Un train vient de quitter la gare d’Auschwitz et traverse la gare de marchandise, là où se trouvait la Judenrampe, un quai qui fut utilisé du printemps 1942 jusqu’au 15 mai 1944 pour accueillir la majorité des convois juifs à Birkenau.
© Album d’Auschwitz / Yad Vashem
En juin 1944, Lili Jacob (1922–1999) est déportée avec sa famille à Auschwitz, comme plus de 400 000 Juifs de Hongrie cet été-là. Lors de la libération des camps par les Alliés en avril 1945, la jeune femme se trouve à Dora, à plusieurs centaines de kilomètres d’Auschwitz. C’est là, dans une baraque de SS, qu’elle découvre un album composé de 193 photos documentant l’arrivée de milliers de Juifs dans le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Parce qu’elle y reconnaît des membres de sa famille, Lili Jacob décide de le garder précieusement.
Connu aujourd’hui sous le nom d’« Album d’Auschwitz » ou « Album de Lili Jacob », cet ensemble photographique est au cœur d’une exposition essentielle au Mémorial de la Shoah, qui révèle la complexité de la représentation des crimes nazis. À l’occasion des 80 ans de la découverte du camp d’Auschwitz-Birkenau, elle permet de mieux comprendre cette période terrible de l’Histoire en décryptant les images produites par les auteurs des crimes.
Hofmann photographie un groupe de femmes juives dont l’une d’entre elles lui tire la langue en signe de résistance. Derrière elle, une autre femme met son mouchoir sur le nez pour se protéger des odeurs pestilentielles provenant de la crémation des corps.
© Album d’Auschwitz / Yad Vashem
« Ces photos sont ultra-violentes, mais on ne voit jamais de violence », explique Tal Bruttmann, historien de la Shoah, dans la conférence inaugurale de l’exposition dont il est le commissaire. Commandé par Rudolf Höss, le responsable SS chargé de la déportation et l’assassinat des Juifs d’Hongrie, cet album photo devait témoigner auprès des dignitaires nazis Heinrich Himmler et Adolf Eichmann de la parfaite maîtrise des opérations d’extermination sur le site. Pour bien comprendre ce qui se joue dans ces images, il faut donc garder à l’esprit qu’il est un document administratif, réalisé par des nazis pour des nazis.
Pas à pas, le parcours nous amène à décortiquer les intentions des auteurs et les techniques de mise en scène à l’œuvre. Conçue par le designer belge Ramy Fischler, la scénographie permet une plongée dans les images, notamment grâce à une table cartographique où chaque cliché est relié à un lieu précis dans le camp d’Auschwitz-Birkenau représenté en vue aérienne.
Devant un wagon, deux garçons, sûrement frères, viennent de descendre d’un convoi de déportés, visiblement perdus et apeurés. Sur une autre photo, un groupe de femmes et d’enfants fixe l’objectif. En arrière-plan, les chambres à gaz, vers lesquelles ils vont être dirigés dans les minutes qui suivent. L’auteur du cliché le sait : il leur a demandé de s’arrêter et de se retourner pour réaliser cette ignoble prise de vue.
Femmes et enfants photographiés devant le crématoire III d’Auschwitz-Birkenau.
© Album d’Auschwitz / Yad Vashem
En plus de s’accaparer et d’anéantir des attributs qui font partie de leur identité, les SS violentent une seconde fois ces hommes par la photographie.
Derrière ces images, il y a deux photographes SS du service anthropométrique du camp : Bernhard Walter et Ernst Hofmann. Ils ont spécifiquement été engagés pour montrer que les SS d’Auschwitz maîtrisent les opérations, sans laisser transparaître aucune violence, comme si les victimes étaient dociles. Le découpage de l’album en six parties distinctes (« arrivée d’un convoi », « tri », « après le tri », « après l’épouillage », « installation au camp de travail » et « effets ») confirme aussi sa fonction administrative.
Couverture de l’Album d’Auschwitz, « Réimplantation des Juifs de Hongrie » avec deux images représentatives de l’idéologie nazie.
© Album d’Auschwitz / Yad Vashem
L’exposition confronte ces images à d’autres documents historiques et à l’analyse des historiens. Hautement antisémites, les deux photos en couverture de l’album sont en cela révélatrices de l’idéologie nazie. Avec son esthétique très soignée, tel un portrait Harcourt, le premier cliché a été pris dans le studio d’Auschwitz, de manière à correspondre aux caricatures nazies de l’homme juif religieux. Le deuxième a été, quant à lui, pris dans la gare du camp. Tous deux donnent le ton de l’album qui vise à déshumaniser les Juifs déportés.
Certaines photos n’ont l’air de rien, et pourtant l’humiliation, insidieuse, est immense. Ici, un groupe de fidèles sans couvre-chef – on le leur a confisqué. Là, un homme qui porte un bandage autour de sa mâchoire – on l’a rasé de force. En plus de s’accaparer et d’anéantir des attributs qui font partie de leur identité, les SS violentent une seconde fois ces hommes par la photographie.
Au centre, des SS ont ordonné à un homme d’ôter son chapeau tandis que l’homme derrière lui a été rasé de force avant d’être embarqué dans le convoi pour Auschwitz.
© Album d’Auschwitz / Yad Vashem
Contrairement à ce que laissent penser certaines prises de vue qui suggèrent la passivité des hommes, femmes et enfants déportés, l’exposition nous invite à déceler les traces de résistance dans les photos. En les scrutant, on peut ainsi voir qu’un certain nombre d’enfants et de femmes tirent la langue face au photographe. Par leur regard franc et appuyé, d’autres semblent défier leurs bourreaux.
En dehors de l’« Album d’Auschwitz », d’autres images alimentent l’exposition pour mieux comprendre la place de la photographie comme outil administratif et propagandiste pour les nazis. Certains clichés illustrent la vie des SS à Auschwitz durant leur temps libre. Bernhard Walter a ainsi pris de nombreuses photos de Rudolf Höss avec sa famille. Une image en particulier semble être tout droit sortie du film de Jonathan Glazer, La Zone d’intérêt, dont l’histoire s’inspire du responsable SS en question. On le voit attablé dans son jardin avec sa femme, sa fille et son chien. Une journée d’été banale, tandis qu’à quelques mètres les camps de la mort fonctionnent à plein régime.
Page extraite de l’album Höcker avec les séries de photographies « Sur la terrasse du chalet et « Sous un ciel joyeux ».
© United States Holocaust Memorial Museum / Courtesy donateur anonyme, Washington.
En fin de parcours, les photos d’Alberto Errera nous donnent accès au point de vue des victimes. En août 1944, le détenu réussit à prendre clandestinement quatre photos, au péril de sa vie. On y voit, de loin, les corps qu’il est chargé d’extraire des chambres à gaz. Les seules photographies qui montrent de l’intérieur le processus de mise à mort à Auschwitz.
Comment les nazis ont photographié leurs crimes. Auschwitz 1944.
Du 23 janvier 2025 au 16 novembre 2025
billetterie.memorialdelashoah.org
Mémorial de la Shoah • 17, rue Geoffroy l'Asnier • 75004 Paris
www.memorialdelashoah.org
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