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Vue de l’exposition “Carte blanche à Anne Imhof, Natures Mortes”
Courtesy Anne Imhof / Galerie Buchholz, Berlin, Cologne, New York, et Sprüth Magers, Berlin, Londres / Photo Andrea Rossetti.
Parfois, il faut savoir regarder les couchers de soleil depuis les terrains vagues. Alors s’allient chaleur lointaine et poussière de béton, lumières tombantes et promesses de la ruine. Un étrange sentiment que tout est fini, que tout pourra bientôt recommencer. C’est cette sensation qui nous assaille lorsque nous arpentons l’univers qu’Anne Imhof a déployé dans le Palais de Tokyo, jusque dans ses moindres recoins. La certitude intangible d’une fragilité, de notre être autant que du monde qui l’entoure. Le surgissement d’un virus a suffi à l’aiguiser comme jamais. L’artiste allemande parvient à la mettre en scène, sans effets spéciaux ni grandiloquence : juste quelques fragments du monde d’avant, des sons qui nous emportent dans leur tsunami, l’apparition de corps errants ; d’un faucon peut-être aussi, par moments, car que sommes-nous d’autres que des proies ? « L’exposition est née dans une émotion intense, avec ces annonces de 600 morts du Covid chaque jour, et cela a poussé Anne Imhof à la recentrer sur des thématiques fondamentales, existentialistes, dans un refus total du superflu, un équilibre entre cette émotion que l’on ressent tous et une volonté de ne pas aller vers la théâtralité », résume Emma Lavigne, directrice de l’institution et commissaire de l’exposition avec Vittoria Matarrese.
Anne Imhof, 43 ans, dans son exposition « Sex Is » à la Tate Modern, Londres.
© Photo Teri Pengilley / Guardian / eyevine / Bureau233
Le Palais de Tokyo n’était pas conçu pour durer : architecture éphémère participant des grandes célébrations du siècle passé, il n’aurait jamais dû voir poindre l’aube du troisième millénaire. Par miracle, il tient encore debout, résilient, mais ne cherche pas à cacher ses vulnérabilités. Les architectes Lacaton et Vassal (lauréats du prix Pritzker en 2021), qui l’ont remis en état de fonctionner quand il est devenu centre d’art il y a vingt ans, n’ont pas cherché à le faire mentir sur son état. L’équipe désormais en place continue bien sûr d’en prendre soin et de le restaurer. Mais Anne Imhof a souhaité jouer de ces faiblesses. Elle les a même accentuées. Plus aucune cimaise, des fenêtres ouvertes après des décennies d’aveuglement, des ouvertures insoupçonnées : « Anne a renforcé la sensation d’un squelette architectural fragile, nous offrant un bâtiment qui semble un corps soumis à un processus d’entropie très fort, analyse Emma Lavigne. Cela résonne fortement avec le motif de la nature morte qu’elle a choisi pour l’exposition, et qui lui donne son titre. »
Plutôt que de restaurer des plaques de béton tombées, l’artiste a protégé les colonnes de tapis de mousse noirs, qui font un clin d’œil à sa première performance, réalisée alors qu’elle était encore étudiante : un combat de boxe mené dans un club de strip-tease de Francfort. S’impose ainsi la sensation d’un monde en ruine. Mais il est si construit, si composé, qu’il parvient à nous mener vers ses éclats de lumière, à nous persuader de l’intensité du moment, en ce même tour de force qui avait bouleversé plus d’un visiteur de son pavillon à la biennale de Venise 2017, où elle représentait l’Allemagne.
Vue de l’exposition “Carte blanche à Anne Imhof, Natures Mortes”
Sous la grande verrière, un long corridor invite à une déambulation qui relève de l’errance urbaine autant que d’une procession païenne.
Courtesy Anne Imhof / Galerie Buchholz, Berlin, Cologne, New York, et Sprüth Magers, Berlin, Londres / Photo Andrea Rossetti.
Tout part d’une peinture, un simple monochrome noir, rutilant comme une carrosserie. Les vitres immenses du Palais s’y reflètent, en grille, et font apparaître une légère cicatrice, un scratch réalisé à coups de clé. Il amorce une courbe, qui emporte dans son mouvement le regard vers la première grande installation. Sous la verrière occultée s’ouvre le labyrinthe qui nous mènera jusqu’aux tréfonds du Palais. C’est une longue éclipse, constituée de plaques de verre arrachées à un bâtiment de Turin promis à la démolition. Les graffitis de sa première vie ont été préservés, la teinte marron seventies du verre plonge dans la mélancolie. La ville se fait nature morte. Elle emporte dans une première vague. Une vaste toile, constituée de sept panneaux à l’huile, vient faire tomber en sfumato le soleil sur ce long corridor. « Anne a transformé l’espace-temps du Palais, car elle travaille comme un peintre, dévoile Emma Lavigne. La peinture et le dessin, dont elle vient véritablement, sont à l’origine de toute son œuvre, qui travaille en couches et sous-couches, en glacis et transparence. Elle déploie vraiment la peinture à l’échelle de l’exposition. »
Anne Imhof, Sunset, 030, 2019
Huile sur toile • 336 × 184 cm • Courtesy Anne Imhof / Galerie Buchholz, Berlin, Cologne, New York, et Sprüth Magers, Berlin, Londres / Photo Andrea Rossetti.
En point de fuite, tout au fond de l’espace, une vidéo de Trisha Donnelly s’affronte, elle aussi, à la possibilité d’un sublime, avec ses nuages surplombés qui semblent rivière. Une vague, décidément, emporte. « Ce motif, ce mouvement, hante Anne Imhof depuis qu’elle a commencé à penser l’exposition, explique Emma Lavigne. Elle est fascinée notamment par les vagues de Courbet, et la façon dont elles incarnent son réalisme hors de toute présence humaine. Elle semble obéir au même mouvement que Courbet quand il libère ainsi sa peinture et nous met dans un rythme cyclique qui nous dépasse. » Crise oblige, les performeurs dont Anne Imhof s’entoure pour chaque projet n’interviendront que ponctuellement dans l’exposition. Mais ils semblent d’ores et déjà l’habiter. Des scènes les attendent : un podium de métal surgit de l’escalier central, d’étranges plongeoirs surmontent des étendues d’eau retirée, des socles s’impatientent d’accueillir leurs danseurs. Anne Imhof les rêve en procession, des Orphée qui nous attireraient peu à peu vers l’enfer du Palais, avant de nous ramener vers le jour. « Comme une danse macabre qui nous réunirait tous, souffle l’artiste dans l’une de ses rares confidences. Ce scénario n’a pas été écrit pendant la pandémie, l’idée de la vulnérabilité était déjà là, mais être soudain entourée par ces morts, bien sûr, est loin d’avoir été anodin. »
Même déserte, l’exposition est déjà pleine de présences. Le rire de l’artiste surprend le visiteur dès ses premiers pas ; les sons omniprésents se font incarnation, faisant vibrer l’espace dans leur mouvement octophonique. À commencer par cet étrange ballet de deux haut-parleurs, qui se poursuivent l’un l’autre au fil d’un rail au plafond. Entre rage punk et symphonie post-romantique, la musique composée par Eliza Douglas, alter ego de l’artiste, donne le la de leur impossible combat. C’est l’arène de Francis Bacon faite sons, faite sienne.
Vues de l’exposition “Carte blanche à Anne Imhof, Natures Mortes”
À gauche : Énergie pop du manga et teen spirit : les toiles d’Eliza Douglas apportent
la lumière dans les sous-sols du Palais.
À droite : Au fil du parcours, surgissent
des espaces domestiqués, comme des chambres à soi, pleines de mélancolie.
Il est temps alors de plonger dans les sous-sols. Le labyrinthe s’y poursuit, toujours constitué de ces plaques de verre brun. Il ménage de-ci de-là des espaces plus domestiques, tout en semblant complètement ouvert, à l’instar du Palais souterrain, à la merci de la lumière naturelle pour la première fois. Une cité de verre avec ses chambres à soi. Parfois un matelas, un Sunset à la verticale convoquent l’intime. Au sol, grenades, fruits et fleurs faneront de jour en jour. Alors revient la vague. Silhouette à demi nue face à la Manche, Eliza Douglas apparaît, filmée en train de fouetter l’écume. Une déesse d’aujourd’hui et son geste absurde, inutile, avec toujours cette musique qui arrache des larmes. Aux yeux d’Emma Lavigne, « elle est comme une très contemporaine Ophélie, qui au lieu de se coucher dans les flots, s’empare de cette rage et de cette énergie vitale, en une danse sans n, entre désespoir et tentative de dompter le réel ».
Sigmar Polke, Axial Age (détail), 2005–2007
9 panneaux, résine artificielle, pigment sec sur tissu • Coll. Pinault Collection / © The Estate of Sigmar Polke, Cologne.
Anne Imhof a invité nombre d’artistes à l’accompagner dans la composition de sa nature morte. Parmi les modèles qui la façonnent et dont elle essaie de se défaire, Sigmar Polke est le plus imposant, celui dont la présence semble évidence. Sa série Axial Age (2005–2007), qui avait déjà fait frémir les visiteurs du Palazzo Grassi à Venise, un an avant qu’Anne Imhof ne remportât le Lion d’or, s’offre en alchimie du temps qui passe. Dans leurs transparences d’un roux de châtaigne, les toiles captent le moindre rayon de soleil, la poussière, l’insecte; elles acceptent leurs transpirations, tout ce qui les dégrade. « Une peinture encore en train de vivre », résume Emma Lavigne. Tout comme celle de Joan Mitchell ou de Cy Twombly, également convoqués dans cet espace qui frise le sacré. Dans la fosse étrange, jamais terminée, qui se cache au fond du Palais, des cloches sonnent de temps en temps. C’est là que volera parfois un faucon. Plus loin, un casque d’or éclaire l’obscurité, comme une muse endormie d’aujourd’hui. Mais la muse se réveille : Eliza, à nouveau, filmée dans le noir, derrière des fleurs jaunes, surgit dans l’ancienne salle de cinéma ovale qui se fait si souvent matrice des expositions du Palais. Elle danse, malgré la nuit, grâce à la nuit, et nous emporte avec elle.
Carte blanche à Anne Imhof. Natures Mortes
Du 22 mai 2021 au 24 octobre 2021
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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L’artiste a transformé le Palais de Tokyo en un envoûtant labyrinthe humain, que viennent hanter des présences.
À commencer par sa muse, la peintre et compositrice Eliza Douglas.