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RAMMΣLLZΣΣ en tant que Shun-U
© Mari Horiuchi / Courtesy Red Bull Arts New York / Rammellzee Estate
À voir son masque, mi chamane-mi Bioman, et son costume de ninja futuriste, on comprend tout de suite qu’on a affaire à un personnage pas banal. Rammellzee (ou RAMMΣLLZΣΣ) n’est pas un artiste comme les autres. Né en 1960, et mort à 49 ans en 2010, dans l’indifférence du monde de l’art, cet autodidacte, peintre, sculpteur, musicien, rappeur, performeur, fait partie des génies qui se sont faits tout seul. Surtout, Rammellzee est le gourou du hip-hop.
Ignoré du grand public autant qu’il est adulé par les artistes urbains, ce pionnier d’une culture devenue planétaire est le sujet d’une rétrospective au Palais de Tokyo (la première en France) réunissant une centaine d’œuvres bluffantes. Le commissaire de « Alphabeta Sigma (Face A) », Hugo Vitrani, a choisi d’attaquer le spécimen Rammellzee par la face A, avant que le CAPC de Bordeaux s’attelle à la face B en 2026.
Vue de l’exposition de Rammellzee « ALPHABETA SIGMA (Face A) » au Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
Avant de devenir artiste, ce fils d’une famille modeste du Queens suit des études de dentiste, dont il conservera l’art de travailler la résine comme nul autre. À 19 ans, il rencontre le Five-Percent Nation, un mouvement radical de la Nation of Islam. Ces héritiers de Malcolm X prônaient un savoir basé sur l’enseignement des mathématiques et d’un alphabet suprême. Big bang dans la tête du jeune homme.
Le mythe Rammellzee est né. Pas vraiment un nom, comme il s’est donné la peine de l’expliquer, mais une équation – RAM multiplié par l’élévation à la puissance Z – et une « formation à la fonction militaire » qu’il incarnait : « RAM plus M for Magnitude, Sigma (Σ) the first summation operator, first L – longitude, second L – latitude, Z – z-bar, Σ, Σ – summation », précise (merci) un cartel à l’entrée de l’expo.
On découvre une œuvre qui fuse comme un wagon de métro entre deux stations (source importante d’inspiration), en même temps qu’un des théoriciens de l’art les plus zélés des années 1980. « Rammellzee, embraye Hugo Vitrani, voyait la langue, en particulier l’alphabet occidental, comme un outil d’oppression utilisé par les classes dominantes. Il cherchait un nouveau langage pour contrer cette domination. »
Rammellzee, Resision HypRA Gothic Future CHURCH BomBing, 1983
Encre et aérosol sur carton, aérosol sur résine époxy • 53,7 × 74,4 × 7,8 cm • Courtesy Galerie Ziegler SA, Zurich / Photo Peter Schälchi
« Il percevait l’alphabet comme un champ de bataille, chaque lettre étant un soldat. »
Hugo Vitrani
« Je suis l’un des futuristes gothiques dans l’alphas B de l’équation connue sous le nom de ram LZ. J’ai environ 16 milliards d’années. » Contre toute attente, c’est devant les enluminures médiévales que ce métis, afro-américain et italien, a eu une épiphanie, qui a enfanté son style perso, le « futurisme gothique ». « C’est un concept central chez lui, une fusion de l’esthétique gothique médiévale et des idées futuristes. Il percevait l’alphabet comme un champ de bataille, chaque lettre étant un soldat. » Rammellzee a développé une pensée complexe, cryptique, teintée de sagesse égyptienne, et animée par une « guerre des lettres », qu’il nomme « Ikonoklast Panzerism », soit la destruction des symboles par l’armement des symboles eux-mêmes.
Vue de l’exposition de Rammellzee « ALPHABETA SIGMA (Face A) » au Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
Comme tout bon gourou, Rammellzee aura été l’auteur de sa mythologie personnelle, multiple et fragmentée, de ses propres dieux, embrassant la science-fiction et l’art du recyclage, puisqu’une grande partie de ses sculptures et costumes sont faits d’objets trouvés. « Il a fait tellement de choses à partir de rien, insiste Hugo Vitrani. Il a alchimiquement ramené les déchets à la vie. » Ce créateur un peu frappé « refuse les étiquettes », prévient le commissaire du Palais de Tokyo. Y compris celle du « graffiti » qu’il a pourtant vu naître à New York, des tréfonds du métro aux galeries d’art, avec ses comparses, Dondi, Toxic ou Futura 2000. Ce dernier, vétéran de la bombe à 60 ans passés, a d’ailleurs rendu un hommage à son frère d’armes avec une fresque fraîchement achevée dans le hall du Palais de Tokyo.
Pour creuser le sillon de la musique, allez squatter la salle 37dB, dédié aux expériences acoustiques, où le Palais de Tokyo présente une sélection inédite d’une dizaine de morceaux de l’artiste. Homme orchestre du hip-hop naissant, Rammellzee était membre du Rock Steady Crew, légendaire groupe de b-boys. En 1981, il fait le show en concert à l’amphithéâtre East River. Les images ont été captées dans le documentaire phare sur le hip-hop Wild Style de Charlie Ahearn (1983). Rammellzee rappait avec une arme (en plastique). La bête de scène s’est souvent produite dans des lieux confidentiels de l’underground, aux États-Unis, au Japon et en Europe. Il surgit dans la tournée européenne du New York City Rap Tour en 1984, ou dans une scène du film Stranger Than Paradise de Jim Jarmusch (1984).
« J’appelle ça des chants Rammellzéens. Je n’appelle pas ça du rap, je n’appelle pas ça de la musique. J’appelle ça des chants. »
Rammellzee
Avant de se brouiller avec Jean-Michel Basquiat, il enregistre, en 1983, « Beat Bop », ovni de dix minutes mixant rap, poésie et délires sonores, morceau survolté depuis largement samplé, notamment par les Beastie Boys et Cypress Hill. Sans parler de son « Gangsta Duck », son empreinte vocale nasillarde – preuve que le vocodeur ne date pas d’hier… « Rien n’est écrit, clame-t-il. Je ne sais pas jouer du synthétiseur, mais j’en joue très bien. J’adore ça. Je le redis. Je le joue suffisamment bien pour qu’on dise que je fais des chants grégoriens. J’appelle ça des chants Rammellzéens. Je n’appelle pas ça du rap, je n’appelle pas ça de la musique. J’appelle ça des chants. » Toujours le refus de l’étiquette…
Influent dans les cercles artistiques et musicaux underground, le « Scénariste magique » n’a néanmoins jamais eu la renommée – encore moins la cote stratosphérique – de son contemporain Basquiat. Au début des années 2000, l’artiste s’est retiré de la scène. « Iconoclaste jusqu’au bout, il était déterminé à rester intègre à sa vision », analyse Hugo Vitrani. Ses tableaux, jouant des effets de transparence et de translucidité, donnent l’impression de voir au-delà de l’enveloppe.
Vue de l’exposition de Rammellzee « ALPHABETA SIGMA (Face A) » au Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
Cramé par la drogue, Rammellzee s’intoxique à petit feu dans les vapeurs de résine et de colle époxy, en œuvrant dans son studio de Tribeca, à New York, qu’il nomme sa « Battle Station ». Ce cabinet de curiosité finira par déborder de jouets incroyables, de costumes de fortune et de bijoux alchimiques faits à partir de déchets, et parmi lesquels Hugo Vitrani a extrait des pépites. Des « garbage gods » (« divinités poubelles ») qu’il était temps de mettre sur un piédestal.
Rammellzee. Alphabeta Sigma (Face A)
Du 21 février 2025 au 11 mai 2025
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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