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PHOTOGRAPHIE

Au musée Carnavalet, le Paris insolite et poétique d’Agnès Varda

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Publié le , mis à jour le
Années 1950–1960. Agnès Varda n’est pas encore la cinéaste incontournable que l’on connaît, mais la fantaisie et l’humanité de son regard infusent déjà son œuvre de photographe, sa première activité. Exposées au musée Carnavalet, ses images insolites dessinent un Paris inédit, dominé par son antre de la rue Daguerre.
Autoportrait dans son studio, rue Daguerre, Paris 14e.
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Autoportrait dans son studio, rue Daguerre, Paris 14e., 1956

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© Succession Agnès Varda

Elle n’est pas grande, forme un drôle de L, mais c’est bien une cour des miracles. On la découvre dans des photos de 1951, l’année où Agnès Varda (1928–2019) fait l’acquisition du 86, rue Daguerre, dans le 14e arrondissement parisien. Encombrée de planches, elle ne paye pas de mine mais elle va fleurir et germiner jusqu’à la disparition de l’artiste en 2019.

Durant près de 70 ans, cette arrière-cour pavée va se muer en cour d’honneur ; ce repaire offrant une trouée de lumière au débouché d’un couloir borgne va s’arroger toutes les prérogatives. Ce sera le studio à ciel ouvert où Agnès Varda réalisera portraits et natures mortes ; l’espace où elle organisera une exposition photo en 1954, déployée sur les murs et les volets ; le refuge où, devenue célèbre, elle fera ses interviews avec la presse.

Pour les besoins du film les Plages d’Agnès (2008), Varda a recouvert de sable un tronçon de la rue Daguerre, où elle vivait et travaillait.
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Pour les besoins du film les Plages d’Agnès (2008), Varda a recouvert de sable un tronçon de la rue Daguerre, où elle vivait et travaillait.

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© 2007 Ciné-Tamaris

C’est là aussi qu’elle réalisera plusieurs tournages, même si, pour les besoins de la fiction, la cour ne sera pas toujours reconnaissable. Et c’est encore cette cour des souvenirs qu’elle reconstituera dans un studio de cinéma, pour le film les Plages d’Agnès, où l’on suit, décennie après décennie, le poème épique des murs, des volets et des pavés.

Les débuts dans la photographie

Dans l’exposition que le musée Carnavalet consacre aux liens unissant Agnès Varda à Paris, « la cour revient à trois moments de sa vie et de sa création. Elle a presque le rôle d’un personnage », confie la commissaire Anne de Mondenard, qui s’est attachée au lieu elle aussi. Ces deux dernières années, tous les jeudis après-midi, elle a poussé la porte étroite de la rue Daguerre. Dans la cour, elle a devisé avec Rosalie Varda, la fille de l’artiste, qui se souvient avoir vu enfant « les photographies qui trempaient dans un bac. Au fond de la cour, se trouvait le labo. À l’étage, il y avait le studio de prise de vue, avec une lumière naturelle qui venait de la gauche. » Des images montrent Agnès Varda à l’œuvre dans ce studio aux murs nus.

À 23 ans, elle porte déjà sa légendaire coupe au bol et affiche un air maussade. Sur deux autoportraits, elle endosse de grandes ailes d’ange. « Dans le parcours, on découvrira ce qui se trouvait dans le studio : les ailes en bois doré, sa grande chambre noire, un tableau abstrait d’André Borderie qui était posé sur un chevalet », déclare Anne de Mondenard. Le décor est planté, celui des années 1950 et 1960 où Agnès Varda vit de la photographie, avant de devenir pleinement cinéaste et plasticienne.

Fellini à la porte de Vanves, Paris 14e ; À droite, Rue Mouffetard, Paris 5e
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Fellini à la porte de Vanves, Paris 14e ; À droite, Rue Mouffetard, Paris 5e, mars 1956 / 1957

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© Succession Agnès Varda / © Succession Agnès Varda – Fonds Agnès Varda déposé à l’Institut pour la photographie.

En fouillant dans les archives, en ouvrant des boîtes, en pistant les publications, Anne de Mondenard a fait le tour du fonds issu de cette première activité, « que la plupart des gens ignorent ». Il comprend 1 439 planches-contacts, 21 363 négatifs, 2 443 tirages contacts et près de 2 000 diapositives et ektachromes, qui ont été confiés à l’Institut pour la photographie à Lille, ainsi que des centaines de précieuses épreuves toujours conservées dans des boîtes et des tiroirs rue Daguerre.

Des portraits dépourvus de tout glamour

« Elle a réuni ce qu’elle appelait ses ‘Drôles de gueules’ – des photos d’objets déglingués, des chaises ou un tuyau de douche, qu’elle a transformés en visages, dans une veine surréaliste. »

Après des études d’histoire de l’art à l’École du Louvre, Agnès Varda a suivi des cours du soir de photo à l’École technique de photographie et de cinématographie (devenue École nationale supérieure Louis Lumière). Grâce à ses liens d’amitié avec Jean Vilar, qu’elle a connue adolescente à Sète, elle devient à partir de 1948 la photographe officielle du festival d’Avignon, puis, de 1951 à 1961, celle du Théâtre national populaire. Dans ses archives, les portraits prédominent, broyant du noir ou du gris, dépourvus de tout glamour. Gérard Philipe pose en tenue de scène dans la pénombre d’une cage d’ascenseur du Palais de Chaillot.

Le dramaturge Eugène Ionesco, cou coupé au premier plan, roule des yeux devant le théâtre de la Huchette. Le cinéaste Federico Fellini est délocalisé à la porte de Vanves, culbuté par une marée de gravats. Son épouse, l’actrice Giulietta Masina, est adossée au grillage hostile d’une boutique taguée de la rue Fontaine. Lorsqu’elle s’extrait de sa cour, Agnès Varda ne voit que les mystères de Paris. À côté des portraits sur commande, d’autres visages apparaissent : celui du sculpteur Alexander Calder, qui travaille comme décorateur pour Jean Vilar et qui est devenu un ami. Il pose à califourchon sur une chaise, un chapeau melon sur la tête. Amené par le peintre Léon Gischia, autre collaborateur de Jean Vilar, le photographe Brassaï est là aussi. Il est l’un des premiers mentors d’Agnès Varda. Comme lui, elle aime les matières lépreuses, les rues interlopes. Elle choisit un mur qui part en lambeaux pour faire son portrait contre une gouttière.

Alexander Calder dans la cour de la rue Daguerre ; À droite, Rosalie Varda entre sa mère et Jacques Demy, dans la cour de la rue Daguerre. À la fenêtre, leur voisine Adalgisa Antonucci.
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Alexander Calder dans la cour de la rue Daguerre ; À droite, Rosalie Varda entre sa mère et Jacques Demy, dans la cour de la rue Daguerre. À la fenêtre, leur voisine Adalgisa Antonucci., Juin 1952 / non daté

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© Succession Agnès Varda

Tout ce petit monde est présent au vernissage de l’exposition qu’elle organise dans sa cour à l’été 1954. « Je n’ai pas retrouvé de photos de l’accrochage mais je montre ses tirages qu’elle a collés sur des panneaux Isorel, sans passe-partout ni cadre. Elle a réuni ce qu’elle appelait ses ‘Drôles de gueules’ – des photos d’objets déglingués, des chaises ou un tuyau de douche, qu’elle a transformés en visages, dans une veine surréaliste. Il y a aussi des portraits, des arbres morts et des nus pris de dos, réduits à une épure de formes, qui attestent de l’influence d’Edward Weston. » Les tirages sont charbonneux, « les compositions formellement très abouties », comme celles de son ami Guy Bourdin, « le photographe dont elle se sent le plus proche ».

Paris, à la fois bureau et terrain de jeu de Varda

Mardi Gras, jardin du Luxembourg
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Mardi Gras, jardin du Luxembourg, 1953

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© Succession Agnès Varda/ Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris, Bruxelles

En marge de ces travaux de recherche, Agnès Varda multiplie les collaborations avec les magazines de l’époque. Elle s’inscrit alors dans un registre plus humaniste et plus vendeur, publie dans la revue Réalités un reportage sur la jeunesse parisienne, dans Prestige français un sujet sur les modèles nus de l’Académie de la Grande Chaumière. Elle se montre plus originale avec un troisième reportage où elle suit les pas d’une fillette grimée en ange, promenant sa candeur dans les rues de Paris : « Elle cadre la fillette passant devant une façade tendue d’un catafalque noir, croisant le regard hostile des passants… Si Boubat ou Doisneau avaient réalisé cette série, ils auraient joué sur le merveilleux. Mais avec elle, le merveilleux confine au tragique. »

Ce sujet, construit comme une séquence cinématographique, date de 1956. Agnès Varda a déjà, à ce moment-là, un pied dans la réalisation. Elle a conçu l’année précédente son premier film, la Pointe courte, qui se déroule à Sète mais dont une séquence a été tournée chez elle, à Paris : « Elle avait besoin d’un plan raccord, elle a transformé le boyau d’entrée du 86, rue Daguerre en ruelle de Sète. »

La carrière de cinéaste d’Agnès Varda prend le dessus, mais les liens avec Paris, avec la photographie, ne cessent pas.

L’année 1958 est celle de la rencontre avec Jacques Demy, qui vient vivre avec elle. La carrière de cinéaste d’Agnès Varda prend le dessus, mais les liens avec Paris, avec la photographie, ne cessent pas. « J’ai visionné toute sa filmographie, j’ai eu accès à ses bouts d’essai, ses films publicitaires, ses films inachevés. J’ai pisté toutes les scènes parisiennes. Elles sont innombrables. » Le parcours de l’exposition est rythmé par une formidable sélection d’extraits qui composent une sorte de jeu de piste. Dans l’Opéra-Mouffe (1958), elle suit les déambulations d’une jeune femme, interprétée par Dorothée Blanck, dans le quartier Mouffetard, une dérive entre clochards et ivrognes.

Le carnet prélude à son film l’Opéra- Mouffe (1958), avec des tirages gélatino- argentiques collés.
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Le carnet prélude à son film l’Opéra- Mouffe (1958), avec des tirages gélatino- argentiques collés.

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© Succession Agnès Varda

Dans Cléo de 5 à 7 (1962), Corinne Marchand se pose longuement dans l’oasis du parc Montsouris. Dans Christmas Carole (1966), Gérard Depardieu remonte la rue de la Gaîté. Dans Daguerréotypes (1975), les commerçants du haut de la rue Daguerre donnent de la voix. « Elle s’était fixée pour limite 90 mètres, ce qui correspondait à la longueur du câble électrique qu’elle avait branché chez elle pour éclairer les boutiques alentour. » Dans les Glaneurs et la glaneuse (2000), sa caméra s’attarde boulevard Raspail et rue Hérold.

Affiche du film Daguerréotypes
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Affiche du film Daguerréotypes, 1975

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« C’est un document modeste et local sur quelques petits commerçants, un regard attentif sur la majorité silencieuse », disait Varda, qui a réalisé photos et maquette.

© Ciné-Tamaris

La plus belle trouvaille de l’exposition est liée à une adresse qui n’existe plus. « J’ai découvert dans un vieux carton 12 portraits de femmes, parmi ses plus intenses, qui ont servi pour le tournage de L’une chante, l’autre pas (1977). Elle les a réalisés en hommage au photographe Bernard Poinssot, qui s’est suicidé en 1965 et dont elle a reconstitué, au début du film, la galerie-boutique qui se trouvait 41, rue Dauphine. »

De fil en aiguille, d’images fixes en images en mouvement, le Paris de l’artiste s’éclaire, ainsi que son habileté à croiser les pratiques, « à intégrer des images fixes dans ses films, puis des images filmées dans ses installations ». En 2007, pour les besoins du film les Plages d’Agnès, Varda transforme un tronçon de la rue Daguerre en plage. Une photo la montre répondant au téléphone, les pieds dans le sable, à mi-chemin de l’épicier et de la boutique de l’encadreur. Paris est son bureau.

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Le Paris d'Agnès Varda, de-ci, de-là

Du 9 avril 2025 au 24 août 2025

www.carnavalet.paris.fr

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Catalogue de l'exposition

Sous la direction d’Anne de Mondenard ; textes de Carole Sandrin, Anne de Mondenard, Antoine de Baecque & Dominique Païni

Éd. Paris-Musées • 256 p. • 250 illust. • 39 €

Il n’existe quasiment aucun livre sur la pratique photographique d’Agnès Varda. Celle-ci s’étant essentiellement concentrée à Paris, ce catalogue d’exposition fait désormais référence. Il est mené avec une rigueur exemplaire et ménage des surprises à ceux qui pensent déjà tout connaître de l’artiste.

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Agnès Varda. Expo54

Par Carole Sandrin

Coéd. Delpire & Co / Institut pour la photographie des Hauts-de-France • 72 p. • 20 €

Sont réunies dans ce petit carnet les images qu’Agnès Varda a exposées en 1954 dans sa cour rue Daguerre et qui ont fait l’objet d’un accrochage en 2021, à l’Institut de la photographie, à Lille.

Retrouvez dans l’Encyclo : Agnès Varda
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