Corita dans son atelier, vers 1965
Courtesy Corita Art Center, Los Angeles, corita.org
Nom : Corita Kent. Profession : bonne sœur et… artiste ! C’est un parcours peu banal que met en lumière, jusqu’au 21 décembre, le collège des Bernardins, un ancien collège cistercien classé aux monuments historiques qui accueille des rencontres, des discussions et des expositions d’art contemporain : celui de Sister Corita, une nonne américaine devenue chantre du pop art, mais aussi enseignante à la pédagogie révolutionnaire et militante chevronnée, engagée en faveur de la justice sociale et des droits humains.
Née en 1918 à Fort Dodge dans l’Iowa, la jeune Frances Elizabeth Kent grandit à Los Angeles dans un milieu religieux. Entrée à l’âge de 18 ans dans l’ordre du Cœur Immaculé de Marie à Hollywood, elle étudie l’histoire de l’art et s’intéresse à l’art byzantin, qui influence ses premiers pas d’artiste marqués par une approche figurative teintée d’expressionnisme. Elle se lance au début des années 1950 dans la gravure, en particulier dans la sérigraphie, se consacrant d’abord à des sujets religieux avant d’opérer un tournant graphique radical.
En 1962, elle découvre l’œuvre d’un certain Andy Warhol, qui expose pour la première fois sa fameuse série des Campbell’s Soup Cans dans une galerie de Los Angeles, avant de visiter quelques mois plus tard la rétrospective de Marcel Duchamp au Pasadena Museum of Art. Leur démarche, consistant à révéler la portée artistique des objets du quotidien, marque durablement Corita Kent, qui s’engage alors dans la voie du pop art. Populaire par essence, la sérigraphie demeure son médium de prédilection. Ses œuvres se parent alors de couleurs chatoyantes, de motifs et de typographies hétéroclites piochés notamment dans les journaux.
Corita Kent, Stop the Bombing, 1967
Sérigraphie • 45,7 × 58,4 cm • © 2024, Corita Art Center, corita.org
Outre les versets bibliques, l’art de Sister Corita se nourrit de références à la pop culture : images et slogans publicitaires, paroles de chansons populaires… Elle s’appuie sur des citations empruntées aux Beatles, à Simon and Garfunkel ou à Gertrude Stein pour délivrer des messages universels dans lesquels il n’est plus seulement question de foi. Les événements sociaux et politiques qui secouent les États-Unis en cette décennie l’inspirent. Son art se fait alors l’écho des luttes pour les droits civiques, de l’émancipation de la jeunesse ou encore des mouvements féministes. « Stop the bombing », exhorte-t-elle dans une sérigraphie de 1967 en réaction à la guerre du Vietnam. « Why not give a damn about your fellow man ? », harangue-t-elle, en 1969, dans le détournement d’une couverture du magazine Life montrant une fillette noire en larmes photographiée par Gordon Parks.
La pédagogie de Corita Kent se résume en 9 grands principes : « Tout est expérience », « L’erreur n’existe pas. Il n’y a pas de victoire ou de défaite. Il n’y a que l’action »…
Religieuse, artiste et professeure, donc. À partir de 1946, Corita Kent enseigne la sérigraphie dans le département Art de l’Immaculate Heart College, qu’elle finit aussi par diriger. Elle y défend une pédagogie révolutionnaire, basée sur l’observation du quotidien et l’expérimentation, résumée en neuf grands principes rédigés à l’attention de ses étudiants : « Tout est expérience », « L’erreur n’existe pas. Il n’y a pas de victoire ou de défaite. Il n’y a que l’action »… Son ami John Cage en ajoute un dixième : « Nous brisons toutes les règles. Même nos propres règles. Comment y arrivons-nous ? En nous laissant la latitude nécessaire pour le faire. » Outre le célèbre compositeur, d’autres artistes mythiques invités par Sister Corita prendront part à ses cours : les designers Charles et Ray Eames, le graphiste Saul Bass, le cinéaste Jean Renoir…
Corita en salle de classe, vers 1969
Courtesy Corita Art Center, Los Angeles, Corita.org
Las ! L’engagement et la pédagogie révolutionnaire de cette personnalité hors norme sont loin de faire l’unanimité au sein de l’Église… En conflit avec l’archidiocèse de Los Angeles, la religieuse demande à être dispensée de ses vœux. Sa nouvelle vie laïque débute à l’aube des années 1970, à Boston. Mais si Corita Kent a abandonné son habit de nonne, elle n’a pas pour autant tourné le dos à sa carrière artistique. Elle répond ainsi à de nombreuses commandes privées et publiques, réalisant notamment une frise monumentale pour la compagnie de gaz de Boston et un timbre pour la poste américaine, qui figure parmi les plus populaires. Elle s’éteint en 1986 après une longue bataille menée contre le cancer, laissant derrière elle une œuvre vertigineuse qui compte environ 800 sérigraphies et des centaines d’aquarelles – les passeurs d’une joie et d’un optimisme inébranlables, dont notre monde a cruellement besoin.
Corita Kent. La révolution joyeuse.
Du 9 octobre 2024 au 21 décembre 2024
Collège des Bernardins • 20 Rue de Poissy • 75005 Paris
www.collegedesbernardins.fr
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