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Raphaël Barontini, Queen Ooni Luwoo, 2024
175 × 146 × 6 cm • Acrylique, encre, paillettes et sérigraphie sur toile • Collection Gary Metzner & Scott Johnson • © Aurélien Mole
Au Panthéon, c’était David Bowie et son tube « Heroes » (1977) qui avaient soufflé à Raphaël Barontini (né en 1984) un titre puissant – surtout, clair comme de l’eau de roche, l’artiste tâchant de rendre hommage à des personnalités noires en les portraiturant dans des compositions picturales monumentales.
Cette fois-ci, « Quelque part dans la nuit, le peuple danse » lui vient de l’écrivain Aimé Césaire (1913–2008). Il y a dans cette phrase un indice de la fièvre qui anime l’artiste, celle-là même qui lui inspire une peinture en mouvement, déclinée en différents formats, jusqu’à la broderie, jusqu’aux costumes activés lors de performances.
Portrait de l’artiste Raphaël Barontini
Courtesy de l’artiste et Mariane Ibrahim, Chicago, Paris, Mexico / Photo Jalil Ourguedi
« Je me considère avant tout comme un peintre. Mais, ici, ma volonté de départ a été de montrer mes différentes pratiques », appuie l’artiste à la veille du vernissage. Entouré dans son atelier d’assistants diplômés d’écoles de mode, le peintre use volontiers depuis son installation au Panthéon de supports textiles pour aller vers le monumental, et produire des pièces mesurant jusqu’à vingt mètres sur cinq. Inspiré par la tradition du patchwork, Barontini joue d’associations et de collages, travaillant ici avec des sérigraphies, là avec des teintures, variant les matières, les textures, les effets.
L’esthétique, composite, affiche nettement sa volonté de réinventer des histoires, de recomposer une narration à partir d’éléments existants et d’inventions, pour honorer les personnes noires qu’il met en scène, anonymes ou non – comme la révolutionnaire haïtienne Cécile Fatiman, à qui il consacre un spectaculaire tableau brodé en ouverture du parcours.
« J’aime questionner la pluralité des mythologies, grecques, romaines, africaines… »
Enfant de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) où il a grandi et où il a toujours son atelier, Raphaël Barontini a ses racines en Guadeloupe, d’où est originaire une partie de sa famille et où il est allé chercher l’inspiration première de son travail, l’affirmation d’une histoire noire, caribéenne, invisibilisée durant des siècles.
Raphaël Barontini, Islander Empress, 2022
Acrylique, encre, paillettes et sérigraphie sur toile • 175 × 146 cm • Coll. Jasmine Spezie • Courtesy Raphaël Barontini et Mariane Ibrahim Chicago, Paris, Mexico / © ADAGP, Paris, 2025
Pour ce faire, il puise constamment dans une réserve personnelle d’images, enrichie de trouvailles glanées sur Internet, dans les livres, les archives des musées – le quai Branly, notamment. Un même corps peut être assemblé à partir d’un portrait photographique, d’objets vaudous, d’un col en dentelle, d’une armure, de morceaux de peinture empruntés à des peintres flamands, le tout surgissant devant un paysage également recomposé. « J’aime questionner la pluralité des mythologies, grecques, romaines, africaines… » ; pour mieux bâtir ses propres mythes, ses narrations.
« Je m’amuse avec la représentation du pouvoir, qui peut parfois avoir un aspect ridicule. »
Pour le Palais de Tokyo, il est parti d’une œuvre littéraire, La Tragédie du roi Christophe, une pièce de théâtre d’Aimé Césaire publiée en 1963 qui nous plonge dans la reconstruction difficile du peuple haïtien après l’abolition de l’esclavage. La scénographie adopte la forme d’un château dépouillé, inspiré du palais Sans Souci de Milot en Haïti et figuré par des arches, dans lequel l’artiste présente différents portraits de cour, des costumes d’apparat et de superbes selles de chevaux. Il offre aux victimes de l’esclavage et du racisme les habits de leurs bourreaux, ces Européens puissants parés de dentelle et d’or, oripeaux excessifs. « Je m’amuse avec la représentation du pouvoir, qui peut parfois avoir un aspect ridicule. »
Vue d’exposition, Raphaël Barontini « Quelque part dans la nuit, le peuple danse », Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
Sous les fenêtres du château, le peuple apparaît dans une foule de costumes populaires, carnavalesques, loufoques. « J’essaie de m’éloigner des codes de la mode », insiste celui qui raconte pourtant avoir apprécié sa résidence de huit mois au sein de la tannerie Heng Long à Singapour, invité par le groupe LVMH Métiers d’Art. Plus friand, semble-t-il, des savoir-faire artisanaux que des pages de papier glacé des magazines, l’artiste aime à mêler des manteaux inspirés de longues capes, « observées plutôt en Afrique de l’Ouest, au Bénin », et des chaps de rodéo, sortes de pantalons larges protégeant les jambes.
« J’ai un besoin vital que la peinture sorte du cadre », poursuit-il. Mais aussi que ces costumes, envisagés comme des œuvres picturales, puissent être activés par des performances ; c’est pourquoi, le 12 avril prochain, l’artiste orchestrera un grand Bal Pays, hommage aux traditions de danse créoles, et fera venir au Palais de Tokyo une association guadeloupéenne de quadrille (« une danse de colonisés »), en plus de différents danseurs « qui viendront perturber le bal ».
Performance dans le cadre de l’exposition « We Could Be Heroes », Panthéon, Paris, 2023
Commande du Centre des monuments nationaux – Panthéon • Courtesy Raphaël Barontini et Mariane Ibrahim, Chicago, Paris, Mexico / © ADAGP, Paris, 2025 / Photo Willy Vainqueur
En attendant, cette petite foule vit, hantée, sur une bande-son signée du musicien et rappeur Mike Ladd (né en 1970). « Nous avons tous les deux les mêmes questionnements historiques », précise Raphaël Barontini, l’accompagnement sonore relevant lui aussi du collage, avec des extraits de musique baroque, des « apostrophes de chanteurs de quadrille », des « extraits de fanfares vaudous »… De quoi achever l’impression d’une œuvre totale. Car l’ensemble, qui relève à la fois de la peinture, de la sculpture, de la musique, de l’art textile et du théâtre, joue finalement une partition parfaitement cohérente, et s’emboîte en un fascinant puzzle, bigarré, chargé d’histoire(s), de douleurs, de disparités. Mais aussi de fierté et de réparation.
Raphaël Barontini. Quelque part dans la nuit, le peuple danse
Du 21 février 2025 au 11 mai 2025
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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