Article réservé aux abonnés
Jonathas de Andrade, O Peixe (Le Poisson), 2016
Vidéo • © Courtesy de Galleria Continua et de la Galerie Nara Roesler
Il parle un français parfait, et sourit à tout le monde. Pour l’inauguration de sa première grande exposition institutionnelle en France, le BrésilienJonathas de Andrade (né en 1982) arbore un visage de joie, lumière qui reflète celle contenue dans ses œuvres. Parfois, une ombre passe dans son regard et froisse l’impression sereine qui se dégage de son assurance, à l’image des sujets qu’il aborde, embrasse même : jamais faciles, toujours politiques.
Originaire du Nordeste, la région la plus pauvre du Brésil, Jonathas de Andrade se tourne vers les pauvres, les opprimés, les travailleurs, les déclassés ; il travaille avec eux, sollicite leur créativité, les filme parfois – et dit les rémunérer en conséquence, car il ne s’agit pas d’utiliser leur image à leurs dépens, mais de les faire pleinement participer à un grand projet collectif. Dans son œuvre la plus célèbre (l’une des plus frappantes, aussi), O Peixe (2016), il filme ainsi des pêcheurs debout sur leur barque, qui tiennent dans leurs bras des poissons vivants, petit à petit asphyxiés.
Ce que l’on y voit, c’est d’abord une ambivalence, entre la violence de la pêche et la tendresse de la caresse, entre la force vive du poisson qui se débat et les bras doux mais fermes des pêcheurs. Puis, perce la misère de ces pêcheurs qui n’ont rien d’autre qu’une petite barque pour (sur)vivre, que l’artiste filme à la façon d’un ethnographe. Mais le rituel qu’il immortalise est inventé, et tout geste d’autorité, tout regard surplombant, est de fait rompu par sa douce fantaisie, signe d’un auteur, non d’un sachant.
Jonathas de Andrade, Educação para adultos (Éducation pour adultes), 2010
© Courtesy de Galleria Continua et de la Galerie Nara Roesler
Souvent, Jonathas de Andrade joue avec les outils des professeurs et des scientifiques. L’exposition s’ouvre par exemple sur un ensemble d’images pédagogiques destinées à l’alphabétisation des plus défavorisés (Educação para adultos, 2010), que l’artiste a co-créées avec un groupe de femmes analphabètes. Chacune associe un mot et une photographie, et, selon la méthode du pédagogue Paulo Freire (1921–1997), incite au passage à réfléchir, à aiguiser sa prise de conscience politique. Un exemple ? « Progresso » (« Progrès ») est illustré par la photographie d’une ville aride, hérissée de tours inhospitalières…
Empruntant aussi sa forme à un support pédagogique, Manual para 2 em 1 (2015) est un manuel de bricolage qui explique comment transformer deux lits simples en un lit double. Illustré par deux hommes, le livre – que les visiteurs sont invités à manier eux-mêmes, ce qui casse la sacro-sainte interdiction de toucher propre aux musées – met en évidence la réflexion de l’artiste autour de la représentation du désir homosexuel, via une remise en question riante de la masculinité traditionnelle (les hommes virils étant censés aimer le bricolage !).
« J’ai créé le double de ce musée, un double qui dérange, qui fonctionne comme un miroir déformant. »
Plus loin, on découvre dans cette même veine les affiches qu’a réalisées l’artiste pour le musée de l’Homme du Nordeste en 2013 : prenant le nom du musée au pied de la lettre, il a choisi de mettre en scène des travailleurs manuels, et de les faire poser dans des positions qui transpirent la sensualité et l’audace, regard planté dans celui du spectateur, petit sourire en coin, muscles saillants. « J’ai créé le double de ce musée, un double qui dérange, qui fonctionne comme un miroir déformant », explique joyeusement l’artiste « Ces ouvriers invisibilisés, je les invite à être les protagonistes du musée de l’Homme du Nordeste. »
Posters pour le Musée de l’Homme du Nordeste
© Jeu de Paume / © Salim Santa Lucia
Supports pédagogiques, manuel, affiches : en jouant sur cette ambiguïté entre « fictif et documentaire », l’artiste fait de sa fantaisie le moteur de son engagement politique, et transforme l’imaginaire en arme de réappropriation du monde. Pour le film Olho da Rua (2022), il a ainsi organisé une grande fête doublée d’un banquet pour 100 personnes sans-abri, l’a filmée puis monté en huit actes, inspiré par le dramaturge brésilien Augusto Boal.
Jonathas de Andrade, Olho da Rua (L’œil de la rue), 2022
© Jeu de Paume © Salim Santa Lucia
L’œuvre a occasionné un moment de vie et de générosité véritable, mais elle cristallise surtout un besoin de résistance : elle a été montrée pour la première fois à Venise en 2022, dans une exposition parallèle à la Biennale, où Jonathas de Andrade représentait très officiellement le Brésil.
Le film, résolument « anti-Bolsonaro » nous dit-il, est né d’une volonté de faire entendre en dehors du parcours officiel un discours politique plus tranchant que dans le pavillon. Et de rappeler que la crise du Covid-19, très sous-estimée et mal gérée par le gouvernement brésilien, a mis des milliers de gens à la rue. C’est toute la force de Jonathas de Andrade : sous le sourire et les yeux rieurs, au-delà de la fête et de l’exaltation du désir, il y a toujours de la fureur…
Jonathas de Andrade. Gueule de bois tropicale et autres histoires
Du 20 juin 2025 au 9 novembre 2025
Jeu de Paume - Tours • 25 Avenue André Malraux • 37000 Tours
chateau.tours.fr
Jonathas de Andrade. L’art de ne pas être vorace
Du 1 avril 2025 au 2 novembre 2025
Commanderie de Peyrassol • 83340 Flassans-sur-Issole
www.peyrassol.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique