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Apichatpong Weerasethakul, Power boy (Villeurbanne), 2021
© Kick the Machine
Portrait d’Apichatpong Weerasethakul
© Dominique Charriau / WireImage
Il vient d’avoir 50 ans, mais a l’allure d’un jeune homme. Apichatpong Weerasethakul, auteur à ce jour de onze longs métrages, s’est installé dans l’IAC comme dans un cocon, multipliant les dispositifs de projection (qui font œuvres en soi !) et plongeant ses visiteurs dans une obscurité rêveuse – où l’on déambule lentement, gagné par la grâce du cinéaste. L’ancienne école primaire, devenue depuis 1978 centre d’art, a le chic pour se métamorphoser au fil de ses invitations. Et faire entrer le spectateur dans un entre-monde habité ; on se souvient de l’exploit de Daniel Steegmann Mangrané, qui avait sculpté l’espace vide pour évoquer avec brio la forêt amazonienne, ou de Fabien Giraud et Raphaël Siboni, auteurs d’un stupéfiant parcours vidéo et performatif à travers les âges.
Cette fois-ci, place au(x) monde(s) de Weerasethakul, où bruissent l’eau, les arbres, les insectes, la chaleur moite, des enfants qui jouent, un homme qui dort (ancien amant du cinéaste), une main qui écrit, un monologue nimbé des reflets d’une boule à facettes. Montré au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, à la Tate de Londres ou encore à la Documenta 13 de Kassel, son travail est habitué des murs blancs façon white cube, et s’incarne de multiples façons : projetés sur le mur, à travers un écran de verre ou diffusés sur de petites télévisions, ses films courts donnent à voir l’objet-cinéma comme une œuvre plastique. Quant au visiteur, il embrasse de multiples possibles – assis sur un banc, debout, en tailleur sur le sol, il fait moins face à des films avec un début et une fin qu’à des « images en mouvement », souligne la directrice Nathalie Ergino, qui voulait éviter l’impression de « prise en otage » d’une exposition de cinéma.
Apichatpong Weerasethakul, Fiction, 2018
© Kick the Machine
Sa mise en scène distille une atmosphère semi-magique grâce à des procédés simples.
Weerasethakul, et c’est sensible dans l’intégralité de son travail, a grandi dans la campagne thaïlandaise auprès de parents médecins. Des études d’architecture à Khon Kaen et d’art à Chicago le mettent sur la voie de la création, qu’il emprunte en réalisant des courts métrages expérimentaux dès 1993. Moins de dix ans plus tard, il reçoit le prix Un certain regard à Cannes pour Blissfully Yours – et c’est ainsi que le monde entier se promet d’apprendre à prononcer correctement son nom. Ses détracteurs (il y en a !) baillent devant un cinéma qu’ils disent trop lent, méditatif, ennuyeux ; ceux qui, au contraire, sont touchés par sa patte reconnaissable entre toutes, se laissent séduire par ses plans longs sur la jungle thaïlandaise, son attention si délicate aux personnages vulnérables, blessés, hospitalisés, sa fantaisie délicate et son humour parfois potache (comme ces deux enfants qui lancent des ordres sans queue ni tête à un ado téméraire : « escalade une montagne ! », « joue avec un pneu ! »).
Son cinéma a l’allure d’une caresse sur une blessure, et peut à bien des égards se lire comme une forme d’art écologique, qui encourage une attention exacerbée à l’environnement, aux autres, aux animaux, à l’Histoire qui marque les territoires (certains personnages sont soldats, enfants d’insurgés communistes…). Cela va de pair avec une certaine dualité, car Apichatpong Weerasethakul est un observateur autant qu’un inventeur. Sa caméra, rarement mobile, demeure dans la posture discrète de l’attentif, mais sa mise en scène distille une atmosphère semi-magique grâce à des procédés simples – comme ce feu qui apparaît en fondu devant une femme qui somnole, puis devant des décors peints à la main, filmé durant 12 nuits (pour la 3e Scène de l’Opéra de Paris) sans que rien, jamais, ne brûle.
Apichatpong Weerasethakul, Blue, 2018
© Kick the Machine
Qui connaît bien l’œuvre du Thaïlandais savourera par ailleurs les résurgences de ses longs métrages dans ses vidéos courtes, et des acteurs qui reviennent en amis. Rapidement, même pour les novices, son univers apparaît familier, rythmé d’obsessions. Les mêmes décors de jungle, la même attention émerveillée au sommeil et aux rêves, les nuits, les silences, le léger surréalisme qui hantent les images… Un sentiment demeure : son apparente simplicité n’est pas innocente mais a quelque chose de radical, d’intransigeant. Weerasethakul ne cède rien à l’obligation du spectaculaire pour formuler un rapport au monde intense, accueillant, qui exalte notre sensibilité. Une nouvelle fois, c’est enrichi et bouleversé que l’on passe le seuil de l’IAC… pour entrer, dès que Memoria sortira, dans une salle de cinéma, et rester dans l’obscurité bienveillante de Weerasethakul.
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