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Dossier

Picasso, l’éternel printemps

le 25 avril 2017 à 10h04

Il est absolument partout : tête d’affiche au Quai Branly et au Musée Picasso à Paris, il est célébré de Rouen à Gisors, de Naples à Rabat, sans parler des mille et une manifestations prévues jusqu’en 2019. Et quand ce n’est pas lui, ce sont les femmes de sa vie qui font l’objet de livres ou d’expositions. Mais quel est son secret ? Beaux Arts a mené l’enquête.

Leur rencontre semble avoir été écrite par André Breton, période l’Amour fou. Elle a lieu à l’aube de l’année 1936, au café des Deux Magots. Picasso vient de repérer une jeune créature sophistiquée, qui rit de loin à ses plaisanteries en espagnol. Il l’ignore encore, mais cette femme aux yeux de bronze sait tout de l’homme qui l’observe : elle est venue pour lui. L’inconnue porte un chapeau d’Elsa Schiaparelli et de longs gants noirs brodés de fleurs, qu’elle retire très lentement avant de libérer ses mains – deux colombes magnifiques. Picasso suit maintenant chacun de ses gestes. C’est le moment de vérité. La belle se saisit alors d’un couteau, qu’elle plante avec force sur la table. La lame effleure ses doigts. Les frôle encore et encore. Le sang finit par perler. Pablo, conquis, veut emporter ses gants. Elle accepte contre une séance dans son studio photo. Elle s’appelle Dora Maar et, à 28 ans, sait planter les banderilles comme nulle autre. Elle l’ignore encore, mais le Minotaure, loin d’être vaincu, s’acharnera bientôt sur elle avec une cruauté sans pareille.

Bidermanas Israel, dit Izis, Portrait De Dora Maar au fume-cigarette
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Bidermanas Israel, dit Izis, Portrait De Dora Maar au fume-cigarette, 1946

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Une allure divine, un destin à la Garbo, une œuvre passionnante : Dora Maar fascinera Picasso.

Coll. Musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais / Michèle Bellot / Manuel Bidermanas

En réalité, Dora (Henriette Theodora Markovitch de son vrai nom) ne lui est pas inconnue. Égérie du groupe surréaliste, elle est aussi célèbre pour ses photographies que pour son passé sulfureux : elle a été l’amante de Georges Bataille, grand lecteur, comme Picasso, du marquis de Sade. Il n’en fallait pas plus pour vamper le maestro de 54 ans, alors en pleine tourmente : séparé d’Olga Khokhlova qui le menace de divorce, il vient d’avoir la petite Maya avec Marie-Thérèse Walter. Dora sera sa maîtresse des années noires.

En plus de lui couper les ailes, il l’humiliera devant le biographe américain James Lord en lançant, sarcastique : « C’est une photographe de génie, elle a pris des centaines de photos de moi ! »

À son contact, Picasso se politise. Engagée à gauche toute, Dora Maar partage les positions antifascistes des surréalistes. Galvanisé par l’intensité de ses échanges avec Dora et Paul Éluard, Picasso prend parti pour les républicains espagnols. L’influence de Dora dans l’élaboration de Guernica (le choix du noir & blanc, le « flash » de l’ampoule au plafond…), en 1937, ne fait d’ailleurs pas débat. Et ses photos de la genèse du chef-d’œuvre comptent parmi ses images iconiques. Mais elles sont aussi quasiment les dernières. Car après avoir fait de Dora la photographe exclusive de son œuvre (en lieu et place de l’ami Brassaï), Picasso lui conseille d’abandonner cet art, où elle excelle, pour la peinture, dont il est le maître absolu. En plus de lui couper les ailes, il l’humiliera devant le biographe américain James Lord en lançant, sarcastique : « C’est une photographe de génie, elle a pris des centaines de photos de moi ! »

Grand seigneur, il consacre ses étés à sa maîtresse et à ses amis. Ils partent à Mougins, où les rejoignent Nusch et Paul Éluard, Man Ray, Lee Miller, Roland Penrose… À l’heure de la sieste, c’est la tradition, « la bande à Picasso » échange ses partenaires sexuels. Dora reste à l’écart. Le fils de Lee Miller se souvient: « Dora ne le prenait pas à la légère. Contrairement aux autres, elle ne minimisait jamais rien. » Naturellement grave, Dora, qui était la fille unique d’une fervente catholique française et d’un architecte croate installé en Argentine, était pourtant, selon les dires de Picasso, la femme avec qui il riait le plus. Le peintre, lui, était toujours d’une « gaieté diabolique » à l’idée de provoquer un drame. Un jour où Marie-Thérèse lui lança un ultimatum, il avoua simplement : « Je les aimais toutes les deux […] : Marie-Thérèse parce qu’elle était douce et gentille, et faisait tout ce que je voulais. Dora parce qu’elle était intelligente. Je leur ai dit que c’était à elles de décider. Alors elles commencèrent à se battre. »

« Une jeune fille au regard attentif d’une fixité parfois inquiétante »

Pour Picasso, Dora est la Femme qui pleure (titre d’une toile de 1937). Qui pleure de toutes ses larmes, de tous ses yeux, s’étouffe de douleur et se griffe le visage. Bataille, quant à lui, la disait « encline aux orages ». Pour les autres, étrangement, Dora Maar est « mon petit rossignol » (Chagall), « une jeune fille au regard attentif d’une fixité parfois inquiétante » (Brassaï), « une photographe remarquable » (Cartier-Bresson), « une photographe accomplie » (Man Ray), « mouvante et émouvante, […] toujours en tête de mon idée de la femme, pâle et brune et blanche » (Éluard).

Picasso s’explique : « Pendant des années, je l’ai peinte avec des formes torturées, pas par sadisme et pas par plaisir non plus. J’obéissais seulement à une vision qui s’imposait à moi. » Ironie du sort, l’une des toutes dernières photos de Dora est un portrait de Picasso devant Nu couché (Marie-Thérèse). Elle fera la une de Time, en 1939. L’article décrit Dora comme une « beauté tuméfiée » : « La semaine dernière, [Dora Maar] a présenté sa deuxième exposition de photographies à la galerie de Beaune ; elle a également reçu un coup de poing en plein nez, devant le café de Flore, de l’ex-Mme Picasso. » La Seconde Guerre mondiale aura raison du couple. Taxé de dégénéré par les Allemands, Picasso décide inexplicablement de travailler à Paris, quand tous ses amis fuient à New York. Seuls quelques-uns, comme Assia Granatouro, modèle fétiche de Dora, rejoindront la Résistance. Max Jacob mourra à Drancy. Dora Maar, elle, se fane dans son appartement de la rue de Savoie. Elle attend fébrilement Picasso, qui attise sa jalousie et la provoque sur son infertilité. « D’abord le piédestal, après le tapis-brosse », grince-t-elle. En mai 1943, Pablo aborde Françoise Gilot sous ses yeux. L’étudiante apparaîtra aussitôt dans ses peintures, reléguant la Femme qui pleure à l’arrière-plan. C’en est trop.

Dora est folle de chagrin. Picasso la fait interner dans une clinique, où elle subira pendant douze jours une série d’électrochocs. Éluard, de son côté, contacte Jacques Lacan (qui a épousé l’ex-femme de Bataille). Après sept ans d’analyse, celui-ci conseillera à Dora de tester une autre thérapie : la religion. Contre toute attente, l’ancienne pasionaria se tournera vers le catholicisme. Elle n’aura jamais d’autre amant. « Après Picasso, Dieu », formule-t-elle. En 1993, Cartier-Bresson tente de lui rendre visite dans son sanctuaire, empli de toiles et objets laissés par le Minotaure. Mais Dora, qui vit en recluse, refuse de laisser entrer cet admirateur de la première heure, âgé de 85 ans. L’amour a-t-il jamais franchi le seuil de sa porte ? Nul ne le saura. Quatre ans plus tard, Dora parachève la vision de Picasso. Elle devient la Femme qui meurt.

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À lire

Dora Maar – Paris au temps de Man Ray, Jean Cocteau et Picasso par Louise Baring • Éd. Rizzoli • 224p. • 50 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Cubisme Dora Maar

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