Article réservé aux abonnés

Dossier

Picasso, l’éternel printemps

le 25 avril 2017 à 10h04

Il est absolument partout : tête d’affiche au Quai Branly et au Musée Picasso à Paris, il est célébré de Rouen à Gisors, de Naples à Rabat, sans parler des mille et une manifestations prévues jusqu’en 2019. Et quand ce n’est pas lui, ce sont les femmes de sa vie qui font l’objet de livres ou d’expositions. Mais quel est son secret ? Beaux Arts a mené l’enquête.

« Je n’en peux plus de ce miracle qui est de ne rien savoir dans ce monde et de n’avoir rien appris qu’à aimer les choses et les manger vivantes. » Picasso ne fait qu’une bouchée de tout ce qui l’entoure. Premières victimes de cet insatiable appétit : les femmes qu’il a aimées et dont il s’est nourri pour construire son œuvre. La plus mystérieuse d’entre elles, la danseuse russe Olga Khokhlova (1891–1955), rencontrée en 1917 et quittée en 1935, a inspiré au musée Picasso un nouveau parcours. Sous le regard noir mélancolique d’Olga, les œuvres de la période 1920–1930 se révèlent sous un nouveau jour, plus intime, plus douloureux aussi. Car si leur rencontre est digne d’une comédie romantique, la désillusion sera rapide et la séparation violente.

Pablo Picasso, Olga Pensive
voir toutes les images

Pablo Picasso, Olga Pensive, hiver 1923

i

Loin de sa famille russe, Olga va longtemps rester sans nouvelles de ses proches après la révolution d’octobre 1917. C’est probablement à eux qu’elle pense, l’air absorbé et mélancolique, dans les portraits de Picasso.

Pastel et crayon noir sur papier vélin préalablement poncé • 105 × 74 cm • Coll. Musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais / Gérard Blot / © Succession Picasso 2017, Paris

L’idylle démarre au début de l’année 1917. Picasso doit réaliser le décor et les costumes de Parade, le ballet imaginé par son ami Cocteau pour les Ballets russes de Diaghilev. Il part rejoindre la troupe de danseurs à Rome pour travailler au projet. C’est là qu’il croise la gracile silhouette d’Olga. La belle a 26 ans. Fille d’un colonel de l’armée impériale, elle est comme Picasso une immigrée. Elle a laissé sa famille derrière elle pour suivre sa carrière d’étoile montante dans la prestigieuse troupe russe. Conquis, reprenant goût à la vie après des années sinistres marquées par la guerre et la mort de sa compagne Eva Gouel, Pablo la suit avec la troupe à Madrid, puis Barcelone.

</em>Pablo Picasso et Olga Khokhlova en juin 1919, devant l’affiche du ballet <em>Parade.
voir toutes les images

Pablo Picasso et Olga Khokhlova en juin 1919, devant l’affiche du ballet Parade.

i

© Rue des Archives / RDA / © Succession Picasso 2017, Paris

Ensuite, c’est Olga qui suit Pablo à Paris, alors qu’elle s’est blessé la jambe et doit se reposer. Ils se marient en juillet 1918 avec pour témoins Cocteau, Max Jacob et Apollinaire. Olga renoncera à la danse pour mener une existence bourgeoise et se consacrer à son époux et à leur fils Paulo, né en février 1921. Picasso est devenu père à 40 ans. Son œuvre se teinte de sentiments nouveaux. C’est la période des « géantes », qui courent sur la plage d’un pas aérien malgré leurs formes gargantuesques. Elles doivent autant aux baigneuses de Cézanne, à la statuaire antique découverte à Rome et aux nus de Renoir observés dans la galerie de Paul Rosenberg qu’aux formes généreuses d’Olga enceinte.

Au début des années 1920, Picasso est en pleine ascension et Olga brille à ses côtés. Ils sont de toutes les réceptions, reçoivent beaucoup et passent leur été sur la Côte d’Azur. Cette nouvelle vie mondaine et aisée satisfait l’artiste un certain temps. Puis il s’ennuie. La vie avec Olga l’étouffe, il préfère s’enfermer dans son atelier du quatrième étage du 23, rue La Boétie. Olga sent qu’elle le perd ; les crises, de plus en plus violentes, se multiplient, elle lui reproche son absence, son indifférence. En 1927, Picasso rencontre une toute jeune fille, Marie-Thérèse, qui deviendra sa muse, sa maîtresse, et lui donnera une petite fille, Maya. Il lui loue un appartement rue La Boétie et lorsqu’il emmène Olga et Paulo en vacances à Dinard, il loge Marie-Thérèse dans une pension de famille. La vie avec Olga devient un enfer. Les portraits doux et nostalgiques des débuts, exécutés dans une veine néoclassique, cèdent la place à d’effrayantes figures distordues, bouche ouverte, langue dehors, cheveux dressés sur la tête, quand ceux de Marie-Thérèse respirent la sensualité et le bonheur.

Pablo Picasso, Buste de femme avec autoportrait
voir toutes les images

Pablo Picasso, Buste de femme avec autoportrait, février 1929

i

Leur couple bat de l’aile depuis plusieurs années et les échanges finissent souvent en violentes scènes de ménage. Dans son atelier, Picasso, de ses pinceaux rageurs, défigure Olga et la représente en proie à une crise d’hystérie devant son profil en retrait.

Huile sur toile • 71 × 60 cm • Coll. particulière • Courtesy McClain Gallery, Houston / Photo Alister Alexander, Camearts / © Succession Picasso 2017, Paris

C’est au début des années 1930 que la figure du Minotaure apparaît dans son œuvre. Il s’identifie à lui et au torero. Entrelacements violents des corps d’un taureau, du matador et d’un cheval, la Mort du torero lui aurait été directement inspirée par ses déboires conjugaux avec Olga. Dans la Minotauromachie, il montre un homme blessé, affaibli et souffrant. « Son œuvre lui permet d’exorciser toutes les tensions de leur couple », résume Emilia Philippot, l’une des trois commissaires de l’exposition qui s’est plongée dans les archives de Bernard Picasso (petit-fils de Paulo) et la fameuse valise où Olga conservait les lettres reçues. Le musée parisien en exposera quelques-unes, ainsi qu’une série de films de famille. Des images émouvantes qui trahissent, souligne encore Emilia Philippot, la distance s’insinuant dans le couple même si Olga fait tout pour sauver les apparences. Dès le début des années 1930, Picasso entame une procédure de divorce, mais Olga refuse ; il faudrait aussi que Picasso lui lègue la moitié de son œuvre. Le couple se contente alors d’une séparation de corps en 1935, année de la naissance de Maya.

Jusqu’à sa mort, Olga demeurera donc Madame Picasso. Internée à plusieurs reprises pour soigner sa dépression nerveuse, elle lui écrit des lettres presque quotidiennement (auxquelles il ne répond jamais) et réalise des collages, mélange de photos des jours heureux et de leurs petits enfants. Elle lui restera fidèle jusqu’à sa mort en 1955. De son côté, après une histoire avec les artistes Dora Maar puis Françoise Gilot, l’ogre Picasso rencontre Jacqueline Roque, qu’il épousera en 1961.

Arrow

Olga Picasso

Du 21 mars 2017 au 3 septembre 2017

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Cubisme Dora Maar

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi