En partenariat avec MuMa - Musée d'art moderne André Malraux

Léon Gischia, Vue d’en haut, 1962
© MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn © Adagp, Paris 2023
C’est désormais une coutume : fondé en 1845, le musée d’Art moderne André-Malraux (MuMa) du Havre rythme ses années entre de grandes expositions temporaires l’été (dont la dernière, « Marquet en Normandie », a marqué les esprits), et des accrochages entièrement revus de sa collection permanente l’hiver. L’idée : permettre à ses visiteurs, même les plus fidèles, de découvrir les trésors cachés dans ses réserves, puisque seuls 10 % des 4 500 œuvres conservées peuvent être montrées simultanément. Chaque année, le musée prend ainsi soin de proposer un accrochage thématique éclairant un pan de l’histoire de l’art, allant jusqu’à défier ce pour quoi il est le plus célèbre : l’impressionnisme, abondamment représenté dans son inventaire où brillent Monet, Dufy, Renoir, Degas, Pissarro…
Fernand Léger, Composition aux clés, 1929
© MuMa Le Havre / Charles Maslard © Adagp, Paris 2023
Cette année, place donc à l’abstraction. Cette immense révolution du XXe siècle est, mine de rien, extrêmement bien représentée dans les collections du musée, notamment grâce au dynamisme d’anciennes têtes pensantes. Clémence Poivet-Ducroix, attachée de conservation au MuMa, nous explique ainsi : « Depuis les années 1920, plusieurs de nos conservateurs ont acheté des artistes vivants, avec une politique d’acquisition centrée sur l’art de leur temps. » Cela a permis au musée de voir entrer dans ses murs des artistes tels qu’André Masson, Fernand Léger, Geneviève Asse, Nicolas de Staël ou Zao Wou-Ki, dont les différentes pratiques illustrent à merveille les 1001 possibles de l’abstraction.
Pour ce projet, le musée tâche de prendre en compte tous ses visiteurs, y compris les plus réticents à l’abstraction. Clémence Poivet-Ducroix a travaillé en relation étroite avec la directrice du service des publics, Marie Bazire, ainsi qu’avec les médiateurs du musée, afin de concevoir un parcours didactique, abordant l’abstraction pas-à-pas, de la « dilution du sujet », nous dit-elle, à son effacement le plus total. Un « cheminement », nous explique-t-elle encore, tout en douceur. À ceux qui craindraient une exposition trop intellectuelle autour d’un sujet compliqué, le MuMa répond donc par une exploration multisensorielle, aussi riche pour le public non-initié que pour les amateurs d’art les plus chevronnés, qui découvriront ici quelques perles mémorables.
Geneviève Asse, Horizontale, 1978
© MuMa Le Havre / Charles Maslard © Adagp, Paris 2023
Le parcours débute par deux chapitres aux sujets bien identifiables, les natures mortes et les paysages. André Masson ouvre le bal avec une Nature morte avec poissons (ca. 1924) qui s’éloigne de toute forme de réalisme pour s’échapper vers une pure création de l’esprit, où la table se dilate et où les poissons s’envolent comme des oiseaux. Plus loin, Geneviève Asse et son Horizontale (1978) donnent au paysage une forme des plus épurées — une simple ligne d’horizon — pour proposer une expérience spatiale troublante, où l’œil s’échappe dans un bleu presque monochrome comme au-delà des mers. Nicolas de Staël est ici présent, bien sûr, lui qui a passé sa vie à marcher sur un fil entre figuration et abstraction, rejetant les étiquettes pour donner vie à ses propres visions, dont ce Paysage, Antibes (1955), peint l’année de sa mort, est un témoignage éloquent, avec ses collines de couleurs tremblantes.
À gauche : “Paysage”, Nicolas de Staël, 1955. À droite : “Growing”, Zao Wou-Ki, 1956
À gauche : © MuMa Le Havre / Charles Maslard © Adagp, Paris 2023. À droite : © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn © Adagp, Paris 2023
Les chapitres qui suivent entrent dans le dur du sujet, et témoignent des multiples chemins qu’ont adopté les peintres abstraits au fil du XXe siècle. Celui de l’abstraction géométrique, par exemple, est emprunté par un Jean Hélion (Tensions, 1932) particulièrement élégant avec ses lignes blanches et rouges sur fond noir. Celui de l’informel et du gestuel, encore, avec un Zao Wou-Ki intitulé Growing (1956), témoin de ce langage universel que parlent des artistes venus du bout du monde (Zao Wou-Ki s’était initialement formé à la calligraphie !)… Ou encore avec un très beau dessin d’Albert Féraud, où l’encre noire semble donner vie à des cils emportés dans un mouvement ascendant, coulures magnifiées par le vide ménagé sur la page blanche.
Un focus sur les matériaux introduit la fin de l’exposition sur une réflexion décloisonnée autour de l’art de peindre, qui ne saurait se limiter au duo pinceau-toile mais s’enrichit d’explorations autour des encres (Marc Devade), de la bombe aérosol (Ladislas Kijno) ou encore du carton (Théo Kerg).
Julius Baltazar, Sans titre, 2014
© MuMa Le Havre / Charles Maslard © Adagp, Paris 2023
À noter, enfin, un focus est consacré à l’artiste Julius Baltazar, que Clémence Poivet-Ducroix nous raconte : « Il faisait partie de notre exposition sur les représentations du vent en 2022. Le jour du vernissage, il est arrivé avec cinquante œuvres qu’il a données au musée… Et lorsque nous lui avons parlé de l’inclure dans notre accrochage autour de l’art abstrait, il était tellement content qu’il nous a redonné trente œuvres ! » Cet artiste généreux dit toute la modernité de l’abstraction, dont la leçon n’est jamais apparue aussi riche à Clémence Poivet-Ducroix, à qui on laissera le mot de la fin : « Certes, les œuvres abstraites ne racontent pas immédiatement quelque chose. Mais dans un monde entièrement baigné d’images, elle nous oblige à regarder les choses autrement, à nous faire notre propre réflexion, avec notre propre sensibilité, notre mémoire, nos souvenirs. Si nous avons une ambition ici, c’est bien celle de libérer le regard… »
Itinéraires abstraits
Du 28 octobre 2023 au 31 mars 2024
MuMa - Le Havre • 2 Boulevard Clemenceau • 76600 Le Havre
www.muma-lehavre.fr
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