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Tendances

Ces peintres qui racontent des histoires…

le 24 janvier 2019 à 17h01

Après un long silence abstrait, les peintres contemporains reprennent la parole et le fil de la narration dans des oeuvres volontiers merveilleuses, mais jamais en rupture radicale avec le réel ou les maîtres du passé. Galerie de portraits.

C’est une aubaine autant qu’un problème : la peinture a plus de souvenirs que si elle avait mille ans – elle les a d’ailleurs largement dépassés. Aussi, à chaque coup de pinceau qu’il applique sur sa toile, un artiste croit voir y débarquer une cohorte d’aînés, plus ou moins encombrants (certains, à l’image de Jackson Pollock et de son dripping ayant laissé une trace indélébile), plus ou moins fameux (les modèles se diversifient à la faveur du renouvellement des recherches en histoire de l’art), qui viennent hanter son travail, voire le vampiriser. Si le passé de la peinture pèse de tout son poids sur la production contemporaine, c’est d’abord parce que le premier des beaux-arts, remontant à la nuit des temps, a, aux yeux de beaucoup, déjà vécu ses plus belles heures. Les maîtres anciens auront tué la pratique et n’auront laissé à leurs téméraires successeurs que la place de les copier. Paraphrasant La Bruyère, ceux-là pourraient admettre en choeur : « Tout est peint, et l’on vient trop tard. » On exagère à peine tant le pastiche et la parodie sont des exercices assumés et courus dans la dernière décennie.

Les peintures « d’après » (d’après Boucher, Mondrian, David, Morandi, Degas…) sont pourtant tout sauf la marque d’un suivisme ou d’un tarissement de l’imagination. Au contraire, on y verra l’occasion d’affirmer un style propre (à l’image de Genieve Figgis faisant trembloter les scènes bucoliques du XVIIIe siècle). Gioele Amaro assume, lui, avec autodérision son pinceau de « copiste » en intitulant ainsi une récente exposition à la galerie Balice Hertling et en se représentant en parfait touriste de la peinture, contemplant, chemise à fleurs et appareil photo autour du cou, sur un fond tapissé de ces vifs coups de brosse emblématiques de l’expressionnisme abstrait américain. Comme si l’artiste se moquait de lui-même certes, mais aussi de ces figures et mouvements imposés qui balisent l’histoire de l’art avec autorité. L’histoire picturale, comme tant d’autres, a été écrasée par les hommes et l’Occident. Prendre en compte, cette mainmise, la signaler, c’est s’en émanciper en lui donnant de légères inflexions. Liu Ye met ainsi régulièrement en scène le face-à-face entre un Mondrian et un petit personnage (ange, fillette, bonhomme de bois) qui ramène le suprématisme avant-gardiste du maître néerlandais au coeur du monde de l’enfance (de l’art).

Genieve Figgis, comme un parfum de Fragonard

Née en 1972 à Dublin, vit à County Wicklow (Irlande). Représentée par la galerie Almine Rech (Paris-Bruxelles- Londres-New York).

Figures et décors, tout est flou dans les tableaux de Genieve Figgis. Et encore, flou, c’est bien peu dire, tant le pinceau de l’Irlandaise s’applique plutôt à saper et à saboter les scènes dépeintes dans des tableaux de maîtres. Les œuvres de Boucher, Goya, Fragonard et d’autres sont réinterprétés au filtre de cette touche matiériste qui a pour effet de les faire trembler comme des vieillards et de couvrir leur surface de rides. C’est une façon saisissante et macabre de rendre compte du passage du temps. Et peut-être d’appliquer à tous les tableaux le sort réservé au portrait de Dorian Gray dans le roman d’Oscar Wilde.

Genieve Figgis, The Lover Crowned (after Fragonard)
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Genieve Figgis, The Lover Crowned (after Fragonard), 2018

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© Genieve Figgis / Coll. Arts Council of Ireland / Photo André Morin / Courtesy Genieve Figgis et Almine Rech, Paris-Bruxelles

Gioele Amaro, émancipé des lois de l’abstraction

 Né en 1983 à Reggio de Calabre (Italie), vit à Paris. Représenté par la galerie Balice Hertling (Paris).

L’œuvre de ce jeune Italien a la palette, les coups de brosse, la composition de la peinture expressionniste. Mais cela n’en est pas : ce n’est pas de la peinture, mais une impression jet d’encre sur toile composée sur ordinateur. L’histoire d’une période faste de la peinture est ainsi revue fidèlement (les fausses taches abstraites et leur vigueur n’ont aucun mal à duper le touriste) et cependant avec un rien d’ironie. Gioele Amaro ne s’est donné que la peine d’utiliser ses outils numériques. Désormais, les vieux mouvements picturaux se servent froids.

Gioele Amaro, Untitled
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Gioele Amaro, Untitled, 2018

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© Courtesy Gioele Amaro et Balice Hertling, Paris.

Liu Ye, Mondrian à hauteur d’enfant

Né en 1964 à Pékin, où il vit. Représenté par les galeries Esther Schipper (Berlin) et Sperone Westwater (New York).

Diplôme des Beaux-Arts de Pékin en poche en 1989, Liu Ye parfait cette formation académique à Berlin puis à la Rijksakademie, à Amsterdam, où il réside en 1998. Depuis, tant dans la technique que dans les sujets traités, ses toiles conjuguent les deux cultures, européenne et chinoise. Elles mettent souvent en scène une écolière ou un écolier asiatique, figé comme un bonhomme de bois, scrutant un tableau de Mondrian. Soit l’avant-garde géométrique observée avec autant de minutie que de stupéfaction par un enfant de l’autre bout du monde. Parfois, l’enfant s’est absenté. Le Mondrian prend toute la place, mais sous le coup de pinceau de Liu Ye, il prend des teintes chaleureuses et des formes plus ludiques que l’original.

Liu Ye, Mondrian in the Morning
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Liu Ye, Mondrian in the Morning, 2000

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Coll. particulière • © Photo Cao Yong. Courtesy Sperone Westwater, New York, et Esther Schipper, Berlin

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