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Dossier

Picasso, l’éternel printemps

le 25 avril 2017 à 10h04

Il est absolument partout : tête d’affiche au Quai Branly et au Musée Picasso à Paris, il est célébré de Rouen à Gisors, de Naples à Rabat, sans parler des mille et une manifestations prévues jusqu’en 2019. Et quand ce n’est pas lui, ce sont les femmes de sa vie qui font l’objet de livres ou d’expositions. Mais quel est son secret ? Beaux Arts a mené l’enquête.

Pablo Picasso, Masque
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Pablo Picasso, Masque, 1919

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Tomber le masque du portrait

Sous la coupe des arts premiers, Picasso déconstruit ce que les artistes occidentaux ont mis des siècles à élaborer : l’art du portrait. Plus question de psychologie individuelle, le visage se fait masque pour traduire l’essence même de l’humain. Le masque, c’est « l’extase immobile », et « cette fixité n’est rien d’autre que le dernier degré d’intensité de l’expression, libérée de toute origine psychologique », disait en 1915 l’écrivain et historien de l’art Carl Einstein, grand découvreur de l’art africain et ami de Picasso.

Carton découpé et peint • 22,5 × 17,5 × 0,6 cm • Coll. musée Picasso de Paris • © RMN-Grand Palais / Béatrice Hatala

Les deux masques présentés côte à côte captivent l’œil du spectateur malgré leur déconcertante simplicité. Deux trous ronds ont suffi à signifier les yeux à même la fragile matière ; le visage est réduit à une forme géométrique, oblongue pour le premier exécuté en bois et patiné de suie, un polygone pour le second fait de carton découpé et peint. Leurs similitudes formelles sont évidentes, mais ce qui frappe plus encore, c’est la drôle de présence qu’ils imposent l’un comme l’autre, créant une complicité entre eux et avec nous qui semble relever de l’évidence. Comme s’ils avaient été conçus pour se côtoyer un jour. Ce n’est pourtant pas le cas. L’heureuse rencontre entre ce masque en carton de Picasso et celui d’un artiste d’Indonésie est le fruit de la nouvelle audace du musée du quai Branly. L’institution parisienne s’attaque à son tour au mythe picassien, plongeant aux racines de son génie pour montrer qu’il doit beaucoup à ses alter ego d’Afrique, d’Océanie, d’Amérique et même d’Asie. Fasciné par la force magique de leurs œuvres, réinterprétant les solutions plastiques qu’ils ont trouvées (simplification des formes sans souci de réalisme, suppression de détails pour se concentrer sur l’essentiel, fusion et réversibilité des figures), Picasso cherche à créer moins des images que des œuvres vivantes, incarnées. C’est ce « Picasso primitif » dont nous parle aujourd’hui le Quai Branly. « Primitif », le terme est ici assumé pleinement, utilisé non pour évoquer un stade de non-développement, précise Yves Le Fur, le commissaire de cette ambitieuse démonstration, mais pour dire « l’accès aux couches les plus profondes, les plus fondatrices de l’humain » : la quintessence de l’art.

Pablo Picasso, Homme nu assis et Figure d’homme Sentani
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Pablo Picasso, Homme nu assis et Figure d’homme Sentani, 1908 – 1909 et Jayapura, Papouasie, Indonésie, probablement fin du XIXe – début du XXe siècle

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Deux nudités du XXe siècle

Leur corps s’ancre dans le sol de toute leur pesanteur et l’expression de leur visage est neutre, créant une distance avec le spectateur tout en atteignant une forme d’universalité. Sculptés à la même époque, ces deux nus masculins seront présentés côte à côte dans le parcours du Quai Branly pour montrer l’évidence des corrélations entre l’œuvre du maître espagnol et ses contemporains des quatre coins du monde.

Huile sur toile et Bois, fibres végétales • 96 × 76 cm et 97 × 24 × 18,5 cm • Coll. Lam, Villeneuve d’Ascq. Coll. musée du Quai Branly – Jacques Chirac, Paris • © LaM / Nicolas Dewitte. © musée du Quai Branly – Jacques Chirac / Photo Thierry Ollivier, Michel Urtado

Cette passion pour le primitif ne se limite pas au célèbre épisode de la création des Demoiselles d’Avignon et à la naissance du cubisme. Tout au long de sa carrière, ils sont là, les fétiches, masques, statuettes Baoulé, sculptures Dogon, Sénoufo ou Sepik, posés sur le sol de son atelier au milieu de ses propres créations, accrochés aux murs de son appartement, en première place dans sa bibliothèque… Picasso les collectionne pendant toute sa vie, jamais ne s’en sépare, comme de fidèles compagnons de route discrets mais dont l’absence serait inenvisageable. En témoignent les nombreuses photographies conservées aux archives du musée Picasso, dans lesquelles Yves Le Fur s’est plongé pour reconstituer le fil de cette histoire d’amour singulière entre Picasso et les arts dits « nègres », terme qui désigne alors l’ensemble des arts « exotiques » et « sauvages » non occidentaux.

Dès son premier séjour à Paris, en 1900, le jeune Espagnol prend la mesure de l’engouement des artistes pour les œuvres venues d’Afrique et d’Océanie, ce que les historiens d’art ont nommé le primitivisme et dont Gauguin fut l’éminent représentant. Peut-être a-t-il déjà vu les pièces des pavillons du Congo, de Côte d’Ivoire ou de Guinée lors de l’Exposition universelle, en allant apporter ses propres tableaux au pavillon espagnol, lorsque Derain lui fait part de sa fascination pour les masques Fang (Gabon) découverts au British Museum. L’ami artiste lui conseille de faire un tour du côté du Trocadéro, dans le capharnaüm du musée d’Ethnographie où s’entassent d’impressionnants masques Kanak dont les coiffures sont réalisées en vrais cheveux, des statues menaçantes aux proportions démesurées à l’effigie de rois africains, des masques de Côte d’Ivoire où la fente des yeux donne le sentiment au spectateur d’être observé, ou encore ce dieu de la guerre conçu dans les restes de ferrailles d’un cuirassé.

« J’ai compris pourquoi j’étais peintre. Tout seul dans ce musée affreux, avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussiéreux. »

Lors de cette célèbre visite, en juin 1907, Picasso avoue avoir eu un choc face à ces œuvres qui « n’étaient pas des sculptures comme les autres », mais « des choses magiques », n’hésitant pas à qualifier leurs créateurs d’« intercesseurs » avec les esprits, l’inconscient, l’émotion. « J’ai compris pourquoi j’étais peintre. Tout seul dans ce musée affreux, avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussiéreux. Les Demoiselles d’Avignon ont dû arriver ce jour-là, mais pas du tout à cause des formes : parce que c’était ma première toile d’exorcisme, oui ! » Cette même année, il achète un grand Tiki des îles Marquises, à côté duquel Apollinaire prend la pose en 1910 dans son atelier boulevard de Clichy et que l’on retrouve sur une photo prise chez Picasso quarante-cinq ans plus tard.

L’artiste n’a de cesse, au fil de sa longue vie, d’acquérir des œuvres d’arts premiers. Il se fait collectionneur, sans se soucier, souligne Yves Le Fur, de leur provenance, de leur fonction rituelle ou symbolique – d’où sa sortie tonitruante au journaliste qui voulait l’interroger sur le sujet: « L’art nègre ? Connais pas ! » D’ailleurs, sa collection compte peu de pièces d’exception. Picasso est fasciné avant tout par ce que son marchand Daniel-Henry Kahnweiler nommait (dans un article paru dans Présence africaine, en 1948) « le pouvoir des signes plastiques et des emblèmes », précisant combien « l’artiste noir, lui, nous montre toujours ce qu’il sait et non ce qu’il voit ». Et de résumer : « L’admirable liberté de l’art de notre temps qui lui ouvre des possibilités inouïes, nous la devons à l’exemple de l’art nègre. » [sic]

Anonyme et Pablo Picasso, Masque anthropomorphe Otomi pour la danse du Volador </em>et<em> Carreau industriel décoré au verso d’une tête de faune
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Anonyme et Pablo Picasso, Masque anthropomorphe Otomi pour la danse du Volador et Carreau industriel décoré au verso d’une tête de faune, Ville de Tutotepec, Mexique, XXe siècle et 12 mars 1961

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Le choc des face-à-face

Ce type de masque, composé de vraie fourrure, était porté lors d’une cérémonie rituelle mexicaine, créée à l’origine pour mettre fin à une terrible sécheresse. Picasso cherchera lui aussi à composer des œuvres d’une intense vitalité. Comme ce faune improbable à l’air halluciné, improvisé sur un carreau de céramique. Une pièce en main privée que le commissaire de l’exposition Yves Le Fur a eu beaucoup de mal à trouver.

Bois, fourrure et Céramique, couverte partielle, engobe argileux • 38 × 25,2 × 21,5 cm et 15 × 15 × 0,8 cm • Coll. musée du Quai Branly – Jacques Chirac, Paris. Coll. musée national Picasso, Paris • © musée du Quai Branly – Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Claude Germain. © RMN-Grand Palais / Gérard Blot

Déjà sous la coupe de Cézanne qu’il admire pour avoir su tourner le dos à l’illusionnisme et à la perspective, cherchant moins la ressemblance que la vérité du monde, Picasso va mettre en pratique les grandes trouvailles des artistes africains, océaniens ou américains. Les corps aux formes élémentaires de ses personnages nus s’ancrent dans le sol de toute leur pesanteur. La sexualité se révèle autonome et puissante dans des formes peintes ou sculptées agressives. Les visages, défigurés, traduisent directement l’intériorité d’une personne, tandis que les corps sont démembrés pour se donner à voir sous tous les angles.
Picasso multiplie les expériences, utilisant toutes sortes de matériaux, le plâtre, la terre cuite, le carton, un guidon de vélo, qu’il n’hésite pas à associer à la sculpture et à la peinture, dynamitant la hiérarchie entre les arts, passant d’une manière à une autre parfois dans une même journée. L’artiste n’hésite pas à mélanger l’humain à l’animal, le corps à la figure, dans des images réversibles avec plusieurs degrés de lecture, à l’image du Chapeau de paille au feuillage bleu, une tête et un buste qui se confondent, ou de la Grande Nature morte au guéridon tout en courbes qui se métamorphosent pour dessiner les attributs du sexe féminin. Il faudra faire attention à bien ouvrir l’œil en visitant l’exposition du Quai Branly. D’autant plus que certains rapprochements entre Picasso et les créations d’arts premiers sont parfois confondants, abolissant définitivement les frontières entre les œuvres des quatre coins du monde.

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Picasso primitif

Du 28 mars 2017 au 23 juillet 2017

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Cubisme Dora Maar

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