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Quand les peintres subliment notre vie quotidienne

le 3 mars 2021 à 15h03

Ils sont les fils de Bosch, Bruegel et des frères Le Nain. Leurs tableaux sont habités de ces détails qui nous rapprochent et révèlent des moments d’intimité, de joie, d’ennui ou de rêve en partage. De la jeune française Louise Sartor à la star américaine Dike Blair, Beaux Arts vous dit tout sur le style et les désirs d’une vingtaine d’artistes hors du commun.

Si l’ennui nous guette davantage en cette période de confinement plus ou moins drastique (ou de couvre-feu plus ou moins tardif), les peintres n’ont pas attendu la crise sanitaire pour figurer ces jours qui ne semblent pas passer et où l’on ne sait quoi faire de ses dix doigts. Il suffit de songer à l’Absinthe (1875–1876) de Degas, à la Mélancolie (1891) d’Edvard Munch et à tous les tableaux d’Edward Hopper pour s’en convaincre.

Les millennials savent eux aussi tracer le spectacle nu de cette vacuité désespérante, dans laquelle le spleen tisse lentement sa toile. Leurs personnages ont le regard dans le vide ou rivé sur l’écran de leur téléphone, de leur tablette, de leur ordinateur. Seuls entre les quatre murs de leur appartement (avec vue sur des voisins tout aussi désœuvrés, chez Jean Claracq) ou bien en groupe, ils paraissent toujours absents à eux-mêmes et aux autres. La jeune artiste chinoise Sally J. Han met ainsi en scène une jeune femme se vernissant les ongles de pieds, portable à portée de main, indifférente à tout, y compris à la pluie, et surtout à nous.

On retrouve ici le motif traditionnel de l’absorbement du modèle, tel que l’a brillamment analysé l’historien de l’art Michael Fried. Selon lui, le personnage peint, perdu dans ses pensées ou dans la contemplation d’un objet auquel n’a pas accès le spectateur, ignore, sans façon, la présence de celui-ci. Mais cette absence occupe le tableau de manière cruelle. Firenze Lai dépeint ainsi magnifiquement cette séparation entre les êtres. Ses toiles figurent des individus à la silhouette lourde, massés les uns contre les autres dans les transports en commun ou bien alors assis sur un banc public à l’heure de la pause déjeuner, pliés en deux, écrasés sous le poids des soucis et le fardeau du boulot. Toutefois, à la différence de leurs aînés, ces jeunes peintres n’hésitent pas montrer des personnages plus résilients face aux affres des temps présents. Xie Lei témoigne de ce qu’il a vu et vécu de l’épidémie du Sras (syndrome respiratoire aigu sévère) en Chine, en 2003. Comme si, pour une fois, la peinture avait pris un temps d’avance sur le virus – ou plutôt sur sa mortelle propagation.

Sally J. Han – Peintre jusqu’au bout des ongles

Née en 1993 à Shenyang (Chine), vit et travaille à New York. 

Née en Chine, émigrée en Corée du Sud, puis aux États-Unis où elle étudie à la New York Academy of Art, Sally J. Han, a verni sa première exposition personnelle en galerie il y a tout juste un an. Ses peintures à l’acrylique sur papier, montées sur châssis, cernent d’un trait réaliste ces moments où les adolescentes se replient sur elles-mêmes, absorbées par l’écran de leur smartphone ou des tâches esthétiques, comme la peinture de leurs ongles. Le téléphone reste à portée de main, certes, mais le monde, la pluie, la boue, ne les atteignent pas.

Représentée par la galerie Fortnight Institute (New York).

Sally J.Han, A Foggy Day
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Sally J.Han, A Foggy Day, 2020

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Courtesy Sally J. Han et Fortnight Institute, New York

Jean Claracq – Le plaisir du voyeurisme

Né en 1991 à Bayonne, vit et travaille à Paris.

Le cadre dans le cadre, le corps (torse nu) dans la grille géométrique, l’écran dans le tableau, et sa lueur électrique dans la peinture à l’huile et dans la nuit de la ville. On pourrait gloser tant et plus sur la manière virtuose avec laquelle Jean Claracq – auteur de l’affiche du tournoi de Roland-Garros 2021 – actualise la mise en abyme. Mais de cette toile on retiendra surtout sa capacité à réveiller en nous le coupable penchant voyeuriste, avec ce voisin distrait qui, calfeutré entre ses murs, aurait dû penser à baisser ses rideaux et, peut-être aussi, l’écran de son ordinateur.

Représenté par la galerie Sultana (Paris).

Jean Claracq, Mikołaj Jabłoński by the Window
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Jean Claracq, Mikołaj Jabłoński by the Window, 2017

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Courtesy Jean Claracq et galerie Sultana, Paris. Coll. particulière. DR © ADAGP Paris 2021

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« Jean Claracq »

Jusqu’au 10 avril 2021

galeriesultana.com

Firenze Lai – Magistral burn-out

Née en 1984 à Hong Kong, où elle vit et travaille.

Montrées en majesté au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne l’été dernier et peu de temps après dans l’exposition « Global(e) Resistance » au Centre Pompidou, ses toiles épatent par la manière dont y est mis en scène le poids de la vie quotidienne. En particulier quand celle-ci est soumise aux règles de circulation urbaine qui contraignent les corps et rétrécissent les âmes. Firenze Lai dépeint ces moments où il faut faire la queue, se faire tout petit (dans les transports en commun) ou bien encore, lors de la pause déjeuner, devenir un invertébré, avachi sur un banc, tellement on n’a plus la force de faire bonne figure.

Représentée par Vitamin Creative Space (Guangzhou).

Firenze Lai, One After Another
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Firenze Lai, One After Another, 2014

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© Firenze Lai / Courtesy Vitamin Creative Space, Guangzhou. Courtesy Vitamin Creative Space, Guangzhou. Photo Melissa Boucher

Xie Lei – Visionnaire de nous-mêmes

Né en 1983 à Huainan (Chine), vit et travaille à Paris.

Résidant récemment à la Casa de Velázquez, à Madrid, Xie Lei, diplômé des Beaux-Arts de Paris en 2010 – avant un cursus au Royal College of Art, à Londres –, a vu du pays. Et les effets du Sras, avant même que n’apparaisse le Covid-19. Avec ce temps (d’observation et de résilience) d’avance, le peintre tirait, dès 2003, des longues files d’attente de gens masqués respectant plus ou moins les distances sanitaires des portraits de groupe aussi comiques que pathétiques. Dont chaque protagoniste nous ressemble désormais. Ou comment la peinture avait vu et prévu le pire.

Représenté par la galerie Anne de Villepoix (Paris).

Xie Lei, Make a line
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Xie Lei, Make a line, 2011

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