. Comme souvent, il retient de l’image sa qualité lumineuse et pas seulement son sujet : la peinture reproduit le bleu et le grésillement de l’écran. Et la scène prend une valeur universelle, offrant une image des affres de la guerre et de la lutte sans fin de l’humanité pour sauver sa peau.
Luc Tuymans, The Swamp, 2017
© Luc Tuymans / Courtesy Luc Tuymans et David Zwirner, New York
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