Daniel Cordier devant Notre-Dame, 1945
Photographie en noir et blanc • © Collection Famille Sivalax - Cordier
On dit des grands hommes qu’ils ont plusieurs vies. En cent ans d’existence sur Terre, Daniel Cordier a eu plus d’une identité (parfois clandestine, cela s’entend quand on est résistant dans la France occupée). De « Français libre » engagé auprès de De Gaulle dès 1940, il fut après-guerre marchand d’art et collectionneur, et enfin, à un âge avancé, historien et mémorialiste.
Un destin dense et palpitant comme un bon roman que le musée de la Libération de Paris effeuille dans une exposition dévoilant ses archives et sa collection d’art, conçue par Sylvie Zaidman, directrice du musée de la Libération de Paris, l’historien Antoine Grande, et Alfred Pacquement, directeur honoraire du Centre Pompidou, qui a bien connu le personnage.
S’il est un peu frustré de ne pas avoir combattu par les armes, son rôle s’avère précieux pour Jean Moulin.
La vie de Daniel Cordier tient en plusieurs livres. Ses mémoires, sorties de manière échelonnée pendant quinze ans (éd. Gallimard), n’en occultent rien. Né Daniel Bouyjou à Bordeaux dans une famille aisée, mais déchirée, le jeune homme épouse les thèses nationalistes de Charles Maurras sous l’influence de son beau-père, nommé Charles Cordier, partisan de l’Action française.
Cannes, France 2012. Rencontre avec les derniers compagnons de la Libération. Ici Daniel Cordier (92 ans), ancien secrétaire de jean Moulin, photographié chez lui, 2012
Photographie couleur • © Kasia Wandycz / Paris Match / Scoop
Avant de se révolter en 1940 : « C’est Pétain qui m’a transformé en résistant, parce que j’ai entendu, comme tous les Français, son appel le lundi 17 juin à midi et demi et, dès que ça a été fini, j’étais bouleversé […] je me suis dit ce n’est pas possible, c’est une trahison, c’est un traître », se remémorera-t-il en 1992. Ayant entendu parler du projet du général de Gaulle en Angleterre, le jeune homme de 19 ans s’engage parmi les premiers dans les Forces françaises libres, « la légion de Gaulle ».
« D’amateur, Cordier va vouloir devenir peintre, puis marchand d’art, puis collectionneur et enfin un important donateur dès 1973 pour les musées. »
Alfred Pacquement
C’est là qu’on entre dans la vie clandestine de l’espion, les vitrines du musée de la Libération dévoilant de nombreux documents émouvants : faux papiers d’identités au patronyme de Charles Dandinier, rapports de ses supérieurs à Londres, machine de codage… S’il est un peu frustré de ne pas avoir combattu par les armes, nous apprennent les cartels, son rôle s’avère précieux pour Jean Moulin. C’est ce dernier, dont la passion pour l’art est connue, qui va l’initier : « D’amateur, il va vouloir devenir peintre, puis marchand d’art, puis collectionneur et enfin un important donateur dès 1973 pour les musées », résume Alfred Pacquement qui a suivi les dons de Cordier, en plusieurs fois, de centaines d’œuvres à Beaubourg. Celles-ci, en dépôt aux Abattoirs de Toulouse, y sont exposées par roulement.
Bernard Réquichot, Épisode de la guerre des nerfs, 1957
Huile, encre et cartons déchirés et collés sur toile • 107 × 147,5 cm • © Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle © Adagp, Paris, 2025
À la Libération, il a 25 ans, n’est « jamais rentré dans une galerie », mais a eu un choc en visitant le Prado à Madrid : « Aujourd’hui, dans ce musée, un déclic mystérieux s’est ouvert au plaisir et révèle un immense et radieux univers dont j’ignorais l’existence. » En 1943, juste avant la séparation avec Jean Moulin, ce dernier lui a offert symboliquement L’Histoire de l’art contemporain de Christian Zervos, dont un exemplaire trône en vitrine. La vie de Cordier bascule en 1946 : il commence à prendre des cours de peinture à la Grande Chaumière.
Dado, Le cycliste, 1955
Huile sur toile • 84,5 × 69 cm • © Toulouse, Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Philippe Migeat © Adagp
De 1956 à 1964, il est l’un des galeristes les plus importants de Paris. Rue de Duras puis rue de Miromesnil, dans le 8e arrondissement, Cordier défend les artistes qu’il aime : Jean Dubuffet, Roberto Matta, Jean Dewasne, Bernard Réquichot, Marcel Duchamp, Mimi Parent, Henri Michaux, Brassaï… En plus d’un fort tropisme pour l’art brut, il collectionne avec passion les arts d’ailleurs, africain, austral, entre fétiches et naturalia. Le marchand d’art a du nez – Cordier déniche des noms encore inconnus comme Dado, il aura aussi l’intuition (trop tôt) du génie des « Combine paintings » de l’Américain Robert Rauschenberg. Après la fermeture de sa galerie, il s’engage avec cœur dans le projet du président Georges Pompidou, élu en 1969, de création du musée national d’Art moderne. En tant que fondateur, il participe aux acquisitions, qu’il complète d’importantes donations.
Jean Dubuffet et Daniel Cordier à la Cartoucherie de Vincennes, 1972
Photographie en noir et blanc • © Francis Chaverou / Gamma Rapho
Dans sa dernière vie, l’histoire le rattrape finalement. Invité à participer en 1977 à l’émission « Les Dossiers de l’écran », il est mis à mal par des déclarations calomnieuses à l’encontre de Jean Moulin qu’on taxe de « cryptocommuniste ». Plongeant dans les archives, son ancien secrétaire va s’appliquer à rétablir la vérité en rédigeant de 1989 à 1999 la biographie de son mentor. « Ma liberté, je l’ai échangée contre leur mort. »
Daniel Cordier (1920-2020). L’espion amateur d’art
Jusqu’au 13 juillet 2025
www.museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr
Musée de la libération de Paris - Musée du général Leclerc - Musée Jean Moulin • 4 Avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy • 75014 Paris
www.museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr
À lire
Daniel Cordier (1920-2020). L’espion amateur d’art
Catalogue publié aux éditions Paris Musées / musée de la Libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin. Textes de Sébastien Albertelli, Laurent Douzou, Alfred Pacquement, Bénédicte Vergez-Chaignon. 128 p., 25 €
Rétro-Chaos – Mémoires de Daniel Cordier
L’ultime publication posthume du résistant Daniel Cordier. Édition préfacée, établie et annotée par Bénédicte Vergez-Chaignon. Gallimard, coll. « Témoins », 384 p., 22 €
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