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Michael Cook, Majority Rule (Parliament), 2014
Courtesy Michael Cook et Jan Murphy Gallery, Fortitude Valley
Longtemps, les artistes issus des « peuples racines » sont restés invisibles à nos perceptions occidentales, au mieux fondus dans un imaginaire exotique mâtiné de colonialisme. Ces « contre-voix », comme les nomme Christoph Wiesner, directeur artistique des Rencontres d’Arles, se font entendre cet été, notamment au travers de deux expositions mettant à l’honneur le Brésil et l’Australie, où les questions identitaires sont d’autant plus prégnantes que ces pays sont d’anciennes colonies.
Examinant le thème de l’héritage culturel et en creux ce qui fait nation, une nouvelle génération de plasticiens refonde les bases de notre regard. Et si ce mouvement de fond touche tous les arts, il prend une dimension particulière avec la photographie, discipline du documentaire par excellence.
Les commissaires respectifs des expositions « On Country », qui compte 17 Australiens nés entre 1953 et 1994, et « Futurs ancestraux », rassemblant 13 collectifs ou artistes brésiliens nés entre 1982 et 2000, ont été particulièrement attentifs à offrir une grande place à la diversité, tant en termes de pratiques photographiques que d’origines des artistes présentés, autochtones et non autochtones.
Liss Fenwick, Nuptial Flight, série Humpty Doom, 2018
Liss Fenwick fait de la nature végétale et animale la principale protagoniste de sa série portant sur le Territoire du Nord, insistant sur sa beauté et son rôle proactif, là où d’autres n’y voient que des ressources exploitables.
Courtesy Liss Fenwick
Cet aspect est capital pour Elias Redstone, fondateur et directeur artistique du festival PHOTO Australia, l’un des quatre commissaires de « On Country », dont deux sont des autochtones, car l’enjeu est de faire découvrir la photographie australienne au reste du monde où elle n’a été que peu diffusée: « Le titre de l’exposition fait directement référence aux premiers peuples d’Australie. Le mot « country » [pays] est en effet un concept fondamental pour eux, renvoyant à leur relation à la terre, aux voies navigables, aux mers et au cosmos, relation qui est non seulement physique mais aussi spirituelle. »
Et, comme le précise la co-commissaire Kimberley Moulton (elle-même autochtone), « ce sont les stéréotypes sur ce que signifie être autochtone que les artistes examinent de manière critique. Ils célèbrent et honorent également leur identité, la plus ancienne culture vivante de la planète. Pour les artistes issus des premiers peuples, l’identité n’est pas un « sujet », elle est incarnée, c’est pourquoi elle est souvent au cœur de leur travail photographique. »
De son côté, « Futurs ancestraux » examine la société brésilienne contemporaine sous le prisme de ses traditions et de la remise en cause de la narration de l’histoire. La question des archives est la clé de voûte de l’exposition, comme l’explique le commissaire Thyago Nogueira, directeur du département d’art contemporain de l’Instituto Moreira Salles (IMS) au Brésil : « Les artistes réunis ont en commun d’investiguer le passé et de s’intéresser à sa représentation. Ils contestent la façon dont l’histoire est officiellement racontée par les institutions au travers des collections et s’interrogent : « Qu’est-ce qu’une photographie ? », « Qu’est-ce qu’une archive ? » »
Ventura Profana, Sonda, 2020
Dans cette série de collages numériques, la chanteuse évangéliste, écrivaine, compositrice et artiste visuelle livre une analyse acérée de la société, abordant les thèmes du racisme, de la religion et de l’identité.
Courtesy Ventura Profana
Tout en réfutant la valeur documentaire des collections anthropologiques – car les représentations proviennent uniquement de points de vue étrangers –, ils s’en emparent telle une matière première qu’ils malaxent pour élaborer leur propre récit et se réapproprier leur identité. Ainsi, cherchant à relier le passé et le présent, l’artiste militante Gê Viana utilise le photomontage pour mettre en exergue le peu de place accordé à la culture autochtone au Brésil. Procédant par couches, elle photographie d’abord ses sujets issus de différentes communautés avant de recouvrir partiellement ses images de détails de photographies ethnologiques.
L’Australienne Maree Clarke, dont le travail couvre plusieurs décennies, cherche aussi à combler les lacunes des archives ne mentionnant ni le nom des peuples ni celui des individus. En précisant l’identité de chacune des 84 personnes représentées dans sa série Ritual and Ceremony, qui remet en lumière des pratiques cérémonielles effacées par la colonisation, elle accomplit un acte de réparation.
Sonja & Elisa Jane Carmichael, Capemba Bumbarra [détail], 2023
Les cyanotypes monumentaux réalisés sur tissu où s’entremêlent herbes, feuillages et tissages symbolisent les liens immuables des deux artistes avec leur terre natale.
© Elisa Jane Carmichael & Sonja Carmichael
De son côté, Michael Cook imagine, dans sa série Majority Rule, un monde où les colons n’auraient pas existé en Australie. Par un jeu de répétition du même personnage autochtone inséré dans ses images, dont le noir et blanc évoque l’esthétique des années de lutte contre la ségrégation aux États-Unis, il renverse la représentation dominante. Et nous amène à réfléchir sur l’héritage colonial : les Aborigènes ne représentent plus aujourd’hui que 4 % de la population du pays.
En Australie, le processus de colonisation s’accélère dans les années 1850, décennie où la photographie arrive sur le territoire et participe même à son développement, notamment via les relevés topographiques. Ce fait n’a pas échappé à de nombreux artistes qui choisissent d’utiliser des procédés anciens pour faire référence à cette période traumatisante.
Que ce soit les cyanotypes de Sonja & Elisa Jane Carmichael réalisés au sein même de la terre natale de leurs ancêtres ; les ferrotypes de Brenda L. Croft représentant des portraits de femmes célébrant Barangaroo, une héroïne de la résistance face à la colonisation ; ou encore les plaques de verre pour Robert Fielding qui associe ses vues de paysages à des écrits en anglais et en langues indigènes (qui se comptaient par centaines jusqu’à l’arrivée des colons). Il insiste ainsi sur le caractère sacré du pays autrefois photographié par les premiers explorateurs dans une ignorance totale.
Mayara Ferrão, Le Mariage, extrait de l’Album de l’oubli, 2024
Loin des narratifs officiels, Mayara Ferrão invente son propre récit dont elle produit les photos grâce à l’IA puis les range dans un album de famille qui semble plus vrai que nature.
Courtesy Mayara Ferrão
Qu’ils viennent d’Australie ou du Brésil, les artistes font aussi appel à des formes de restitutions traditionnelles qu’ils détournent, revisitant par exemple l’album de famille. C’est le cas d’Atong Atem, qui rejoue les scènes des clichés vernaculaires que ses grands-parents soudanais ont apportés en Australie, ou de l’Afro-Brésilienne Mayara Ferrão qui a recours à l’intelligence artificielle pour fabriquer un album de souvenirs fictifs, allant jusqu’à imiter l’esthétique des vieux tirages altérés par le temps.
Intitulée l’Album de l’oubli, cette série a un caractère doublement utopique. D’abord parce qu’elle raconte des amours saphiques à une époque où elles étaient cachées. Ensuite parce que l’artiste a dû composer avec les biais de l’IA, « incapable de produire ces images de femmes brésiliennes noires et lesbiennes dans le passé, car elle n’a aucune référence ».
L’absence de représentation, « les images manquantes », c’est aussi ce qui a poussé The Huxleys (duo formé par les artistes Will & Garrett Huxley) à avoir recours à la fiction à partir de cartes postales vintage. Véhiculant une vision stéréotypée de l’Australie, ces objets leur permettent d’évoquer le sentiment d’isolement qu’ils ont ressenti en tant que jeunes queers dans les années 1980–1990.
The Huxleys, Smalltown Boy (Surfers Paradise), série Postcards from the Edge, 2018
À la croisée du collage et de la performance, le duo revisite son adolescence en se réincarnant dans des cartes postales vintage.
© The Huxleys
Le Brésilien Denilson Baniwa a lui aussi opté pour la technique du collage, incrustant des monstres de films de science-fiction américains (Godzilla, Alien, E.T., etc.), dans des images d’archives coloniales. Son but ? Dénoncer deux types d’invasion : celle de la colonisation des Européens au XVIe siècle et celle, plus récente et insidieuse mais tout aussi menaçante, de la culture américaine diffusée par Hollywood.
Examinant également la question de l’assimilation, Tace Stevens fait quant à elle référence à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’Australie, celui des « générations volées ». Elle documente la vie de ceux qui ont été arrachés à leurs familles et à leurs communautés à des fins d’acculturation.
D’autres projets sont pleins de promesses, comme Super-héros de Warakurna de Tony Albert et David Charles Collins, série élaborée en collaboration avec des enfants d’une communauté isolée du Territoire du Nord. Posant en Hulk ou en Superman avec des costumes de fortune qu’ils ont fabriqués eux-mêmes, ces derniers se voient conférer des super-pouvoirs. Porteurs des savoirs ancestraux, ils représentent symboliquement l’avenir : un message d’espérance dont les Rencontres ont fait l’affiche de la 56e édition.
56e Rencontres d'Arles 2025
Images indociles
Du 7 juillet au 5 octobre, en divers lieux d’Arles.
Toute la programmation sur les site des Rencontres d’Arles
On Country – Photography from Australia
Du 7 juillet 2025 au 5 octobre 2025
Arles • 34 Rue du Docteur Fanton • 13200 Arles
www.rencontres-arles.com
Futurs ancestraux – Scène contemporaine brésilienne
Du 7 juillet 2025 au 31 août 2025
billetterie.rencontres-arles.com
Arles • 34 Rue du Docteur Fanton • 13200 Arles
www.rencontres-arles.com
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