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Nina Childress, Having Coffee, 2013
Huile sur toile • 38 x 46 cm • Coll. particulière, Genève • Courtesy de Nina Childress et Art: Concept, Paris / ADAGP, Paris 2024
Dans des paysages naturels à peine aménagés, cheveux au vent et fesses à l’air, qu’ils soient dans la force ou la fleur de l’âge, gros, grands, maigres, petits, en couple, en solo, en famille, grappe d’individus dorés par le soleil, ils s’adonnent à leurs activités dans le plus simple appareil. Baignade, promenade, escalade, acrobaties, ping-pong, séance chez le coiffeur, mots croisés, dégustation de glaces, plein d’essence, travaux manuels : tout se fait en tenue d’Adam et Ève, comme si de rien n’était…
Les clichés en noir et blanc des premiers camps naturistes dans la France de l’entre-deux-guerres aux Trente Glorieuses portent en eux une joyeuse nostalgie, la marque des gens heureux affranchis des injonctions sociales du monde moderne. Ils semblent incarner ce qu’annonçaient déjà les avant-gardes, Cézanne, Matisse, Renoir, Kupka ou Munch, dans leurs visions d’une nouvelle Arcadie, paradis terrestre aux formes et aux couleurs éblouissantes peuplé de baigneurs aux silhouettes dénudées.
« Un esprit sain dans un corps sain. »
Retracer l’histoire du naturisme, comme le fait le Mucem, à Marseille, n’est pas cette entreprise frivole, délicieusement provocante, un brin transgressive, voire racoleuse que l’on pourrait envisager. Si le sujet est réjouissant à bien des égards, il est surtout complexe, nous ramène aux tabous et aux fantasmes de la société occidentale, à son rapport ambigu au corps, au droit d’en disposer, aux lois de la pudeur, aux canons esthétiques et aux discours normatifs, à la discrimination et à l’inclusivité. Une thématique moins érotique que politique en somme.
Paul Cezanne, Baigneurs, 1883–1887
Le thème des baigneuses est récurrent dans l’histoire de l’art. Cezanne le fait basculer dans la modernité avec ses visions stylisées aux volumes géométrisés, qui inspireront à Braque et à Picasso les formes du cubisme.
Huile sur toile • 20 × 22,1 cm • Coll. Éliane Schoeffert Audebert • © Archives Pierre Audebert
« Il existe des naturismes au pluriel, c’est une vraie nébuleuse, avec différents codes qui se mélangent plus ou moins, comme le nudisme [le fait de s’adonner à des activités nu dans l’espace public] qui n’en est qu’une des nombreuses composantes, souligne l’une des commissaires, Amélie Lavin, conservatrice au Mucem. Les débuts du naturisme sont plutôt marqués par une forme d’austérité, pas hédoniste du tout comme on se l’imagine. La consommation de viande et d’alcool est proscrite ; il faut se plier à une discipline sportive en plein air, fortifier son corps par la nature et ses contraintes, loin du consumérisme de la société industrielle. »
« Un esprit sain dans un corps sain », la devise du poète antique romain Juvénal pourrait être celle de cette philosophie de vie. Les débuts du naturisme sont intimement liés à l’hygiène du corps et la médecine naturelle. Le mot apparaît d’ailleurs pour la première fois en 1768, sous la plume d’un médecin et philosophe, Théophile de Bordeu (1722–1776), puis fait l’objet d’un ouvrage signé Jean Baptiste Luc Planchon (1734–1781), correspondant de la Société royale de médecine de Paris, le Naturisme, ou la nature considérée dans les maladies & leur traitement conforme à la doctrine & à la pratique d’Hippocrate & de ses sectateurs. Le géographe anarchiste Élisée Reclus (1830–1905), l’un des premiers à promouvoir le naturisme en France, l’associe au véganisme, au sport en pleine nature, à la frugalité, aux cultures locales et à la sobriété énergétique. Considérant le vêtement comme un linceul qui divise les classes sociales et pervertit les esprits, il est un fervent partisan du nudisme.
Louis Boilley, CHM de Montalivet, 1965
La jeunesse se serre les coudes et montre ses fesses à qui veut, regroupée en un cercle humain harmonieux quelque part sur les deux kilomètres de la plage naturiste au bord de l’Atlantique.
Coll. Éliane Schoeffert Audebert • © Archives Pierre Audebert
Le phénomène naturiste apparaît ainsi dans le contexte de la physiothérapie naissante et de l’héliothérapie, une pratique d’exposition au soleil destinée à soigner la tuberculose dans les sanatoriums qui ouvrent à partir de 1876 en Suisse. Il connaît ses premiers adeptes en Allemagne, où le mouvement de la Lebensreform (« réforme de la vie »), apparu vers 1900, qui prône un mode de vie simple proche de la nature, voit fleurir des petites communautés autarciques, anarchistes et écologiques, qui pensent déjà en termes de développement durable. Mais c’est en France, au lendemain de la Première Guerre mondiale que le naturisme s’installe dans l’espace et la durée, porté par des personnalités singulières à l’image de Georges et Yvonne Hébert.
Le couple inaugure dès 1918 en bord de mer, à Deauville, La Palestra, exclusivement réservée aux jeunes femmes. Venues de classes aisées ou boursières, elles y suivent des cours sur les préceptes naturistes et un entraînement physique (hydrothérapie, aérothérapie, héliothérapie, médication par l’exercice…) selon l’adage « être fort pour être utile ». Elles s’adonnent aussi à des danses pour le moins détonantes, librement inspirées des actions naturelles du corps, devant un public restreint médusé qui est censé faire ensuite la promotion de cette nouvelle façon de vivre.
Pierre Audebert, Ile du Levant, 1935
De 1930 à 1950, le photographe Pierre Audebert se rend sur l’île du Levant près de Hyères, dans le Var, dont il immortalise la douceur de vivre. Des images à la fois documentaires et intimes où l’île se dévoile au fil des saisons, tandis que ses résidents se mettent à nu.
Coll. Éliane Schoeffert Audebert • © Archives Pierre Audebert
Leurs performances dansées ne manquent pas de choquer le bourgeois. Et le naturisme poursuit son irrésistible ascension dans l’Hexagone avec la ferme intention de s’enraciner dans le paysage. En Île-de-France pour commencer, au château d’Aigremont, propriété privée du professeur d’éducation physique Marcel Kienné de Mongeot qui entend sauver l’homme moderne de l’alcoolisme, de la syphilis, du manque de sport et d’hygiène physique autant que morale. Il fonde avec le médecin naturiste Marcel Viard la ligue Vivre et la revue Vivre intégralement. L’adverbe en dit long sur les intentions de Kienné de Mongeot, grand promoteur de la nudité intégrale qu’il peut mettre en pratique dans son château, où il inaugure en 1927 le Sparta Club. Son état d’esprit tient en quelques mots : « Purifions notre âme et notre corps et nos gestes et nos actes seront purs. La nudité ne sera plus un prétexte de dépravation et nous pourrons profiter de tous ses innombrables bienfaits. » La messe est dite. Et elle a lieu autour de la piscine ou sur la grande pelouse baptisée « solarium gymnique » du domaine.
En couverture de Die Neue Zeit, n°5, L’hôpital Caroline, dans l’archipel du Frioul, 1930
Avec sa chapelle aux allures de temple grec, l’hôpital Caroline, au large de Marseille, transformé en lieu privilégié du naturisme entre 1930 et 1935, offre une vision idéale de la pratique du nudisme, où défilent des corps jeunes et vigoureux.
Coll. particulière • © DR
Au même moment, les frères Durville, tous deux médecins, après avoir fondé la Société naturiste et la revue la Vie sage, ouvrent leur camp naturiste à Villennes-sur-Seine, une île proche de Paris desservie par le train, dotée de premières habitations que leurs sociétaires peuvent acquérir – des bungalows en fibrociment avec des armatures de fer, créés par l’architecte Maxime Livera. À moins que les résidents ne préfèrent s’installer dans des tentes disposées tout autour du stade où ont lieu les activités sportives. En 1929, l’île est baptisée Physiopolis. Cette « cité de la nature » n’admet aucun commerce hormis une cantine végétarienne.
Le végétarisme se développe dans les années 1920– 1930 au sein de communautés libertaires anticapitalistes, comme la colonie naturiste Terre libérée (active entre 1923 et 1949) à Luynes (Indre-et-Loire), le camp naturiste (mais non nudiste) du théosophe pacifiste Jacques Demarquette à Chevreuse, associé à plusieurs restaurants végétariens, ou le centre de l’anarchiste Louis Radix à Bascon (Aisne), qui se plie aux règles du végétalisme.
Alexander Baege, La Première Plage naturiste de France, avec délimitation, CHM de Montalivet, années 1960
Au-delà de cette limite, Adam et Ève sont priés de se rhabiller… Ce qui ne les empêche pas de prendre la pose à l’extrême limite du paradis naturiste où ils ont élu demeure.
Coll. particulière • © Alexander Baege
Dans la quête de la cité idéale, un nouveau cap est franchi par les frères Durville en 1931 avec Héliopolis. Installé sur l’île du Levant au large d’Hyères, cet éden voit arriver sur ses terres pentues et indomptées les premiers naturistes, qui campent à la belle étoile avant que soient érigés des bungalows sommaires puis, au fil des décennies, des hôtels, restaurants et maisons de location… Tant et si bien qu’Héliopolis, la cité du soleil, sera bientôt surnommée « capitale de la République naturiste ». La nudité publique étant encore interdite et sévèrement réprimée par la loi, les résidents imaginent des micro-maillots de bain (inédits à l’époque), notamment le « minimum », ancêtre du string en fibre de bois et perles pour couvrir a minima les parties intimes.
Durant ces années 1930, la montée des totalitarismes en Europe pénètre jusque dans les confins protégés du naturisme. En Allemagne, à Berlin, les cours de sport de l’école nudiste, fondée par le socialiste Adolf Koch, sont interdits par les nazis et jugés dégénérée dès 1932. À l’opposé, une autre frange naturiste adhère au parti nazi et défend l’idée d’un « naturisme national » autour de l’idée d’une race « pure » au corps athlétique et d’une nudité parfaite selon les canons de l’Antiquité grecque. Loin de ces dérives idéologiques, les pionniers du naturisme français, comme les Hébert ou Kienné de Mongeot, n’échappent pas pour autant aux clichés exotiques diffusés dans la société des grands empires coloniaux, rappelle Amélie Lavin. « Faisant référence au mythe du bon sauvage capable de vivre en harmonie avec la nature, cette pensée primitiviste fut à l’origine d’une iconographie raciste autour de la nudité des peuples colonisés qui fait notamment du corps noir l’incarnation de la puissance sauvage. »
Laurent Sola, Série “Nudistes au Cap d’Agde”, juin 1982
Vaste complexe ultra-équipé, le Cap d’Agde a fait du nudisme un art de vivre. Ou comment faire le plein d’essence cul nu, mine de rien, pour le plus grand bonheur des photographes.
Coll. particulière • © Laurent Sola / Gamma-Rapho
La « nébuleuse naturiste » parvient malgré tout à dépasser ses propres contradictions et se développe de plus belle. Le phénomène gagne les classes populaires avec de nouveaux lieux comme le Centre héliomarin de Montalivet (CHM), centre de soins mais aussi camping et complexe de loisirs familial, créé en 1950 sur le littoral aquitain, près de Bordeaux, par Albert et Christiane Lecocq, en même temps que la Fédération française de naturisme. L’heure est à la croissance économique et la libération sexuelle. La joie contenue dans les images de bonheur retrouvé qu’offre le naturisme est contagieuse. Et n’échappe pas à l’objectif des photographes Jean Moral du magazine Harper’s Bazaar, Pierre Boucher, le fondateur de l’agence Alliance-Photo, ou Ergy Landau dont les nus féminins saisis en pleine nature offrent des images de félicité. « La période des Trente Glorieuses fait du naturisme un véritable phénomène de société, explique dans le catalogue de l’exposition Jean Da Silva, professeur à l’Université Paris-I et spécialiste d’esthétique. Dans le sud de la France, l’île du Levant attire tous les regards et devient un studio photo à ciel ouvert. » Des célébrités, comme la peintre et romancière Monique Watteau ou l’actrice et stripteaseuse Rita Renoir viennent y poser de façon lascive. Une aubaine pour les promoteurs de la pratique, qui vont faire du corps féminin nu, libéré et sexualisé, la vedette de campagnes de communication.
Le naturisme se révèle sous de multiples formes, dans toute sa complexité, sa diversité. Il vibre et se métamorphose avec la société, n’échappant pas au développement du tourisme de masse.
Certains, comme les époux Lecocq, fondateurs du CHM, fustigent cette instrumentalisation du corps et le « naturisme truqué », rappelant que le nudisme en est seulement un des nombreux principes. La grande photographe Diane Arbus parvient de son côté à imposer l’égalité des genres en traitant sur un même plan les corps féminins et masculins lorsqu’elle s’immisce au cœur de ce qu’elle nomme les « minorités tranquilles », ce « petit monde en soi, une sous-culture avec des règles du jeu légèrement différentes ». Elliott Erwitt, lui, reste fidèle à son style mordant et décalé lorsqu’il réalise, dans divers centres européens, plusieurs reportages à la demande de l’agence Magnum.
Le naturisme se révèle sous de multiples formes, dans toute sa complexité, sa diversité. Il vibre et se métamorphose avec la société, n’échappant pas au développement du tourisme de masse. Le campement créé au milieu des années 1950 au Cap d’Agde en est un parfait exemple. En quelques années, il est devenu un vaste complexe aux infrastructures organisées, doté de restaurants, piscine, terrain de jeux et bars de nuit. En plus du camping, une résidence de béton y est érigée en 1971, puis six ans plus tard un nouveau bâtiment où une foule de libertins afflue pour des séjours caliente.
Hervé Szydlowski, Montalivet, 2006
Ce couple à la joie de vivre communicative pose pour Hervé Szydlowski, photographe des corps, qui l’immortalise avec la délicatesse du noir et blanc dans un ouvrage consacré à Montalivet.
Coll. particulière • © Hervé Szydlowski
Du naturisme ne reste ici que le nudisme et plus si affinités ! On est loin du petit coin de paradis des débuts, en osmose avec la nature, qui s’opposait à l’urbanisation et à l’industrialisation croissantes… Avec la crise climatique, les préoccupations écologiques sont revenues sur le devant de la scène. Tout comme les problématiques de genre et d’identité.
« L’angoisse de ce que la civilisation a pu engendrer, le besoin de réinventer nos rapports au vivant, le végétarisme… Toutes les questions soulevées par le naturisme à ses débuts peuvent être considérées au présent. Les enjeux premiers résonnent fortement avec ceux de notre époque charnière », analyse Amélie Lavin, qui souhaite lancer une série d’études sur le sujet à travers le monde et développer, au sein du Mucem, les archives sur le thème « Pratiques naturistes et nudités militantes ». Avant de conclure : « Les lieux naturistes aujourd’hui sont des espaces où tous les corps ont droit de cité, où il est possible d’échapper à une forme de gêne sociale, à son objectivation et son érotisation. Le maître mot en est vraiment la liberté. »
Paradis naturistes
Du 3 juillet 2024 au 9 décembre 2024
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
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