Lucien Simon, Bigoudènes devant les tréteaux, 1935-1940
Huile sur toile • 215 x 174 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts, Quimper • © Grand-Palais RMN / Mathieu Rabeau
Que se passe-t-il une fois le spectacle fini ? Que font les clowns et les acrobates lorsque les spectateurs ont quitté le chapiteau, laissant derrière eux le fantôme de leurs rires ? Infiniment mélancolique, cette question a inspiré un projet inédit à la metteuse en scène Macha Makeïeff (née en 1953), l’une des personnalités les plus célèbres du théâtre contemporain français, invitée par le Mucem à se plonger librement dans ses réserves – ce dernier étant pionnier dans la conservation d’objets de l’univers du cirque, comme le souligne son président Pierre-Olivier Costa en préambule de notre visite.
Originaire de Marseille où elle a étudié au sein du conservatoire d’art dramatique, cocréatrice avec Jérôme Deschamps du phénomène télévisuel des « Deschiens », Macha Makeïeff a dirigé le théâtre national de Marseille La Criée de 2011 à 2022, exposé à la fondation Cartier en 1995, été commissaire d’une rétrospective autour de Jacques Tati à la Cinémathèque en 2009, scénographe de l’« Éblouissante Venise » au Grand Palais en 2018… Touche-à-tout, l’artiste a imaginé pour l’institution marseillaise une exposition à son image, gigantesque installation d’objets de cirques, de toiles, de costumes, de travestissements, de roulottes et même d’animaux naturalisés (tous apparus dans ses spectacles).
« J’ai travaillé avec l’idée de monter un spectacle », détaille Macha Makeïeff le jour de l’inauguration, précisant ensuite : « un spectacle modestement total. » La scénographie emprunte ainsi certaines de ses formes à la scène. Comme les pistes rondes où la sculpture d’une Nana noire upside down de Niki de Saint Phalle (1965–1966) fait l’acrobate. Il y a son authentique mini-théâtre, décor conservé comme un trésor par la metteuse en scène où s’assoit l’Arlequin de Pablo Picasso (1923). On traverse également la loge du comédien, une roulotte garée à la toute fin du parcours, un podium sur lequel défilent de superbes costumes de scène… Un peu partout sont éparpillés des petits meubles (tabouret, marchepied…) sans valeur mais qui prolongent l’impression de pénétrer dans les coulisses d’un spectacle…
Vue de l’exposition “En Piste ! Clowns, pitres et saltimbanques” au Mucem, Marseille, 2024
© Mucem / Julie Cohen
Émouvantes aussi, ces collections de « pauvres choses », comme le dit Macha Makeïeff. Des chaussures de clowns, des perruques bouclées mangées par le temps, des têtes de marionnettes, le plancher d’un manège, l’imposante malle d’un clown : autant d’objets qui, juste avant la fin du spectacle, émerveillaient les foules, faisaient rire les enfants et impressionnaient les badauds. Une fois le rideau tombé, les voilà redevenus des objets sans valeur, qui disent la précarité des gens de scène. Même célèbre et riche, nul n’était certain de le rester avec les années et les dépenses. Le co-commissaire de l’exposition, Vincent Giovannoni raconte comment les cachets pouvaient disparaître dans des tournées de champagne, et laisser les plus célèbres clowns (dont l’aura équivaudrait aujourd’hui à celle d’une star de cinéma !) dans la misère la plus totale.
Gustave Doré, Les Saltimbanques, 1874
Huile sur toile • 224 × 184 cm • Musée d’art Roger Quillot, Clermont-Ferrand • ©Bridgeman Images
En considérant le gigantesque plateau du Mucem « comme une scène », la commissaire souhaite aussi faire du parcours « une conversation avec des œuvres d’art ». Parmi elles, un chef-d’œuvre, Les Saltimbanques de Gustave Doré (1874), qui met en scène les larmes d’un clown devant un enfant acrobate grièvement blessé à la tête, serré de toutes ses forces par une mère impuissante – une représentation cruelle de la vie de scène, tout en éclats, en grâce, en costumes bariolés, comme en périls vertigineux. Il y a aussi une Grande Parade sur fond rouge de Fernand Léger (1953), des photographies de Claude Cahun travestie (la scène étant propice à jouer avec les genres, et ce depuis ses origines), de délicates aquarelles de Gérard Traquandi, un extrait des Ailes du désir de Wim Wenders (1987).
La puissance sensible de chacune de ces œuvres est décuplée par les lumières théâtrales de Jean Bellorini, dramaturge, metteur en scène et « éclairagiste inouï », dixit Makeïeff. À ces effets s’ajoute une bande-son signée Sébastien Trouvé, ballade circassienne dont les échos se font entendre partout et sont communs à tous, chatouillant bien des souvenirs d’enfance. L’enfance, justement : Macha Makeïeff en parle beaucoup, demandant à chacun de « savoir regarder avec l’enfant le plus exigeant que l’on a encore en soi ». Elle lui donne forme, avec un petit costume d’arlequin, par exemple, ou en exposant le film et les photographies qu’a réalisés Agnès Varda de deux tout jeunes gamins de cirque, Achille et Pâris, en 2013.
Vue de l’exposition « En Piste ! Clowns, pitres et saltimbanques » au Mucem, Marseille, 2024
© Mucem / Julie Cohen
Cette exposition-œuvre est donc à la fois très sérieusement faite, riche en objets rares et œuvres fascinantes issues des collections de musées nationaux, et très personnelle, Macha Makeïeff y exposant son fils (le peintre Félix Deschamps Mak) et ses amis, inscrivant sur les murs nombre de ses propres citations – mais aussi celles d’écrivains comme Jean Genet : « On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé ».
Alors, de grands écarts en grands accords, le projet trouve sa voix, son chemin, infiniment hanté. Si Makeïeff nie toute forme de nostalgie, malgré ce point de départ d’un « spectacle fini, décors affalés, chapiteaux démontés », force est de constater la puissance des émotions qui nous assaillent dans ce décor où la joie et la tristesse s’expriment avec la même intensité. Une expo-ovni qui vole au-dessus du monde et de ses turpitudes, dans les brumes poétiques des saltimbanques enchanteurs.
En piste ! Clowns, pitres et saltimbanques
Du 4 décembre 2024 au 12 mai 2025
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
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