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Dossier

Picasso, l’éternel printemps

le 3 mai 2017 à 14h05

Il est absolument partout : tête d’affiche au Quai Branly et au Musée Picasso à Paris, il est célébré de Rouen à Gisors, de Naples à Rabat, sans parler des mille et une manifestations prévues jusqu’en 2019. Et quand ce n’est pas lui, ce sont les femmes de sa vie qui font l’objet de livres ou d’expositions. Mais quel est son secret ? Beaux Arts a mené l’enquête.

Paul et Pablo Picasso dans l’appartement du 23, rue La Boétie, à Paris, en 1921
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Paul et Pablo Picasso dans l’appartement du 23, rue La Boétie, à Paris, en 1921

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Tirage original • 17,3 × 12,4 cm • Coll. particulière • © Archives Olga Ruiz-Picasso, Fundacion Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte, photo DR / © Succession Picasso 2017, Paris

Paul, le premier fils de Picasso, est né en plein hiver, le 4 février 1921. Tout le monde l’appelle Paulo, et il a laissé l’image d’un homme un peu inachevé, élégant et affable, qui aimait fréquenter les bistrots. Ses études se sont arrêtées en troisième, mais il eut la chance d’être formé dans son adolescence par le poète Jacques Prévert. Lui qui avait dû être impressionné dans son enfance par la monumentale Hispano-Suiza, aimait les belles voitures, qu’il immatriculait 21. Il a aussi, un temps, organisé des corridas, incité par son père. Après la guerre, Picasso lui a donné le château de Boisgeloup, retrouvé en 1946 en piteux état.

Pablo Picasso, Enfant assis
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Pablo Picasso, Enfant assis, 23 décembre 1921

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Craie, fusain et sanguine • 74 × 104 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts, Rennes • © MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Adélaïde Beaudoin / © Succession Picasso 2017, Paris

Cette naissance correspond à une période paisible pour l’artiste. L’été passé dans une maison louée à Fontainebleau, il multiplie les dessins de maternité, habités d’une grande douceur, dans une veine classicisante. Pour son fils, il peint des voitures, découpe des animaux, confectionne une vitrine de galerie dans un cadre. Il réalisera des portraits de l’enfant pleins de tendresse, le représentant sur son cheval de bois. Il s’en sert comme modèle aussi, lui faisant porter un costume de Pierrot ou d’Arlequin, trahissant un air d’ennui dans la séance. Cependant, l’artiste ne se figure jamais lui-même aux côtés de son fils, et Pierre Daix, qui n’a guère de sympathie pour Olga, trouve qu’il paraît toujours plus radieux que la mère.

Ces années sont difficiles pour l’épouse de Picasso, qu’il figure l’air pensif, lisant des lettres avec mélancolie [voir article précédent]. Les photographies révèlent l’amour que cette mère slave portait à son enfant. Mais elle est très accaparée par la situation de sa famille en Russie, en proie à la guerre, et en Serbie. Son père officier a disparu. Un de ses frères réapparaît en octobre 1921.

En dépit des difficultés familiales qui vont suivre, le petit-fils du peintre, Bernard Ruiz-Picasso, souligne que Paul « est resté toute sa vie très proche de son père ». « Les tableaux que Picasso a peints de lui sont pleins de tendresse et le fameux portrait en Arlequin définit parfaitement mon père », nous a-t-il confié. Les deux hommes se sont rapprochés après la guerre, l’artiste employant son fils comme chauffeur, mais aussi pour des missions de confiance. « Être le fils de Picasso, reconnaît Bernard Picasso, n’est pas chose aisée, mais leur connivence était réelle. Paul était présent aux côtés de son père et, d’une certaine manière, il le protégeait des intrus qui, dans les années cinquante et soixante, ne manquaient pas. »

Pablo Picasso, Paul en Arlequin
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Pablo Picasso, Paul en Arlequin, 1924

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Huile sur toile • 130 × 97,5 cm • Coll. Musée Picasso, Paris • © Bridgeman Images / © Succession Picasso 2017, Paris

Dans ses Conversations avec Picasso, Brassaï raconte une visite impromptue qu’il rend à Boisgeloup en 1961, retrouvant avec peine dans la « figure fortement burinée de boucanier » de ce quadragénaire « le visage fragile de Paulo qui inspira tant de Pierrots à son père ». Les écuries, où l’artiste avait beaucoup travaillé la sculpture dans les années trente, étaient vides ; le salon, qui avait été démoli par les soldats, servait de remise. Il y avait là Paulo, sa femme Christine, « qui est jolie, avec ses yeux gris, transparents, et son fin profil », et Bernard, âgé de dix-huit mois, que Picasso avait déjà dessiné plusieurs fois.

Une année riche en création

1921 est une année intense pour un artiste par nature prolifique. Il exécute des natures mortes et des paysages, trace des portraits ingresques d’Olga ou peint son visage aux yeux cernés comme un portrait du Fayoum, peuple ses tableaux de personnages hiératiques, évoquant d’antiques figures égyptiennes, fait courir des géantes sur la plage. Il travaille longuement ses trois femmes à la fontaine. Et, dans le même temps, il continue de produire des toiles cubistes qu’il traite en aplats, composant comme un collage deux versions des trois musiciens masqués, censés le représenter aux côtés de Guillaume Apollinaire et de Max Jacob en bure de moine. L’année 1921 est cruciale dans ses rapports avec le poète, qui fut compagnon des premières heures à Paris : après sa crise mystique, celui-ci se retire dans le monastère de Saint-Benoît-sur-Loire.

Pablo Picasso, Trois Musiciens
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Pablo Picasso, Trois Musiciens, 1921

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Selon les commentateurs, les trois personnages représentés seraient dans l’ordre, Picasso (sous les traits d’Arlequin), Apollinaire (en Pierrot) et Max Jacob (en moine).

Huile sur toile • 204,5 × 188,3 cm • Coll Philadelphia Museum of Art, Philadelphie • © Dist RMN-Grand Palais / © Succession Picasso 2017, Paris

Picasso n’a pas oublié les Ballets russes. Le 17 mai, le théâtre municipal de la Gaîté a ouvert le gala d’inauguration de Cuadro Flamenco, avec des artistes de flamenco, dont l’étoile chère à Diaghilev, Mariá Dalbaicín, qu’il a ramenés d’un voyage à Séville avec Stravinski et Kochno. Le chorégraphe avait pensé d’abord à Juan Gris pour les décors et costumes, mais, pressé par le temps, a demandé à Picasso de réutiliser un projet abandonné l’année précédente. Endetté, affecté par des échecs commerciaux à Londres, il découpera le fond de scène pour en vendre des morceaux…

L’art cubiste dispersé par les Allemands

C’est aussi une année terrible pour Daniel-Henry Kahnweiler, le marchand de Picasso avant la guerre. Le lundi 13 juin s’ouvre la première vente de son stock saisi comme « bien allemand ». Il paiera deux fois l’amour qu’il porte à la France, puisqu’il sera spolié d’abord comme Allemand et plus tard comme Juif. « Léonce, salaud ! » Léonce Rosenberg, l’expert de la vente, est pris à partie à l’entrée de Drouot. Une bagarre s’ensuit avec Braque. Alfred Flechtheim est venu de Düsseldorf pour racheter, avec d’autres, pour le compte de Kahnweiler. « Vente de biens allemands ayant fait l’objet d’une mesure de Séquestre de Guerre, annonce le catalogue, Collection Henry Kahnweiller. Tableaux, Sculptures et Céramiques Modernes. Art Nègre. Livres en Édition de Luxe. Salle n° 1 lundi 13 et mardi 14 juin. » Les lots 65 à 90 sont des Picasso, sommairement décrits. Nature morte. Nature morte. Figure. Figure. Portrait. Sur ces 25 numéros, 18 ne sont pas reproduits. Verre, pipe et allumettes, estimé 300 francs, est adjugé 460. Une étude pour Les Demoiselles d’Avignon de 1,16 m de haut atteint 1 450 francs. En quatre ventes, sur trois années, seront dispersées plus de 800 œuvres cubistes, a détaillé l’historienne de l’art Vérane Tasseau lors d’un colloque en 2015 au musée Picasso, dont 300 peintures, dessins et sculptures et 300 gravures du seul Picasso, entraînant un effondrement prévisible de la cote du cubisme. Le 31 mai, l’État met aussi à l’encan la collection confisquée à Wilhelm Uhde, qui comprend 12 Picasso et 20 Braque.

Détail du portrait de Daniel-Henry Kahnweiler dans l’atelier du 11 boulevard de Clichy, Paris
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Détail du portrait de Daniel-Henry Kahnweiler dans l’atelier du 11 boulevard de Clichy, Paris, automne 1910

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Photographie • 12 × 9 cm • Coll. musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais / DR

Picasso est déjà un artiste reconnu par le marché. Ses tableaux se vendent jusque chez Wildenstein à New York. Maurice Raynal signe la première monographie. Les ventes de Drouot comptent des œuvres de la période bleue ou rose, mais il apparaît surtout comme la grande figure du cubisme, cher à Kahnweiler. Son nouveau marchand, Paul Rosenberg, qui a pris la place de son frère Léonce, davantage versé dans la production récente classicisante, lui verse plus de 120 000 francs en 1921, le double de l’année précédente. Il a installé Picasso dans un appartement mitoyen de la galerie, rue La Boétie. Le couple peut embaucher du personnel de maison. Plusieurs auteurs ont parlé d’« embourgeoisement » d’un peintre devenu « mondain », en reportant la faute sur Olga. Cette projection est assez classique s’agissant des femmes d’artiste. C’est oublier que, après les horreurs de la guerre, tous aspirent à un monde meilleur. Proche du milieu artistique et intellectuel, Picasso gardera ses distances avec les Années folles. Son ascension sociale lui ouvre de nouveaux horizons. Dans sa création, il ne cesse d’ouvrir de nouveaux champs d’exploration.

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Olga Picasso

Du 21 mars 2017 au 3 septembre 2017

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Cubisme Dora Maar

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