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Quand les peintres subliment notre vie quotidienne

le 3 mars 2021 à 15h03

Ils sont les fils de Bosch, Bruegel et des frères Le Nain. Leurs tableaux sont habités de ces détails qui nous rapprochent et révèlent des moments d’intimité, de joie, d’ennui ou de rêve en partage. De la jeune française Louise Sartor à la star américaine Dike Blair, Beaux Arts vous dit tout sur le style et les désirs d’une vingtaine d’artistes hors du commun.

Décrire son quotidien en faisant abstraction de toute figure humaine est une option choisie par de nombreux peintres. Place est alors faite aux objets et aux lieux. C’est la vie des choses qui raconte la nôtre. Elle peut être chic et glamour comme un verre à cocktail posé sur un bar (Dike Blair) ou bien sombre et funeste, telles certaines compositions florales de Damien Cadio. Nathanaëlle Herbelin montre, quant à elle, un bureau bien rangé dans un point de vue frontal qui en accentue l’aspect monacal, tandis que Cristof Yvoré, disparu en 2013 à l’âge de 46 ans, préférait recentrer le regard sur les coins et recoins d’une pièce, ou bien saisir quelques éléments apparemment insignifiants (le bout d’un vase, trois fruits sur une table) pour en délivrer la discrète beauté, à la manière d’un Giorgio Morandi.

Cette beauté banale perce aussi dans les motifs (citrouilles, pneus entassés en vrac…) qui occupent tout le cadre des petits tableaux de Jennifer J. Lee. La texture de la toile de jute, laissée apparente sous le jus de la peinture, semble se confondre avec la peau des cucurbitacées et les sillons caoutchouteux des pneus, créant une sensuelle vibration. Loin de cette insouciante langueur, certaines natures mortes contemporaines tendent à glacer les objets en les représentant avec réalisme. Ainsi René Wirths montre-t-il en gros plan une chaussure de sport sur un fond monochrome avec une minutie clinique. Et quand il impose ce même zoom à une boule de pain, elle en devient, par son épaisseur brune et informe, une espèce de météorite à la surface crevassée.

Certains artistes considèrent les choses comme le miroir du temps qui passe et des humeurs humaines. Au jour le jour, Peter Dreher, mort l’an dernier à 88 ans, peignait un verre d’eau posé devant la fenêtre de son atelier. Un motif remis sur le métier des centaines et des centaines de fois, sans que jamais la lumière ni les tonalités ne soient identiques, qui peuvent passer du gris maussade à des teintes pêche ou bleutées.

René Wirths – Comment prendre son pied

Né en 1967 à Waldbröl (Allemagne), vit et travaille à Berlin.

Ampoules, cassettes audio ou appareils photo, les natures mortes de ce peintre allemand ont en commun le superbe isolement de leur objet. Ici, nulle composition, nulle mise en scène, l’objet se livre frontalement, tel qu’en lui-même. Ou presque. Car les reflets de la lumière projetée sur eux pour ne laisser dans l’ombre aucun de leurs détails – et atteindre les rivages de l’objectivité – viennent à chaque fois les doter d’une étrange dose d’irréalité. Ainsi cette chaussure de sport XXL paraît-elle bien trop nette pour être honnête.

Représenté par les galeries Templon (Paris-Bruxelles) et Michael Haas (Berlin).

René Wirths, Schuh
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René Wirths, Schuh, 2008

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Coll. particulière / © René Wirths / Courtesy Schönewald schoenewaldundbeuse.de et galerie Michael Haas, Berlin. Courtesy et © René Wirths © ADAGP Paris 2021

Dike Blair – Pas bu, pas pris

Né en 1952 à New Castle (Pennsylvanie), vit et travaille à New York.

D’un pinceau de velours et d’une palette mordorée, trempée dans les vapeurs de l’alcool qui fait voir en couleurs une vie trop pâlotte, Dike Blair saisit les détails de la vie mondaine (d’avant). En excluant du cadre tout personnage, tout convive, tout habitant, il ne retient que ce qui évoque puissamment le quotidien et les sentiments qui le meublent : un bouquet de fleurs sur le rebord d’une fenêtre, un burger à peine entamé sur une table rose, une cigarette allumée dans une coupelle, et puis ces deux verres, cocktails servis mais pas pris, qui disent assez comment tout est laissé en suspens chez Dike Blair.

Représenté par les galeries The Modern Institute (Glasgow) et Karma (New York).

Dike Blair, Untitled
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Dike Blair, Untitled, 2020

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Courtesy Dike Blair et Karma, New York. Courtesy Dike Blair et Karma, New York

Nathanaëlle Herbelin – Une bibliothèque comme un paysage

Née en 1989 à Kfar Saba (Israël), vit et travaille à Paris.

Préférant les petits formats, Nathanaëlle Herbelin cultive une proximité avec ses sujets sans cependant les percer à jour. Qu’il s’agisse de la représentation d’un lieu ou d’un portrait, ses œuvres font toujours planer l’ombre d’un doute. Qui est le seuil, en peinture, de la narration. Les petites touches avec lesquelles l’artiste prête consistance à ses images, comme marbrées, renforcent cette hypothèse d’une peinture qui, loin de brider les choses, les laisse divaguer.

Représentée par la galerie Jousse Entreprise (Paris).

Nathanaëlle Herbelin, Les Choses, Perec
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Nathanaëlle Herbelin, Les Choses, Perec, 2017

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Courtesy Nathanaëlle Herbelin et galerie Jousse Entreprise, Paris © ADAGP Paris 2021

Jennifer J. Lee – Ça roule et ça déjante

Née en 1977, vit et travaille à New York. 

Le charme de ses peintures tient au grain de leur support – la toile de jute – que Jennifer J. Lee laisse affleurer à la surface. Les images d’objets ordinaires entassés ou de murs de pierre (parfois recouverts d’une dense végétation) apparaissent en effet légèrement perlées ou ponctuées par la maille de la toile. Ce qui pourrait se manifester de manière parfaitement anodine et plate s’épaissit alors d’une texture et d’aspérités qui représentent ces interstices fascinants où l’imaginaire se niche.

Représentée par la galerie Klaus von Nichtssagend (New York).

Jennifer J. Lee, Tires II
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Jennifer J. Lee, Tires II, 2019

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Courtesy Klaus von Nichtssagend Gallery, New York. © Jennifer J. Lee

 

Damien Cadio – Des fleurs nues !

Né en 1975 à Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime), vit et travaille à Nantes. 

Les fleurs sont fraîches, soit. Mais pas tout à fait resplendissantes. Dans son vase sans éclat, ce bouquet de dahlias a quelque chose d’un peu maigre. Damien Cadio l’a placé dans un cadre d’un brun austère et d’une trop désolante nudité. Les ombres au sol et les pétales tombés font désordre. À partir de ces quelques indices, on peut se raconter l’histoire qu’on veut, qu’une scène de ménage a suivi le moment de l’offrande ou qu’une mauvaise nouvelle a provoqué un départ précipité, reste un grand vide au cœur du foyer.

Représenté par la galerie Gerhard Hofland (Amsterdam).

Damien Cadio, Carthage Europa
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Damien Cadio, Carthage Europa, 2019

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© Damien Cadio © Megan Hill

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