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Dossier

Picasso, l’éternel printemps

le 20 mai 2017 à 12h05

Il est absolument partout : tête d’affiche au Quai Branly et au Musée Picasso à Paris, il est célébré de Rouen à Gisors, de Naples à Rabat, sans parler des mille et une manifestations prévues jusqu’en 2019. Et quand ce n’est pas lui, ce sont les femmes de sa vie qui font l’objet de livres ou d’expositions. Mais quel est son secret ? Beaux Arts a mené l’enquête.

Il est absolument partout : tête d’affiche au Quai Branly et au Musée Picasso à Paris, il est célébré de Rouen à Gisors, de Naples à Rabat, sans parler des mille et une manifestations prévues jusqu’en 2019. Et quand ce n’est pas lui, ce sont les femmes de sa vie qui font l’objet de livres ou d’expositions. Mais quel est son secret ? Beaux Arts a mené l’enquête.

Pablo Picasso dans son atelier à Antibes
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Pablo Picasso dans son atelier à Antibes, été 1946

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A-t-on déjà vu artiste plus photogénique ? Picasso use et abuse de son charme dans cette photo prise au château Grimaldi à Antibes, dans lequel il a installé son atelier. Il y réalise quantité de dessins et peintures, dont les Clés d’Antibes sur un pan de mur.

© Bridgeman Images / Michel Sima / © Succession Picasso 2017, Paris

Il incarne à lui seul l’art moderne, est devenu l’artiste le plus connu au monde et détient le record absolu des ventes aux enchères. Le géant Picasso (1881–1973) occupe le devant de la scène culturelle depuis bientôt un siècle. La seule évocation de son nom suffit à attirer les foules, ses œuvres font la gloire des musées du monde entier (huit d’entre eux lui sont d’ailleurs exclusivement dédiés, dont trois en France, à Paris, Antibes et Vallauris) et il est une source inépuisable d’inspiration pour les jeunes générations. Ses figures déstructurées s’affichent sur la dernière robe de la chanteuse Lady Gaga tandis que, récupéré par des opérations marketing que le mauvais goût n’effraie pas, Picasso est même devenu une marque de voiture ! Plus sérieusement, il continue de faire l’objet d’études originales – comme celle de Marijo Ariëns-Volker sur l’importance de l’occultisme dans son processus créatif (chez Marot) – et de manifestations ambitieuses. Tout au long de 2017, il sera à l’affiche d’une liste impressionnante d’événements, avec non pas une exposition mais des saisons entières célébrant son génie multiforme et infini… Jusqu’à l’écœurement ? Que nenni ! Le maestro attire encore le public comme un aimant, même si l’on frôle parfois l’overdose. Mais pourquoi le phénomène ne s’essouffle-t-il pas ? Pour quelles raisons en revient-on toujours à lui ? Qu’est-ce qui le rend si fascinant ?

Il y a, bien sûr, ce qu’on peine à décrire avec des mots, l’émotion émanant de ses œuvres, les pulsions qu’elles éveillent en nous, ce mélange de colère, de rire, de désir, de joie et de tristesse. Puis il y a un certain nombre d’éléments plus tangibles qui aident à comprendre la folie « picassienne ». D’abord son talent évident, si précoce – ses premiers travaux, alors qu’il n’est qu’un enfant, font taire tous ceux qui ricanaient de son incapacité à savoir réellement dessiner. Sa propension géniale aussi à se nourrir de tout ce et tous ceux qui l’entourent, ses amours, ses amis, ses compères, alter ego d’horizons variés, poètes, peintres, écrivains, dramaturges, chorégraphes, pour se renouveler sans cesse, tracer sa route sans jamais se retourner, comme si chaque période était une renaissance, chaque œuvre, une question de vie ou de mort. Atteint d’une fièvre créatrice intense qui ne l’a quasiment jamais quitté, Picasso est parvenu à toujours surprendre, souvent décontenancer, voire choquer, ses contemporains. Inclassable, imprévisible, il est capable de passer d’une période bleue mélancolique au cubisme révolutionnaire, et lancer le coup d’envoi des avant-gardes du XXe siècle, avant d’opérer un retour à un classicisme ingresque, puis finalement déstructurer la figure dans des formes surréalistes éclatant de couleurs.

« Quand j’étais enfant, ma mère me disait : « Si tu deviens soldat, tu seras général. Si tu deviens moine, tu finiras pape. » J’ai voulu être peintre, et je suis devenu Picasso ! »

Créateur prolifique et fougueux, à la curiosité insatiable, il n’a cessé d’occuper le terrain durant sa longue carrière, laissant ses camarades dans l’ombre. Il s’est aventuré dans tous les champs de l’art (ou presque), se faisant tour à tour peintre, sculpteur, graveur, dessinateur, céramiste, orfèvre, mais aussi poète et dramaturge avec deux pièces de théâtre à son actif, sans oublier sa collaboration avec des chorégraphes et musiciens pour divers ballets. Un artiste total, entier, épris de liberté, qui à chaque nouvelle expérience cherche à repousser les limites, casser les frontières, donnant l’impression de ne se plier qu’à ses seuls désirs. Impossible à suivre, le Minotaure fonce droit devant sans jamais se retourner ni douter de son talent. « Quand j’étais enfant, ma mère me disait: « Si tu deviens soldat, tu seras général. Si tu deviens moine, tu finiras pape. » J’ai voulu être peintre, et je suis devenu Picasso ! » s’amusait-il à dire. Ses citations fracassantes sont toujours à la hauteur de l’image de puissance et de vie qu’il dégage : « Les vrais tableaux, si on approche d’eux un miroir, celui-ci devrait se couvrir de buée, d’haleine vivante, parce qu’ils respirent. » Picasso a su jouer avec son image, offrant aux photographes Doisneau, Capa ou Brassaï sa gueule géniale, ce regard malicieux que son ami Éluard comparait à « une flèche ou un éclat de braise ». Un vrai personnage de roman. De film aussi. Les cinéastes ne s’y trompèrent pas, de Clouzot, auteur du Mystère Picasso (1955), documentaire primé à Cannes et à Venise, à Orson Welles, le citant dans son film Vérités et mensonges (F for Fake) en 1973, en passant par Godard ou Truffaut, qui donnent à voir ses œuvres dans leurs mythiques Pierrot le fou et Jules et Jim.

Pablo Picasso, La Suppliante
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Pablo Picasso, La Suppliante, 1937

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Figure de la terreur et du désespoir, dans sa robe noire couleur de deuil dévoilant un sein nourricier meurtri, la Suppliante incarne les civils victimes de la guerre d’Espagne et de tous les conflits armés.

Gouache, peinture sur bois • 24 × 18,5 cm • Coll. musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau / © Succession Picasso 2017, Paris

Conscient de l’importance de son image, Picasso fut aussi doté d’un sens aigu des affaires, ce dont il ne s’est jamais caché. « C’est à l’abri de mon succès que j’ai pu faire ce que je voulais, tout ce que je voulais », déclarait-il. Un succès que lui ont assuré ses fidèles marchands : l’audacieux Daniel-Henry Kahnweiler le soutient dès ses débuts et l’ambitieux Paul Rosenberg le fait connaître dans les années 1930 outre-Atlantique auprès des collectionneurs et conservateurs de musées tels que le MoMA. Depuis l’Europe et les États-Unis, il peut conquérir le monde et, dès les années 1950, l’Extrême-Orient lui ouvre ses portes. Picasso est partout. Il est tout. Star du marché de l’art, génie insoumis et bohème dans l’âme, père de l’art moderne, inventeur d’une nouvelle beauté, il est aussi un homme public, une figure de liberté et de paix depuis qu’il a peint Guernica (1937). Réalisé dans la foulée du bombardement de la ville basque le 26 avril, le tableau résume en une image l’horreur absolue de la guerre. Suivront la Suppliante [ci-dessus], référence aux bombardements de Lérida, et le Charnier, qu’il présente en 1946 à l’ouverture de l’exposition « Art et résistance » au Palais de Tokyo, tandis que sa Colombe est choisie en 1949 par Louis Aragon pour l’affiche du Congrès de la paix organisé par le Parti communiste auquel Picasso a adhéré (en 1944) comme bon nombre d’intellectuels français. Elle fait le tour du monde et immortalise Picasso comme artiste emblématique de ce siècle tragique. À tel point qu’à sa mort, l’historien de l’art André Chastel résume sa carrière en quelques mots bien sentis : « Il eut, comme Louis XIV, un des plus longs règnes de l’histoire. » Quarante ans plus tard, il semble plus que jamais indétrônable.

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Cubisme Dora Maar

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