Ces peintres qui racontent des histoires…
Ces peintres qui racontent des histoires…
Après un long silence abstrait, les peintres contemporains reprennent la parole et le fil de la narration dans des oeuvres volontiers merveilleuses, mais jamais en rupture radicale avec le réel ou les maîtres du passé. Galerie de portraits.
2. Conteurs anachroniques
Des sirènes alanguies sur un rocher, trempant négligemment leurs écailles dans la mer dont elles savent bien que les flots leur apporteront quelques victimes consentantes. Ou bien le prophète Jonas dépeint, par Verne Dawson, nu comme un ver et encore étourdi par son séjour dans le ventre de la baleine. Ou encore des peuplades primitives, se livrant, autour du feu, à un festin chorégraphié par Sanam Khatibi … La peinture contemporaine trempe toujours dans les philtres magiques de l’histoire mythologique et médiévale, pleine de merveilles et de récits héroïques. Personne ne l’avait trop vu venir : cette imagerie ne rime guère avec le modernisme qui, en peinture, a dominé les dernières décennies. Les artistes y puisent volontiers de quoi se démarquer d’une manière d’œuvrer qui bornait son champ d’expression à des motifs terre à terre, répétitifs et/ou géométriques.
Là, le casting convoque des êtres humains plus trop humains, puisque leur silhouette et leur esprit sont dotés d’attributs végétaux ou animaux dans une luxuriance de traits et de couleurs qu’on croyait disparue. Ce sont en quelque sorte les nouvelles métamorphoses de la peinture que racontent ces peintres-conteurs : Autumn Ramsey à travers ses Sphinx délicats ou son Éros songeur ; Inka Essenhigh dans de drôles de paysages arpentés par des elfes guillerets ; ou encore Emily Mae Smith avec sa sirène à la taille de guêpe dont le corps paraît toutefois bien trop filiforme pour répondre aux canons voluptueux de son espèce… Car si les antiques héros et héroïnes sont remis en scène, ils le sont sous des coutures légères et plaisantes, enfantines et joviales.
Le pinceau devient une baguette de Fée Clochette qui vaporise sur la toile bonne humeur et douces formes. L’histoire se décline ici dans un registre merveilleux. Mais, comme dans tous les contes, le mal, le malaise, le mal-être, les forces du chaos percent sous un voile de radieuse innocence. Chez Lauren Coullard, les chevaliers et leurs vassaux perdent la préciosité dont les paraient les miniatures de jadis et doivent se débattre avec des vagues de peinture mettant leur vaillance à rude épreuve. Ces saynètes ne témoignent pas seulement d’un rapport naïf aux récits de la création du monde ou aux fabliaux du Moyen Âge. S’y révèle en effet une forme de nostalgie d’un état de nature de l’homme, qui exerce aujourd’hui sur la planète et ses autres habitants une funeste domination.
Sanam Khatibi, allégorie d’un meurtre
Née en 1979 à Téhéran, vit à Bruxelles. Représentée par la galerie Rodolphe Janssen (Ixelles).
Ces paysages dépeints tout en douceur dans une palette pastel ont beau paraître édeniques, à bien y regarder, ils sont vérolés par le mal. Macabres et violents, les personnages qui les peuplent, mus par leurs seuls instincts de survie, chassent, tuent, se planquent à l’abri des prédateurs, urinent, copulent. Il y a quinze ans, dans l’État de Washington, Gary Ridgway, tueur en série, était arrêté sur les lieux où il traînait ses victimes, des femmes exclusivement, sur les rives idylliques de Green River. L’artiste a titré son exposition actuelle (jusqu’au 23 février à la galerie Rodolphe Janssen) de cet horrifique fait divers : « The Murders of Green River ».
Sanam Khatibi, Days and Days Without Love, 2017
© Courtesy Sanam Khatibi et Rodolphe Janssen, Bruxelles / Photo HV Photography
Emily Mae Smith, la vie merveilleuse de jeunes victimes de la mode
Née en 1979 à Austin (Texas), vit à Brooklyn. Représentée par les galeries Rodolphe Janssen (Bruxelles), Mary Mary (Glasgow) et Simone Subal (New York).
Surface lisse, couleurs brillantes et bleutées, des modèles reconnaissables entre toutes grâce à leur frange et leurs grandes lunettes (de soleil ou de plongée), rondes ici comme des hublots : les peintures de l’Américaine de 40 ans mettent en place, avec chic et fantaisie, les éléments d’un conte merveilleux dont l’héroïne ne serait plus une petite fille innocente, mais une adolescente victime de la mode, boudeuse et sûre d’elle, s’inventant des mondes sous-marins sur lesquels on mord à l’hameçon.
Emily Mae Smith, The Bathers, 2017
Coll. particulière • © Charles Benton / Courtesy Emily Mae Smith / Mary Mary, Glasgow et Simone Subal Gallery, New York
Lauren Coullard, damoiselle zombie
Née en 1981 à Paris, vit à Paris. www.laurencoullard.com
Depuis le Doc, cet espace de production alternatif installé dans un ancien lycée pro parisien, Lauren Coullard, commence par juxtaposer des calques transparents imprimés d’images de statuettes, d’enluminures et de personnages médiévaux. Elle peint ensuite ces espèces de millefeuilles en compliquant encore leur entrelacs pour donner naissance à des tableaux bariolés et fragmentés où les contours des personnages, schématiques, se dissolvent dans des touches de couleurs agissant à la manière de filtres (et de philtres). La peinture comme potion magique.
Lauren Coullard, Sparrow Hawk, 2018
© Lauren Coullard / Courtesy Crèvecoeur, Paris
Autumn Ramsey, volupté mytho
Née en 1976 à Chicago, où elle vit. Représentée par la galerie Crèvecœur (Paris-Marseille).
Un Sphinx pose ses pattes de velours sur le torse d’un homme ébahi, Œdipe probablement, puisque c’est lui qui croise, pour son plus grand malheur, cette créature lanceuse d’énigmes. La toile de l’Américaine livre une version voluptueuse de cet épisode mythologique. Même si le paysage, tout en nuances de gris et arbres morts, pare la scène de gravité, il y a quelque chose de naïf dans ce face-à-face.
Autumn Ramsey, The Sphinx, 2017
© Autumn Ramsey / Courtesy Crèvecoeur, Paris
Inka Essenhigh, un barbecue à la Watteau
Née en 1969 à Bellefonte (Pennsylvanie), vit à New York. Représentée par les galeries Miles McEnery (New York), Victoria Miro (Londres) et Kavi Gupta (Chicago).
Fluides et évasives, les silhouettes qui peuplent la toile ont la consistance liquide d’apparitions oniriques. Le tableau lui-même fait des bulles. La scène tient de la fête galante de Watteau : on danse, on s’enlace, on festoie avant de se repaître d’un gibier rôti au feu de bois. Le tout, en compagnie de singes agiles, dessine l’enfance de l’humanité et un Éden retrouvé. Étrange et anachronique tableau ? Ce serait oublié que la fantasy bat des records d’audience (Game of Thrones en tête) et que le calme précède la tempête, qui pourrait bien surgir ici de cette forme fantomatique, au premier plan.
Inka Essenhigh, Welcome to the Gather-n-Hunt, A Family Restaurant, 3500 CE, 2018
© Courtesy Kavi Gupta, Chicago, Miles McEnery Gallery, New York, et Inka Essenhigh
Laurent Grasso, back to the future
Né en 1972 à Mulhouse, vit à Paris. Représenté par la galerie Perrotin (Paris-New York-Hong Kong-Séoul-Tokyo-Shanghai).
Sans être peintre (ni avoir donc réalisé lui-même ce tableau), Laurent Grasso se glisse dans les marges de cette pratique en y ajoutant ses visions uchroniques. La série Study into the Past s’inspire de l’impeccable facture des peintures religieuses ou mythologiques des siècles passés (support en bois, feuilles d’or et pigments précieux) et insère dans le cadre un élément cosmique ou surnaturel. Ici les bulles de savon géantes envahissent une vallée surplombée de château fort et laissent préfigurer un scénario de science-fiction médiéval.
Laurent Grasso, Studies into the Past, 2018
© Laurent Grasso / Courtesy Laurent Grasso et Perrotin, Paris-Hong Kong-New York-Séoul-Tokyo- Shanghai / Photo Claire Dorn
Verne Dawson, dans le ventre d’une espèce en danger
Né en 1961 à Meridianville, Alabama, vit à New York. Représenté par les galeries Gavin Brown Enterprise (New York-Rome) et Victoria Miro (Londres).
Cet homme fait un Jonas bien tendre et bien piteux. Mais il n’est sans doute pas le plus à plaindre. Rejeté du corps de la baleine, encore tout étourdi, il n’a que la force de redresser un peu la tête pour constater ce qu’il est advenu du beau mammifère marin dans lequel il séjourna. La bête gît flasque sur le flanc. Verne Dawson réinterprète et actualise le récit de l’Ancien Testament en lui donnant une tournure écologiste.
Verne Dawson, Jonah and the Whale (Beached and Spit Out), 2009
© Verne Dawson / Courtesy Verne Dawson et Gavin Brown’s Enterprise, New York-Rome
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